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24/03/2016

Quand Georges Didi-Huberman se prend les pieds dans les escaliers d’Odessa

 

  

Didi 2.pngGeorges Didi-Huberman , « Peuples en larmes, peuples en armes - L'Œil de l'histoire, 6 », Editions de Minuit, 2016, 464 p., 29,50 €

 

Dès le premier temps de « L’Œil de l’histoire » le piège se referme sur Didi-Huberman. Lorsqu’il évoque - sous la caution d’Adorno - les montages de document sur la Seconde Guerre Mondiale par Brecht qui se voulaient des alternatives au savoir historique standard par une composition poétique, le sémiologue oublie des « prises de parti » qui révèlent des amnésies volontaires ou non d’où le marxisme sortait étrangement blanchi.

 

Didi.jpgCertes peu à peu Didi-Huberman a affiné le tir. Mais séparer le bon grain de l’ivraie ne va pas de soi. Il n’existe pas d’un côté la vérité et de l’autre de mensonge comme veulent le faire croire le récit des vainqueurs ou des « justes ». La geste critique reste souvent canonique. Et l’idéologie sait le parti qu’elle peut tirer des émotions des images. Quand elles arrangent elles sont des cautions et dans le cas inverse des repoussoirs. Dans son 6ème tome Didi-Huberman montre comment fonctionne le marché aux pleurs et aux héros et combien l’image émotive tue toute vérité de l’émotion et toute émotion de la vérité en coupant court à une approche plus dialectique.

 

Didi 3.jpgMais pour l’illustrer l’auteur part d’une situation simple, archétypale qu’Eisenstein a scénarisée dans « Le Cuirassé Potemkine ».  Il suffit qu’un homme subisse de mort injuste et violente et que des femmes se rassemblent pour le pleurer et tout un peuple en larmes les rejoint. La démonstration reste un peu courte : la poésie d’Eisenstein n’est pas exempte de la maladie de l’idéalité. Si bien que la démonstration de l’auteur se retourne comme un gant.

 

Didi 4.jpgDans son approche de la représentation des peuples Didi-Huberman reste sensible aux tempêtes ou des ouragans (insurrection parisienne des « Les Misérables » de Hugo, soulèvement humains de « La Grève » d’Eisenstein ou de « Soy Cuba » de Kalatozov) ou selon lui le « je » deviens « nous ». Il semble oublier que, sous prétexte de libération, ce « je nous » sert souvent à mettre les peuples à genoux. On préfèrera à ces prestations simplifiées les formes qui leur échappent : Dada, Duchamp, Man Ray soulève d’abord la « poussière ». C’est peu diront certains. Mais une lente tempête de plumes peut préluder à bien des mutations et non seulement par effet « papillon ». A ce titre de tels créateurs restent plus dissidents que les cautions dont l’auteur use pour sa démonstration.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/03/2016

Eloge du "non" - Henri Michaux

 

Michaux.jpgHenri Michaux, « Donc c'est non », Édition de Jean-Luc Outers, Collection Blanche, Gallimard, Paris.

 

L'écriture n'existe pas toujours. De moins pas en totalité. Elle peut se perdre en se diluant au gré des sollicitudes extérieures qui flattent bien des égos. Michaux a dû se gendarmer pour préserver son isolement. Il a refusé la musique médiatique et ne s’est jamais plié aux appels de ses sirènes. L'accoucheur de mondes ne voulait pas se disperser dans ce qui n'était pas lui. Jean-Luc Outers a réuni ses lettres de refus radicales ou délicieuses. Michaux écrit afin que demandes d’interviews, adaptations scéniques de ses textes, anthologies, colloques, numéros de revues qui lui sont consacrés, rééditions (y compris dans la Bibliothèque de la Pléiade..), prix littéraires, photos, etc., restent lettres mortes. L'auteur s’en dégage. Mais ce n’est pas qu’un moyen de botter en touche. Michaux refuse les petits bassins d’eau où les narcisses littéraires se mirent, viennent pécher les grigris de la gloire et la rançon de leur vanité. L’auteur a appris de gré plus que de force à lutter afin ne pas finir «gavé de mon propre nom». Ses « non » sont moins audacieux par les effacements qu’ils engagent que par les possibilités qu’ils ont ouverts à l’œuvre. Sans eux l’auteur n’aurait pu pousser si loin la possibilité émise dans Emergences-Résurgences « rendre le lieu sans lieu, la matière sans matérialité, l’espace sans limitation ». Pourrait-on imaginer d’ambitions plus grandes à l’art et à la littérature?

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/07/2015

Le Calendrier Pirelli : pâles haies d’Eros

 

 

 

Pirelli 3.jpgPour le cinquantième anniversaire du Calendrier Pirelli, Taschen publie une rétrospective des photos glamour d’un objet d’abord réservé au clients importants et au VIP de la marque de pneus. Ce prétendu must devint très vite un poncif de l’érotisme officiel et mondialisant. Certes une telle publication reste le lieu passage obligé des modèles  (Naomi Campbell, Laetitia Casta, Cindy Crawford, Penelope Cruz, Milla Jovovich, Heidi Klum, Sophia Loren, Kate Moss…) et des photographes (Richard Avedon, Patrick Demarchelier, Karl Lagerfeld, Annie Leibovitz, Peter Lindbergh, Sarah Moon, Herb Ritts,Mario Testino...)

 

Pirelli.jpgA revoir ces photos de cirque médiatique l’impression majeure demeure qu’avec le temps rares sont les clichés qui « tiennent ». Tombant dans le parfait jeu esthétisant  sans le moindre souci d’une quiconque profondeur de vue tout paraît mièvre et gonflé (pneus aidant) de vide. Chaque série est plombée par ses effets de surface et de superficialité confondants. La prise de risque esthétique demeure nulle. Le conformisme crasse et l’artificialité d’un monde de façades ne sont sauvés d’aucune pulsion  du dedans. Le Pirelli reste l’exemple parfait du gadget érotisé sans le moindre intérêt sinon celui de l’ostentation instantané propre à caresser l’ego de modèles et de photographes. Sont préférables les vieux calendriers américains plus populaires et plus inventifs en dépit de leur propres poncifs ( celui des huiles Castrol par exemple) dans les années 50.  Dans ceux-ci - ce qui semble une gageure -  la femme demeure moins objet de facticité qu’au sein des coups de bluffs branchés de Pirelli et de son armée de peoples.

 

Jean-Paul Gavard-Perret