gruyeresuisse

24/07/2018

Giorgio Palmas : femme au bord de la crise de nerf

Palmas 3.jpgEn noir et blanc, sous la dureté lumineuse des spotlights, Giorgio Palmas retrace la tension des scènes de shooting. Les prises « in progress » mêlent divers types de saisies mais toutes troublent l’idée du portrait et le tiennent à distance. Au sein de la figuration la série pousse une porte non seulement sur l'onirisme mais vers une vision "lynchéeene" des êtres.

Palmas 2.jpgEt si la figuration fait loi, nous sommes loin du réalisme. C'est bien là le piège nécessaire choisi par l'artiste pour confondre et confronter ce qu'il en est du travail d’un modèle et de son photographe dans leur rapport au réel et à leur propre image. Le diable du réel est à leurs trousses mais il est pris dans un univers formel aux images algorithmes.

Palmas.jpgLa série illustre comment les techniques créent une dialectique subtile : l’artiste impose une iconographie paradoxale de la photographie « de mode ». L’oeuvre joue sur une nécessaire ambiguïté et un décalage. Elle fait du spectateur un être à la fois libre et aimanté. Le studio - comme dans « Blow-up » d’Antonioni - est mis à nu mais sous un autre registre. La pulsion d’éros demeure aux limites de la jouissance ou de l’abattement. L’usage de la surexposition ou à l’inverse de la sous exposition altère parfois et volontairement la perception des êtres comme il brouille les voiles qui les recouvrent - par pudeur ou pour signaler une forme de chosification. La photographie reste l’observatoire d’un monde énigmatique et précaire.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

23/06/2018

Ryan Mc Ginley : miroirs, (beaux ?) miroirs

Mc Ginley 3.jpgDepuis trois ans Ryan MGinley travaille avec des miroirs en s’inspirant de d’instructions proposées par Miranda July, Sol Lewitt, Rob Pruitt et Yoko Ono. Mais il prolonge ce travail, avec sa série « Mirror, Mirror », en donnant accès aux regardeurs à des espaces privés qu’il avait déjà explorés au début des années 2000 avec des déclassés ethniques de New York.

Mc Ginley.jpgPour ce nouveau projet il a donné à chaque participant un appareil photo, un ensemble d’instructions, cinq rouleaux de film 35 mn. et vingt miroirs à installer dans leur propre maison. Les rouleaux devaient être renvoyés à l’artiste qui a choisi une seule image pour chaque volontaire. Le résultat prouve qu’un appareil photo fonctionne comme un objet intrusif de médiation. Les self portraits offrent non seulement des informations sur l’intimité des « actants » mais sur leur état émotionnel et d’esprit lorsqu’ils présentent leur propre « idéalisation» physique.

Mc Ginley 2.jpgSe distinguent les choix de la partie du corps qu’ils mettent en exergue mais aussi quelle idée d’eux-mêmes chaque agencement traduit. Beaucoup (surtout parmi les plus jeunes d’un panel qui traverse les âges de 19 à 87 ans) ont travaillé de manière instinctive et ludique. D’autres ont beaucoup plus réfléchi à leur mise en scène. Certains se prennent pour des stars, d’autres s’amusent. Mais la galerie est plus signifiante qu’il n’y paraît. Et non seulement sur l’auto-représentation de soi. Les postulants tendent un miroir dans lequel chacun peut se retrouver – et le plus souvent comme nous n’oserions jamais nous montrer.

Jean-Paul Gavard-Perret

01/04/2018

David Lynch esthète absolu

Lynch.jpgBaroque, mélancolique et schizophrénique grevé d’acteurs vieillissants et d’enfants tristes, battus, mal traités, le tout dans des images sublimes, « Twin Peaks – The Return » permet à Lynch de laisser un testament crépusculaire peut-être politique et surtout esthétique. L’œuvre constitue plus un film-monde de 18 heures aux multiples arcs narratifs qu’une simple série. Le réalisateur a d’ailleurs tourné le film d’un seul tenant avant de le découper en épisodes qui deviennent la transmission d’un appel autant aux amours impossibles qu’à la guerre.

Du film jaillit un rêve mais sans dire de quel cauchemar. Lynch s’y ressuscite lui-même en un retour magique où il entretient le mystère sur ce qu’il montre et ce dans un registre « sacré » au sein d’une réalité onirique. Tout regardeur peut bien sûr s’amuser à des interprétations et y voir une Amérique des origines, un désert brûlé, un monde kafkaïen. Tel son personnage de Gordon Cole, Lynch y est ambigu, gaguesque. Il crée une attente sans clé sur la terre maudite que serait son pays. Celui-ci est plus d’ombre que de lumière même si les images n’ont jamais été à la fois aussi éclatantes et nettes que parfois sombres et à peine visibles dans « le blanc des yeux et le noir à l’intérieur ». Un chez d’œuvre absolu.

Jean-Paul Gavard-Perret