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21/10/2015

Le Mamco à la redécouverte de Robert Lebel

 

 

Lebel.pngRobert Lebel et Isabelle Waldberg, « Masque à lame », « Sur Marcel Duchamp », Editions du Mamco, Genève, 2015.

 

Le Mamco propose la réhabilitation de l’œuvre de Robert Lebel : l’institution va publier ses œuvres complètes en 4 tomes. En attendant - et comme pour faire saliver le lecteur - sont publiées des plaquettes pratiquement inconnues mais incandescentes de l’auteur  : pour preuve son « Masque à lame » avec sept constructions d’Isabelle Waldberg. Le poète conduit vers des sillages étranges. Robert Lebel (1901- 1986), fut romancier, essayiste (d’où ici la réédition de son « Sur Marcel Duchamp) et historien d’art et surtout poète. Chaque texte devient la piste de départ d’une rêverie envoûtante proche du surréalisme. Les textes créent les envers cérémonieux de mortes-saisons. Il n’existe rien de chloroformé. Le tout est stimulant et riche d’une violence volontairement réduite en charpie.  Il est question toujours d’amour fou  aux salives secrètes, mais existent aussi des scansions froides qui soulignent des blessures.

 

Lebel 2.pngElles restent suggérées dans les charnières « musicales » hérissées des piques de l’écriture comme des pointes d’Isabelle Waldberg lorsqu’un trop de stabilité menace les morceaux. Leurs ossements brisés inversent la pesanteur dans ce qui fait de chaque texte un « blues » indigo sur lequel tombe la neige sans moindre trace de pas dessus là. La solitude  gronde dans ce qui reste de guirlandes pulvérisées. Lebel et Waldberg ouvrent à une béance oculaire particulière et à des opérations les plus secrètes. Au regard du poète il ne manque jamais le poids de la mort mais il lui refuse le dernier mot grâce au cristal des siens. Lebel ne peut se contenter de passer d'un reflet à l'autre. Une mélancolie transcendantale s'exprime. Elle est de nature à traverser la vision du lecteur jusqu'à atteindre un arrière-œil, un arrière monde. Dans « Masque à lame» perdurent non seulement un dehors et un dedans mais leur interface par laquelle l’amant devient le témoin engagé d’une intimité errante. Il s’accroche aux mots pour mettre en face d'images enfouies. Elles restent les plus anciennes et les plus neuves. Elles rappellent ce qui unit et désunit le corps en refusant d’effacer ce que la vie sécrète et ce que la mort dissout.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

20/10/2015

Ugo Rondinone, voix, images, culture et contre-culture

 

rondinone.jpgUgo Rondinone, « I Love John Giorno », « Exposition œuvre »
Palais de Tokyo, 21 octobre 2015 au 10 janvier 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 « I love John Giorno » est présenté comme la première rétrospective mondiale sur la vie et l’œuvre du poète américain. Né en 1936, il vit à New York où il fut un des personnages majeurs de l’underground des années 60. Ugo Rondinone l’a rencontré à cette époque comme il a fréquenté Andy Warhol, Jasper Johns, Robert Rauschenberg, John Cage, Trisha Brown, Carolee Schneeman. Le poète lui confia que  « la poésie avait 75 ans de retard derrière la peinture, la sculpture, la danse et la musique ». Les choses ont-elles changées ? L’exposition y répond en huit chapitres. Ils représentent chacun une facette de l’œuvre de Giorno et se fondent sur les deux piliers de l’œuvre : la culture américaine et le bouddhisme. Le lieu se partage entre magasin de curiosité et palais des glaces. Le spectateur accède à un bric-à-brac qui prend peu à peu son sens : premiers films inédits de Warhol (dont Giorno fut l’acteur), des thangkas bouddhistes et les poèmes peints de Giorno inspirés du Pop Art saisissent les langages de la pub et des médias et de la rue dans le genre « poésie trouvée » (qui telle un « virus » doit essaimer) et dans la défense de l’idée « qu’il y a des poètes partout ».

 

 

Rondinone 3.jpgA ce propos Giorno a créé en 1968 « dial a poem » : service téléphonique permettant l’audition de  poèmes, œuvres sonore discours politiques. Il est remis en fonction pour l’exposition (grâce à Orange avec le numéro gratuit 0800 106 106). S’y retrace un siècle de poésie sonore  et vocale  (avec Antonin Artaud, Louise Bourgeois, Serge Gainsbourg, Simone de Beauvoir, Bernard Heidsieck, Eric Duyckaerts, etc.). Pour Giorno et comme le prouve cette exposition l’art poétique se décline sur disques, toiles, il est joué ou éclaté sur des pages. Fidèles à l’esprit Pop-art elles peuvent être reproduites sans limite. MaisRondinone illustre dans son commissariat la nécessaire reconquête d’une forme de spiritualité et de « politique » par les correspondances entre art et poésie. Célèbre pour ses sculptures anthropomorphiques, ses masques et ses clowns hyperréalistes Rondinone réinvente ici le format exposition pour la transformer en délégation impressionniste du portrait idéal mais non idéalisé. L’ex contre-culture y est revisitée par la présence de ceux qui ne lui appartiennent plus : Pierre Huyghe, R.E.M, Françoise Janicot, Verne Dawson, Billy Sullivan, Judith Eisler, Frank Zappa, Debbie Harry, William S. Burroughs et Phillip Glass entre autres.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

12/10/2015

Le sourire de Mona : Jacques Roman & Christophe Fovanna

 

Roman.jpgJacques Roman & Christophe Fovanna, « Communication au monde de l'art sur le secret aveuglant de La Joconde », coll. SushLarry, 80 p., art&fiction, Lausanne, 2015.

 

L’image et le texte reviennent toujours de loin lorsqu’il s’agit d’échapper au simple reflet. Ils sortent de l’invisible, de l’inaudible, d’un écrit lui-même raturé, d’une image elle-même lézardée. Ils jouent du manque et de l’absence cherche la fissure qu’ils incarnent pour s’alimenter l’un l’autre au besoin. Ils nourrissent ce livre en « repons ». Le poète (J. Roman) et le critique d’art montre comment La Joconde est à la fois la fin et le début des images. Ce qui est le cas de toutes les grandes œuvres. Elle fomente l’imaginaire, le retour, la renaissance, contrecarre discours et images orthodoxes. Les deux semblent provenir d’un lieu et d’un espace à jamais perdu tout en gardant quelque chose de leur origine défaite.

Fragmentaire - puisqu’à deux voies – le livre se dépose au plus près du silence et de l’invisible qu’il parvient à mettre en forme. L’image ou le texte, se « raturant » et se complétant l’un l’autre ne s’étouffent jamais. Ils s’appellent, témoignent des cadavres et des dépouilles de ce qui les fonde.  Ils sont les réceptacles d’un geste à la fois animal et esthétique, celui qui ouvre depuis la chair et l’ombre, le silence et la peau des cultures. Même cryptée, cachée, recouverte, la volonté du texte et de l’image reste toujours  présente dans ce livre. Sur un ton plus léger que celui d’un traité la voyance se perçoit dans le retrait des mots qui à l’inverse se nourrissent de l’ombre portée par les images sur et par eux.

Jean-Paul Gavard-Perret