gruyeresuisse

02/11/2014

Dubuffet du brut au beau - et vice-versa

 

 

 

 Dubuffet BON.jpgJean Dubuffet & Marcel Moreau, De l'Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs, L'Atelier contemporain, Strasbourg, 2014, 94 p., 20 €.

 

 

 

Jean Dubuffet & Marcel Moreau irréguliers de la création aimaient parler de tout et de rien. Mais plus spécialement d'art et de littérature entre un air de  musette d’Emile Vacher ou une session de Duke Ellington. Les lettres échangées et réunies ici et qui précèdent l'essai de Moreau sur son alter-égo ne proposent pas des théories spéculatives. Elles permettent néanmoins de brasser l’entreprise de Dubuffet, son "humus au travail, son minéral en mutation". Moreau prend d'ailleurs soins de préciser ce qui pour l’artiste belge allait de soi. "Souvent les affinités chez les créateurs s'expriment par pets mondains, exténuées(…) je leur préfère ce dialogue du tonnerre".

 

Dubuffet Bon 2.jpgLes lettres illustrent ce que l'essai formalise : l'évolution et l'expansion de l’art Dubuffet vers des convulsions plastiques plus intimes au sein de territoires sans limites. Afin de les parcourir l'artiste eut d’ailleurs besoin de se retirer du monde en une certaine claustration : d’où le rôle de lien des missives. Elles mettent à mal et en mots simples l'aspect asphyxiant de la culture officielle et ses prête-noms qui sous couvert d'intelligence restent souvent le modèle de l'ingratitude, de la prébende et de l'égoïsme. Fidèle à ce que Michel Thévoz lorsqu'il officiait à Lausanne a bien montré, Moreau met à jours "les foulées et les ébrouements de centaures" proposés par Dubuffet éloigné de la "culture en habit de lumière". Le poète prouve combien le travail  "englobant la lave de ses origines" crée une libération extensible :  « fanons et goitres » ne sont plus de mise. L'essentiel est dit.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/10/2014

Dominique Fleury : sans issue.

 

Fleury.jpg 

 

 

 

 

 

Dominique Fleury, “Stockholm Syndrome”, art&fiction, Lausanne

 

 

 

Imprimé sur du papier de coton, organique et vulnérable comme la peau, ultime frontière de l’être, « Stockholm Syndrome » est un livre des bords où le paysage devient le prolongement d’un état de la psyché : images et textes se développent selon un défilé plus ou moins cinématographique, plus où moins synchrone entre ses deux composantes. L’ensemble reste le moyen de franchir le pont entre le réel et ses représentations plastique et poétique  Celles-ci  infiltrent  la surface  sous prétexte de figer une parcelle d’éternité par ce qui est le plus mouvant et éphémère. L’expérience personnelle et unique inventée par Fleury devient universelle et cyclique. Il ne s’agit plus de mettre sur la rétine du postiche et du fantasme dans le mental et la surface n’est plus l’infirmière impeccable des identités. Elle se distend comme une peau usée afin que l'imagination crue morte imagine encore.

 

 Fleury 2.jpg

 

Le "Syndrome" est à la fois proche et étrange car ce qu’on appelle livre  se met à "flotter", à fluctuer. Articulant son travail des mythologies singulières dans lesquelles chacun peut évoluer, Fleury en un tel livre offre une dérive : l’être qui a peur de son ombre la fuit mais aussi l’affronte. L’artiste en retourne le derme.  Sur ce qu'elle insémine et dissémine  il inscrit des seuils. Toutefois ils n'indiquent plus le passage du fantasme à son reflet imité. L’image par ses effets de franges, le texte en ses fragments deviennent des portes permettant d’entrer ou de sortir d'une sorte de nuit intérieure en ce qui appartient à l'ordre de la coulée et des coulures. La douleur, le plaisir, la pensée, le monde ou plutôt l’ombre de tout cela  portent les stigmates de l'usure du temps dont chaque image devient suaire mais dans lequel. Néanmoins  trouver un repos non mortel est possible même si tout semble pencher à la douleur de la nuit plutôt qu’à la splendeur du jour.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

16/10/2014

Féeries glacées de Florence Grivel et Julien Burri

 

 

 

Florence Grivel & Julien Burri, Ice & Cream, collection so/so, Art&fiction, Lausanne, 2014, 66 p., 25 Euros, 31,50 CHF.

 

 Burri Grivel.jpg

 

Pour déguster des glaces et fondre de plaisir il convient de garder la tête froide. Aborder leurs continents en pilotis de bâtonnets ou en cornets gaufrés c’est pour un temps se soulager des vivra verra, des ossuaires cliquetants. Et qu’importe si après les gourmands subissent quelques remords posthumes : dans les calories glacées rien ne se perd, tout se transforme en bourrelets que la société moralisante condamne au même titre que les effets de l’alcool et du tabac. Julien Burri et Florence Grivel n’en ont cure. Adepte de Movenpick et des quais de Lausanne ils savent combien tout est bon non seulement chez le cochon mais dans les glaces : « Elles parlent autant des émotions que du corps ». Néanmoins Burri est conscient de leurs pièges et de leurs ambiguïtés : « Elles peuvent avoir un arrière-goût de charogne baudelairienne. De faisandé et de sublime. Le goût des vacances d’été aussi, en enfance, et des plages de la riviera italienne... Ce sont des pétards, des bombes puantes, des cornets surprises, des arcs-en-ciel et des aurores boréales ». Bref il vaut mieux en avoir plutôt que pas. Ce sont quasiment des bombes sexuelles (des deux sexes)  qui n’ont de glacées que nom. Elles restent nos semblables, nos sœurs qu’en noceur nous léchons, qu’en ogre et ogresse nous dévorons. Florence Grivel orfèvre des images les monte en joyaux, Julien Burri,  poète du quotidien ajoute des feuilles à leurs couches glacées. Il rappelle que la boule de crème vanille est un cas particulier de la sphère. Elle peut d’ailleurs se transformer en cube, en cône, en cathédrale gothique à engloutir sans remords. La morsure dans leur gel rend l’ennui des jours moins dur. Avec un sablé dessus c’est la plage, c’est l’enfance. La nôtre comme celle de l’art puisque s’y éprouvent les premiers plaisirs sur le clavier des sens. En les évoquant, Florence Grivel par ses aquarelles glacées, Julien Burri en ses givres poétiques, passent à un cran supérieur. Ils cultivent l’oisiveté, les succulences, le dimanche et rappellent comment les décolletés insondables de celles qui sont servies en coupes ou sur un lit à baldaquin font de nous des pirates amarrés aux terrasses pour des plaisirs premiers.