gruyeresuisse

02/05/2014

Julien Maret : quand l’écrit fait nasse

 

Maret.jpgJulien Maret, Ameublement, éditions Corti, 112 pages, 16 E.

 

 

 

 

 

La prose de Julien Maret surprend par la vigueur de son interrogation créatrice. Elle se nourrit en partie des choses vues jadis et en voie de disparition. Après les sondes en abîmes de « Rengaine » le valaisan explore l’horizontalité de « ses » lieux d’hier sans tomber dans une pagnolade comico-lyrique de l’enfance. Ici la mémoire se recompose dans une mécanique chère à Perec et ses remontrances. Le passé alpin dès lors  peut parfois ressembler au surgissement du dieu nègre  tant la  volonté poétique de Maret reste d’enrichir et de dépasser les formes fournies par la tradition littéraire et les combustibles des souvenirs. Des audaces pénètrent les soubassements du passé avec la délectation salutaire d’une satisfaction qui dure. D’autant  que dans « Ameublement » les développements s’écartent de l’autofiction. L’imaginaire au besoin fait carburer la mémoire. Pour renaître de ses cendres elle entre dans la dynamique de l’écriture au présent plus qu’elle ne s’enveloppe du réconfort de la résurrection.

 

 

 

Maret portraitr.jpgTiraillé entre ce qui  assaille et ce qui se perd l’auteur est autant  sur un lit de fer que  sur un lit de braise. Comme chez Jouve  le manque est chez Maret ce qui anime tout être et ses mythes au nom de la perte et de l'absence impossible à combler. Dès lors le récit devient un corpus visant à créer un contre-corps en une suite de cul-de-sacs ad quem  qui ne sont jamais des  terminus a quo. C’est pourquoi « Ameublement » déborde la matière du passé en une dialectique de la clôture et du rayonnement, de la vie secrète et le déploiement de ce qu’elle rend manifeste. La langue plus que  les effets de mémoires assure la vie de texte comme celle des existences qu’il rameute. Il est donc précieux. Qu’importe si les mâles sont parfois, au mieux un bois flotté  sur le Léman, au pire une épave que les paratonnerres n’ont pas empêché d’être foudroyés.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:27 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

26/04/2014

Robert Walser et la peinture : histoires et projections

 

 

 

 

 

walser.jpg« Sans y prendre garde je remarque tout : Robert Walser et les arts visuels », Aargauer Kunsthaus, Aarau, du 10 mai au 27 juillet 2014.

 

 

 

Robert Walser revendiquait la poésie au détriment de la philosophie car la première n’est tenue par aucun système et ne cesse de ravauder dans le plein comme dans le néant. C’est pourquoi il resta tout autant attentif à la peinture de son époque. Il a écrit sur elle, ses créateurs et même son marché qui pointait selon de nouvelles perspectives. L’égal de Kafka et de Musil a donc une importance dans ce domaine comme le prouve l’exposition d’Aarau. Ses compatriotes d’aujourd’hui (Marie José Burki, Markus Raetz, Heiner Kielholz)  mais aussi les anglais Dexter Dalwood, Ian Breakwell, l’américain John Tremblay ou encore les allemands Rosemarie Trockel et Thomas Schütte soulignent l’influence de l’écrivain autant  dans les œuvres figuratives qu’abstraites. A côté de ses descendants une autre partie de l’exposition est historique : elle dévoile les tableaux que Walser a côtoyés. En particulier ceux de l’avant-garde de l’époque : Max Liebermann, Lovis Corinth, Max Slevogt. Ces œuvres  radicales aux yeux de l’époque qui les rejeta ont contribué à faire évoluer Walser dans sa pratique poétique, sa réflexion et sa façon de « coder » un langage qui longtemps demeura  hermétique. Elle illustre par ailleurs combien l’énonciation chez le philosophe et chez le poète ou l’ artiste sont de deux ordres différents. Pour le poète et du peintre il est celui de la “ sur-prise ”, chez le philosophe de l’ ”entre-prise ”. A vouloir marier les deux il ne peut y avoir que “ mé-prise ” . Tout penseur ne vit qu’au dépend des inventeurs de mythes littéraire ou picturaux. Robert Walser n’a cessé de s’en moquer. En particulier dans un de ses textes qui fit beaucoup rire Kafka : « Lettre d’un poète à un monsieur ». Ce quidam était aussi réfractaire à l’écriture de Walser qu’aux peintres qu’il aimait et qui se refusaient à charger l’art du poids de la philosophie et de la spiritualité. Comme Walser plutôt d’étouffer sous un fardeau dont ils n’avaient rien à battre ils n’ont pas oublié l'essentiel : toute création est avant tout une quête organique et une épreuve de matière.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

24/04/2014

Hors frontières : Ecrire dit-elle. Marguerite Duras

 

 

 

Duras 2.jpgMarguerite Duras, Œuvres complètes, tome III et IV, La Pléiade, Gallimard, 2014. « Album Marguerite Duras », Christiane Blot-Labarrère, Album Pléiade, 2014, « Le Livre dit - Entretiens de Duras filme »,  Collection Les Cahiers de la NRF.

 

 

 

 

 

L’album « Marguerite Duras » qui accompagne les tomes 3 et 4 des œuvres complètes rappelle que Duras n’a pas toujours été vieille. Il y eut bien sur l’enfance, l’amant de la Chine du Nord mais aussi ceux qu’elle nomma « Les Impudents ». Mais c’est aussi la résistance dite tardive, la libération de Paris, la guerre l’Algérie, les 121, Morin, Merleau-Ponty, Bataille pour les soirées. Et le goût des blagues et d’Edith Piaf sur le gramophone. Selon Duras tout le monde couchait avec tout le monde. Elle est l’épouse d’Anthelme qui  - quoique pas drôle - se marrait un peu. Ensemble ils ouvrent une maison d’édition. Mais son livre « L’espèce humaine » est un échec. Gallimard le reprendra. Il ne se vendra guère mieux. Elle est follement amoureuse de Dyonis(os) Mascolo et de ses yeux verts : « le soleil est entré dans mon bureau ». Il y eut aussi le voisin de la rue Saint Benoît, Maurice Nadeau. Duras écrit  « C’est un écrivain qui compte… ». Les points de suspension sont importants. (Lucide Nadeau n’en croit pas un mot). Quant au cinéma de la réalisatrice il n’y vit que du noir. « C’était une amie proche »…. Réponse de cire, de circonstance.

 

 

Duras.jpgMais Marguerite Duras c’est avant tout la maladie de l’écriture bien sûr et les livres qu’on redécouvre grâce à aux tomes 3 et 4 de la Pléiade : « Sorcière » avec Xavière Gauthier. « Les Parleuses » avec la même. « La douleur ».  Restent bien sûr les hôtels privés (un homme assis dans le couloir). La solitude. L’alcool. Dès dix heures du matin. Et de plus en plus tôt. Pour écrire. Pour vivre. Visage détruit. Parcheminé. Pas de Botox ou collagène. Il faut « Vieillir comme Duras » dit une photographe.

 

Car l’auteure vieillit libre. Sur les photos elle est gentille même si elle aimait le scandale. Yann en sera le parangon. Yann venu chercher sa bouillie et ramassant les derniers mots. « Cet amour là » de plein pied jusqu’au bout de sa vie.  Dura c’est  la passion. Mais « à façon ». Parfois sadique avec ses comédiens. Sauf avec Delphine Seyrig qui l’embrasse pour désamorcer la colère : Margot file doux. Soumise et insoumise. Comme Aurelia Steiner. Ou Lol V. Stein. En noir et blanc. Galatée et Pygmalion. Ce qu’il voit d’elle. Ce qu’elle voit de lui. Leur cinéma. Marguerite peu à peu à cause de l’alcool comme une barque couchée sur le flanc. Puis se relevant  : « je traverse, j’ai été traversée ». L’endroit de l’amour sera l’espace du livre. Jamais fini. Toujours à reprendre. « Il n ‘y a pas de livre en dehors de soi ». Et d’ajouter  « Tout y baigne. C’est là que j’ai vécu ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret