gruyeresuisse

09/07/2015

Mademoiselle S ou la traversée des frontières

 

 

 

Mademoiselle S.jpgAnonymes, "Mademoiselle S,   Lettres d'amour 1928-1930 ",  Coédition Gallimard / Versilio, 19 E., 2015. 

 

 

 

Mademoiselle S restera une belle inconnue. Son amant de corps et de cœur aussi. Jean-Yves Bertault laisse le mystère planer sur les deux amants qui échangèrent une correspondance torride dans les années 20. Joyce et ses lettres « caliente » à Nora peut aller se rhabiller. Son érotisme demeure de la roupie de sansonnet face à celle qui ne cédant à personne sa place ose tout, côté demandes et aveux. Pour son amant ses lettres qui ne devaient se lire d’une seule main. Mais le langage est de qualité, précis, cultivé. Il n’hésite jamais toutefois à appeler les « choses » par leur nom. Tout est bon dans le jambon de celle qui plante sa langue dans la bouche de son amant pour en faire (mais pas seulement) l’extrémité de son cœur.

 

 

 

Sa prétérition  «Il n’y a pas de phrases, si éloquentes soient-elles, qui puissent exprimer toute la passion, toute la fougue, toute la folie, que contiennent ces deux mots notre amour. Nous goûtons à de telles extases qu’on serait inhabile à les vouloir conter!» est donc superfétatoire. Car les amants se livrent en bête pour s’inventer ange. Néanmoins le doute est permis. Demeure la passion charnelle et le vide autour.   Les mots se renouvellent à l’épreuve des diverses lèvres. Dans leur folle fêlure surgit l’éboulis d’abandon sans le moindre repentir. Les mots se travestissent en sexe. Ils se pressent dans les doigts comme des clés. Preuve que nos aïeux (du moins certains d’entre eux) ont apporté leur pierre à une littérature hard-core que seuls les myopes croient réservés à notre époque. La correspondance par et pour Mademoiselle S atteint l’argile enveloppée dans la pierre et invente le plus puissant anneau.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

08/07/2015

Christian Garcin : de Lausanne à Pékin

 

 

Garcin 2.jpgChristian Garcin, « Le Lausanne - Moscou - Pékin », La Baconnière, Genève, 2015, 120 page, 12 E.

 

En hommage à « La prose du Transsibérien » de Blaise Cendrars et pour le centenaire de sa publication, Christian Garcin  a refait suite à un projet de la Radio Suisse Romande le voyage mythique. En fin de parcours l’auteur fait astucieusement se rencontrer le poète suisse avec un « confrère » qu’il aurait pu croiser en Chine : Victor Segalen. Ce rapprochement permet à l’auteur d’expliquer que le « vrai » voyage n’est pas plus un déplacement du corps que la recherche de l’exotisme. C’est « une matière brute à pétrir par l’éclat de la langue ».

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Dès lors la notion d’«écrivains-voyageurs » - si elle peut habiller Nicolas Bouvier - ne convient pas pour les deux poètes. Et lorsque Cendrars perçoit dans

« le grincement perpétuel des roues

Les accents fous et les sanglots

D’une éternelle liturgie »

il s’agit - passant d’un monde à l’autre – de se heurter à soi afin, par la confrontation à l’altérité, de traverser les frontières de l’inconscient toujours plus difficiles à franchir que celles des pays. Voyager en effet ne revient pas à ramener du pareil et du même mais rameuter du fond de soi ce qu’on ne soupçonnait pas encore. A l’époque de Cendrars et comme le rappelle Garcin la possibilité de ce transit « intestinal » était plus libre qu’aujourd’hui. Pour passer d’un pays à l’autre « nul passeport était nécessaire, une enveloppe timbrée portant votre adresse et le tour était joué ». Raison de plus pour accompagner sans soucis l’auteur dans son périple et par procuration s’offrir une introspection.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/07/2015

Samuel Brussel le voyageur habité

 

 



Brussel.jpgSamuel Brussell, Halte sur le parcours, La Baconnière, Genève, 156 pages, 2015

 

 

 

Les voyages recomposés par Brussell sont autant géographiques qu’amoureux. Ils permettent de replonger au fond même de l’expérience primitive de l’émotion. De Madrid à Varsovie et dans bien d’autres lieux l’auteur revisite un temps qui n’est pas qu’intime ; il rameute autant l’amour pour une femme que la folie destructrice des hommes. A travers certaines rues ou des étendues déboisées « peu à peu des noms se sont / éveillés, familiers ». En dépit des meurtres qui s’y sont déroulés il convient d’ « avancer l’homme – car il nous faut aimer ». Belle leçon de sagesse. Face aux dépressions abyssales de certains lieux creusées par la violence des êtres l’émotion  positive  est remise en jeu.

 

 

 

Sa mentalisation ne passe plus par un code purement abstrait. Brussell le vagabond né à Haïfa et  installé en Suisse au début de millénaire invente donc le tracé affectif où tout ne serait pas perdu. Chaque poème monte de la terre vers le ciel et donne à l’amour des hommes une forme d’élévation. Elle prend  racine dans les miasmes. Mais cette fondation « crasse » n’a rien de confus : tout est net et précis. La finesse de chaque poème globalise les émotions, les « redresse ». La parole  s’épanouit en volutes qui deviennent des chants. L’inégalité des douleurs comme de la beauté sont signifiées par  la portance d’un lyrisme qui devient le verbe poussé au paroxysme. Il échappe au logos. A partir du passé  Brussell n’écrit pas sur l’amour mais dedans selon une déambulation et une errance reprises, analysées et surtout  métamorphosées là où s’ouvrent le souffle et le cri.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret