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27/07/2013

Philippe Jaccottet ou la présence à l’instant

 

Jaccottet 1.jpgPhilippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d'ombre, Notes sauvegardées, 1952-2005,  Editions Le bruit du temps, 2013.

 

Ce qui émeut Philippe Jaccottet le meut. A  savoir  la beauté du monde et ce quelque chose de caché au revers que sa parole tente de découvrir. Sa poésie est donc une quête, un chemin à parcourir, une responsabilité vis-à-vis de lui-même. C’est vrai dans tous ces livres et même en ces « notes sauvegardées » qui paraissent cette année.

Côtoyant des poètes comme Pierre Reverdy, Gustave Roud, Pierre Jean Jouve, Jacques Chessex, Pierre-Alain Tache, Ramuz et tous les poètes non francophones qu’il a traduits, l’auteur surgit dans ces notes avec une conscience claire de son travail. Il s'inscrit dans la continuité de la question de la Présence au monde, un monde qui ne se réduit pas à Dieu. Et c'est le plus souvent à travers l'expérience première d'un lieu qu'émerge quelque chose de l'ordre du rapport au monde. L’auteur relate sans cesse la relation étrange qu'il entretient non seulement dans la proximité de ses auteurs de chevet mais tout autant avec une branche qui vibre dans le soir.

Pour Jaccottet l’état de poésie requiert une disponibilité au présent. D’où sa poétique de l'instant. Elle implique d’être tout entier présent au monde, dans ses manifestations les plus diverses, les plus inattendues mais aussi les plus simples. L'adhésion entre l'être et le mondese fonde sur une durée et l’espace où ils se rejoignent.

L’auteur ne cesse de renoncer à sa grille de lecture et de son savoir pour s’abandonner le temps où la raison et son ordre font défaut et où surgit le désordre d’un imaginaire ancré cependant sur le réel. Soudain ce qui se passe  suscite alors un sentiment de plénitude, d'harmonie et d'appartenance. Une part du monde entre en lui pour laisser transfuser quelque chose d'universel et qu'il est possible de transmettre.

Mais un long chemin est nécessaire afin d’y parvenir. Ces notes le retracent. Elles formulent l’attachement au réel par la recherche des mots justes, loin des formules convenues. Dans cet état de sommeil éveillé surgissent d'abord des images particulières. Elles agissent tels des arcs électriques au moment où le poète ne parle plus : il se laisse parler en acceptant l'obscur puis en sa lançant  dans un travail de clarification qui peut prendre des années Car la  poétique de l'instant convoque  le jeu de la mémoire autant que celui de l’imagination. Néanmoins le sens recherché est toujours en relation avec la vie. Seule l'expérience de l'écriture  permet de le trouver.

Parfois à l’expérience de la nature se superposent d'autres émotions : picturales, musicales, littéraires. Elles sont aussi  des énigmes et des réponses. Mais dans tous les cas la quête de l'instant  met Jaccottet au cœur d'un monde perçu comme foisonnant. Elle transforme sa poésie en une résistance de soi en soi afin non de s’épancher mais de dire l’essentiel dans un engagement devant le doute, l'ouverture, l'attention face à la mort et à la finitude. Seule la poésie - même en ses notes -  permet des joies intactes, comme si pouvait se rejoindre l'enfance ou le paradis perdu à vivre intensément.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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23/07/2013

Laurence Boissier et les obscurs objets du désir

 

 

boissier_laurence.pngLaurence Boissier, « Projet de salon pour Madame B », Art & fiction, Lausanne,  Edition limitée à 50 exemplaires, «Cahier des charges», Editions D'autre part, Genève, « Diligo », éditions Ripopée, Nyon.

Des pulsions décoratrices mais surtout animales de « Mme B. » aux pages « effacées » de « Diligo » en passant par les quinze textes de « Cahier des charges » Laurence Boissier distille des textes aussi iconoclastes que délicieusement érotiques. Sortie de la Haute école d'art et de design de Genève l’artiste y a appris bien des techniques plus ou moins équivoques - dont celle d’un moulage et d’un démoulage qui tourne en orgie. Mais ce n’est pas le seul lieu où tout se dérègle. Une « simple » visite chez le dentiste peut tout autant provoquer des extractions ou des implants inattendus. Existe là tout un jeu, une parodie. Et il n’est pas jusqu’à la statistique à offrir des digressions intempestives…

Boissier.pngLe tout au nom du seul (ou presque) désir habilement scénarisé en mots et espaces. La libido devient un langage, une énergie créatrice. Elle s’incarne, s’ébroue sous forme de « signes »  sans normativité. Ce qui n’exclut pas - au contraire - une technique certaine dans le processus de création. Avec Laurence Boissier la « parole imageante » de l’inconscient sort de  la seule énonciation du discours artistique ou littéraire. L’auteure ne cache pas la jouissance : elle la déploie. Elle n’est donc jamais hallucinatoire puisqu’elle est projetée dans la textualité donc en une forme de réalité…. Le tout en une vigilance qui est un sommeil paradoxal où le fantasme est assumé.

Boissier 2.jpgDès lors ce que les psychanalystes nommèrent la castration n’existe plus. Le langage et la mise en espace deviennent hédonistes plus que traumatiques.  Ils sont des reconquêtes. La fonction expressive (mais tout autant impressive) du langage surplombe le mystère du désir. Elle en découpe des détails. Elle indique que celui-là est certes indexé sur la fantasmagorie mais la dépasse en l’exposant. L’ordre en tant que plaisir de la raison et le désordre en tant qu’orgasme de l’imagination perdent leur fléchage habituel. Les livres de l’auteure deviennent des points de passage dans des superpositions et des intermittences. Ils s’érigent en une sublimation des interdits. Laurence Boissier ne cesse d’en faire l’éloge en ses zones de transgression et leurs gains de folie.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

21/07/2013

Julien Burri : Vestiges et vertiges de l'amour

Burri 1.jpgJulien Burri, « Liber », bois gravé de Claire Nicole, collection Tirage limité, BCU Lausanne (Bibliothèque cantonale et universitaire – Lausanne), « Flux », Editions Couleurs d’encre, Lausanne.

 

L’œuvre contondante de Julien Burri reste toujours marquée par l’exploration de la sexualité dont la tension naît dès l’enfance. Il y eut dans ses premiers textes et entre autres l’évocation de  la relation à une mère dévorante et l’exploration sexuelle dérangeante de « Poupée ». Le jeune auteur décrivait son livre de la manière suivante:« Je ne voulais en aucun cas choquer gratuitement. Il me semble qu'il est normal pour un enfant d'explorer sa sexualité. Simplement, c'est dit crûment, et tout est dans le contraste avec le ton généralement naïf du livre et l'idée du garçon modèle que se font les parents de Poupée. En réalité, le sexe est évacué, puisqu'il s'agit des actes d'un petit garçon, mais ça prend de la place et fait irruption dans ce joli petit monde. D'ailleurs, j'ai supprimé des passages qui relevaient du cliché.»

Existe aussi chez le poète un érotisme homosexuel avec la sueur humaine et des cris de métaux dans des horizons de forge rouge où le brutal vacillement de l’ordre surgit par l’assaut bouleversant des sensations : angoisse, recul, affolement, plaisir, amour  exalté mais peut-être non absout. Néanmoins l’expérience homosexuelle est indissociable de l’expérience spirituelle. Demeuraient dans ses premiers textes les mots du père adressés au fils, lequel, par un jeu de miroir, lui retourne un reflet tissé de reproches. S’y mêlaient les mots qui tentaient de chercher des ressemblances. Mais finalement la main du père, dure, minéralisée, devient comparable à un des ces  paysages « agoniques » du soir qui se font avaler quand on est assis dans un train. De l’ensemble surgissait donc un univers de miasmes avec une  «neige pourrie visqueuse autour des os».

Dans « Beau à vomir » (mots tirés de « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen) le chant de désir se faisait plus mélodieux même si le personnage récurrent de ces récits - Ralph - était encore happé par l’angoisse dans le  rapport au corps, au désir, à l’attraction trouble que suscite la beauté. De son expérience primitive - coincé entre les phrases terriblement et naïvement perverses de la mère   «Tu n’as pas besoin d’amis»  ou  «Ce qui est bon pour moi est bon pour toi» (elle lui donne les médicaments que le médecin lui a prescrits), de la grand-mère («Hein mon biscuit? Quand est-ce que ta maman nous laisse une nuit en amoureux? Tu descendras dormir dans mon lit») et  par le silence du père gêné par son fils - celui-ci connut une  solitude abyssale peuplée de fantasmes. Longtemps l’auteur les a décrit à l’économie et par le biais de raccourcis très audacieux.

L’œuvre cultive une froideur qui emporte du malaise à la fascination. Surgit aussi une forme de désespoir : « Un instant pour voir l'étendue oublieuse / Tout est là  / Pourtant rien ne se laisse reconnaître ». Le poète promis selon sa mère au rang des écrivains paraît dans ses premiers textes plus abîmé que vivant. Néanmoins le mal d’être et l’angoisse sont réenchantées et parviennent peu à peu à ouvrir le poète à une plénitude dans « Flux » même si dans « Liber » tout joue sur la disparition et le lumière offusquée par ombres et brouillards.

Ailleurs l'âme et le corps étouffés de « Poupée » osent le magnifique sabbat des damnés du « Crimen Amoris ». Mais le poète de Lausanne s'y dégage des poids du passé. Il s'offre le droit de réinventer l’amour des affranchis. Ose aussi l’orgueil  d’être plus libre. Celui qui vécut entravé, troque la perversité familiale pour des fêtes sensuelles. Il peut enfin espérer dans l’érotisme du même non un anéantissement mais un salut. Une nouvelle morale tente de naître dans le désir d’innocenter la chair et de s’innocenter soi-même. Elle fait écho au vers de Verlaine « Soyons scandaleux sans plus nous gêner ».

L’érotisme de Julien Burri est donc mené par la secrète logique d’une « fatalité » inscrite au cœur même de l’être mais aussi par la volonté de reprendre un colloque sentimental qui viendrait transformer en victoire d'amants musclés la défaite des amants fantomatiques famillaux. Les premiers - Julien Burri en tête -  osent enfin se reconnaître  autres qu’ersatz ou substituts loin des vertiges délétères des castratrices et de leurs gestes perdus. Avec "Liber" c'est un autre effroi originel que l’auteur tente de conjurer. L'ombre rejoint le corps dressé à son point d'appui. Elle ne veut pas se séparer, se délivrer de lui mais comme le pas elle est mise à pied. Ombre et corps seront inséparables. Toutefois la pesanteur de la première  n'enlève rien à la lumière zénitale du second. L'ombre n'est plus que le dépot obscur du corps.  Midi est sur le point de sonner.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

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