gruyeresuisse

09/10/2015

Dieu n’existe pas, je l’ai rencontré

 

Savary.jpgLouis Savary, « Je suis poète. Ite Missa Est », Editions les Presses Littéraires, 2015, 15 E.

Pour Louis Savary, Dieu, brillant par son absence, est donc partout même « sous le paillasson »« il cherche la clé du paradis ». Nul ne sait s’il le voudrait terrestre mais le doute est plus qu’obligé tant les plaies de l’Humanité s’agrandissent en son nom. Preuve que « Dieu / est un loup / pour l’homme ». Mais pas pour le poète. Ce dernier sait que la déité « est née / du désir de l’homme / elle ne s’en remettra jamais ». Et l’humanité sans doute non plus même si elle essaie certains péchés de chair dont Savary rappelle le risque :  « N’essayez jamais / de tripoter une religieuse / Dieu ne supporte pas / qu’on trousse ses servantes ». Et ce même si l’homme espère la résurrection des seins.

Savary 2.pngDès lors qu’importe s’il le divin existe ou non. Qu’importe aussi l’impénétrabilité de ses voies. Elles continuent à faire fantasmer plus d’une et plus d’un. Et c’est bien là le problème : quand « l’obscurantisme / gagne du terrain / l’image de Dieu / reprend des couleurs » et impose sa gravité.  Fantasme ou non Dieu n’aime pas le rire et encore moins qu’on se moque de lui. C’est pourquoi à l’heure où l’on vaticine interminablement sur la notion de blasphème  Savary met les pendules à l’heure et tous les croyants d’accord. Chez lui la divinité n’a pas de casaque. Elle demeure celle - quel qu’en soit le plastron - dont certains attendent tant de futur mais elle reste une machine à emmagasiner du passé.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14:34 Publié dans Humour, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

05/10/2015

Philippe Fretz et les fleurs safranées de l’art

 

 

FRETZ BON.jpgPhilippe Fretz, le vestibule des lâches, édition établie par Alexandre Loye et l’auteur, collection Re:Pacific, art&fiction, Lausanne, 2015.

 

 

N’étant pas dans le même monde - quoique baignant dans le brouet commun de l’art – que ses comparses le héros de Philippe Fretz   semble  voir son destin jouer d’avance. Mais par un savant cocktail de vacheries nécessaires l’auteur rend coup pour coup à ceux qui le font victime consentante de leurs prébendes. Dans son périple chaque moment de défaite ou de faiblesse devient celui  d’un ressaisissement intérieur. Peu à peu se posent de vraies questions sur la République des arts. Elle est mise à nu même si elle sait  au besoin sait garder ses slips sales dans ses coffres.

Fretz bon 2.jpgLe roman est rapide. Mais il reste bien  plus qu’une esquisse du monde de l’art dans un Genève (même si la ville n’est pas implicitement impliquée – quoique…) qui veut se situer - du moins selon ses acteurs artistiques de diverses natures) -comme pivot  du monde. « Le vestibule » devient le prétexte à un dégommage  oscillant entre crocs acérés, repli dépressif ou joyeux laisser-pisser. La plume fretzienne cavale : elle fait parler les masques - et ceux-ci crèvent les yeux. La morale n’est pas sauve. Elle n’a d’ailleurs pas grand chose à voir dans ce magma. Chacun - les lâches comme les autres - ont à y trouver place, refuge,. L’humour et la feinte naïveté créent une fragrance particulière.  La divagation devient elle-même le prétexte à un resserrement du récit où les Lucien de Rubempré et les Verdurin des Beaux Arts font florès. Leurs accrocs créent moins des chiasmes qu’une synthèse inédite en une cours abbatial postmoderne. Fretz régale en caressant  autant le vénéneux que le velours. Dans ce roman  allégorique et à clés qui ne cesse de dépoter les dialogues deviennent les fleurs safranées et énigmatiques des cendres des illusions à perdre ou à retrouver.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/09/2015

Portrait de la sémiologue en détective radicale

 

Radi.jpgFabienne Radi, « Oh là Mon Dieu », coll. SushLarry, 92 pages,  Editions art&fiction éditions, Lausanne, 2015

 

 A tous ceux qui ne connaissent pas encore  les chroniques au Mamco de Fabienne Radi - qu’ils soient fétichistes de De Palma ou d’un autre - il est demandé de lire « Oh là Mon Dieu ». Ces vaticinations faussement farcesques s’apparentent à ce que l'auteure dit de l’œuvre du réalisateur américain : elles tiennent « de la choucroute télescopée avec un banana split ». C’est roboratif voire étouffe-chrétiens diront certains et pourtant le texte se lit sans faim. On rit tout en devenant (du moins c’est l’impression que l’auteure nous laisse caresser) plus intelligent. Celle qui ne sait pas si ses trajets Genève-Vevey vont durer encore longtemps (mais après tout elle a peut-être changé de vie…) reste à la sémiologie ce que Duchamp fut à l’art. Ses conférences-performances comme ses textes n’ont rien de compassé (euphémisme). Elle guide le lecteur avec une lampe de poche dans un mixage et une miction de signes venus du cinéma, de l’art et de la littérature.

Radi 2.jpgVoyageuse avec bagages elles les ouvrent devant nous. Elle y  rassemble - entre autres ici - une constellation de gens liés de près ou de loin à l’idée du crime comme œuvre d’art :  de Quincey,  Poe, Jack l’Eventreur, Wilde,  Ellroy,  Duchamp, De Palma. Mais ce n’est pas tout. D’autres spéculations nous mènent par exemple sur le voilier  d’Errol Flynn. C’est fendant : mais ça ne sent jamais la vinasse. Dans la cascade de références l’enivrement est de mise. Tout s’éprouve moins au niveau de l’estomac que du lobe frontal et de l’épithalame. Contrairement à des tas d’opus sémiotiques qui ressemblent à des « lits de poireaux tout secs qui auraient trop cuit », Fabienne Radi nous secoue, nous réveille. Finies les longues siestes intellectuelles il faut s’accrocher au basque de la papesse lémanique dont un de ses fans de Cornavin m’a dit  « je ne vois qu’elle ». On le comprend. A priori toutes ces chroniques partent  selon leur créatrice d’une  « idée un peu idiote mais pas dénuée de sérendipité ». Et sous couvert de circonvolution elle fait sobre et ne racole pas c’est pourquoi la « texte-urologue » performative se remarque tant par son physique que par sa métaphysique littéraire.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret