gruyeresuisse

18/08/2013

D’ombre et de vigne noire : François Debluë

 

Debluë.jpgFrançois Debluë, Peintures de Claire Nicole, « Un voeu de silence », Editions Empreintes, Chavannes près Renens, 32 pagas, 84 E, 120 FS., 2013.

 

Né près de Lausanne en 1950, François Debluë professeur, romancier, chroniqueur demeure avant tout un poète. Longtemps son écriture fut d’essence classique et parfois  trop marquée par une expression des sentiments amoureux. Peu à peu l’auteur a découvert une voix plus originale et libre. D’une part en s’orientant vers l’écoute de la nature et d’autre part en allant insensiblement – effet d’âge sans doute … – vers une sérénité resserrée  qu’on trouvait en germes dans ses  « Courts traités du dévouement » suites de « rêveries » descendantes de celles de Rousseau et de Robert Walser. Proche de ce dernier,  dans « Un vœu de silence »  le poète  vers un approfondissement des sensations qu’il inscrit de la manière la plus directe en « repons » aux peintures de Claire Nicole :

« Noir de vigne

Terres d’ombres

Reflets gris »

Le poète prouve que sombre et noir ne sont pas un même concept. Le sombre n’est jamais brillant, il ne peut refléter la lumière. Le noir à l’inverse peut briller et renvoyer la clarté. L’ombre est grise, elle est entre ce qui soustrait la vue et la rend visible. Le noir est une couleur : il gagne donc en intensité. C’est seulement en absence de lumière que le gris l’acquiert. Mais Debluë prouve aussi que les couleurs existent réellement près de l’obscur comme les mots ne parlent que près du silence.

D’où la maturité de cette suite originale. En émanent un regard et une émotion affinées là où juste

« un peu d’eau

Un peu d’encre

Ensemble

Les lient à la page ».

Debluë prouve que le poème possède - comme Agabem l’écrit -  « un être spécial ». Spécial quand son essence coïncide avec le spectacle qu’il donne à voir et à entendre et dont Claire Nicole prolonge l’écho et le magnifie par une ostentation réfléchie et discrète. Objet du monde physique dont elle est une « preuve » la peinture est ici bien plus qu’une représentation : elle participe à l’existence du poème et à la présence de son objet : le mutisme. Quant à l’auteur ces mots ne jouxtent pas le silence : ils sont présents afin de le mettre en exergue de la manière la plus ténue et simple et de le faire vibrer telle une lumière offusquée au sein d’une nuit d’encre.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:29 Publié dans Lettres, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

10/08/2013

Lyres et délires de Patrick Weidmann

« Poupées mortes amusées », Editions Dasein, Odogno Suisse, « Bimboplastie », Editions JRP/Ringier, Zurich.

 

 

weidmann 1.pngLes livres (romans) du photographe et écrivain genevois Patrick Weidmann sont tout autant de l’ordre de la peinture que de l’écran. Il s’agit de quasi performances, d’ « actions cosmétiques » qu’on pourra prendre pour nonsensiques sans que l’artiste s’en offusque. Il a mieux à faire  et doit exhiber parfois des femmes à la sexualité douteuse et « en maillots de bains polyacryl devant un sandwich de miroirs légèrement désaxés ». Le face à face avec de telles images se propage à l’infini. Elles ne se destinent pas à mettre un terme à la vie qu’on s‘y attende ou non.  Le basculement de l’espérance de vie en espérance de mort intervient hors champs, hors pages là où les sources de lumières se contredisent. Surgit ainsi le scintillement du sens désaxé dans les extensions phrastiques d’un ensemble de textes qui ne cessent de se démultiplier au milieu d’un  « pur sabayon massepain et mousse avec ses amours en embuscade ». Il semble avoir été par une des ses blondes évasives qui éclairent les textes de l’auteur. L’une d’elles chantonne de manière plus ou moins solennelle et entame une série de coming-out à l’envers. Des hommes déguisés en femme miment un ersatz de transsexualité absolument neutre. Le tout bien sûr par effet de miroir. S’y repère une nouvelle fois une blonde qui brandit un dictaphone. Retentit des miscellanées presque symphoniques : du Brahms peut-être revisité sous tessiture de Nick Cave. C’est dire combien ici la séparation sexuelle vire à la confusion des genres. Rien d’étonnant puisque tout s’inscrit sous l’ordre d’un surréalisme qui ne lorgne en rien sur le passé mais reste primitif du futur. Des résidus d’images devraient normalement faire l’objet d’une reconstitution mais l’auteur ne les ranime pas forcément. Si bien que la totalité des lacunes qu’il réunit séparent paradoxalement de toute possibilité d’histoire. Le romanesque affiché est donc tenu   en exils dorés chargés parfois de réactivité criminelle. Mais ce qui attend le lecteur n’est qu’une tragédie de salle de bains même si peut s’y commettre l’irréparable au moindre signal de l’auteur.  Près de son œil une mouche favorite dissimule un vieil outrage vénérien mais l'écume aux lèvres il fauche encore les dernières catins de la gare de Genève Cornavin pour le grand plaisir du lecteur. Chaque texte est en effet un brulot littéraire où Weidmann apparaît tel qu’il est : étrange alchimiste de verbe et des images. Sans doute trop fort pour que la critique officielle accepte ses plombs en fusion, les voies (hirsutes) de ses jardins qui mettent le lecteur en danger. A chaque page celui-ci risque de se brûler et d’entrainer  l’extinction de sa race. Il n’empêche qu’il reste d’un livre à l’autre fasciné autant par l’écriture que par des brûlantes Blondes propulseuses d’applaudissements et machines à broyer du mâle au ventre.  Plus tard au weidmann.jpgbesoin at afin de jouer avec les stéréotypes, l’une d’elle - pour fêter l’anniversaire des 50 ans du bikini - « se masturbe en direct sur une chaîne du câble. Les produits coulent en gros plans le long de ses cuisses ». Bref l’auteur ne cesse de séduire avec des romans aux « personnages interro-négatifs » livrés (faussement) sous "label homologué, service après-vente, garantie pièces et main-d’œuvre". De fait ils ne sont créés que pour produire les mises en abymes des plus intempestives. Au  bout de chaque lecture sont reçus et acceptés un certain goût existentiel et un coup sur la nuque. A partir de ce K.O. des chances de survivre sommeillent sous quelques écrans de fumées et des piles de frustrations. Que demander de plus ? Reste à désirer jouir encore du crépuscule de telles lectures : le temps perdu remonte  pour faire des pieds-de-nez à notre soumission. C’en est trop diront certains. D’autres que ce n’est jamais assez. Ils ne veulent pas refermer les livres de l'auteur et préfèrebt laisser béante leur plaie ouverte.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

27/07/2013

Philippe Jaccottet ou la présence à l’instant

 

Jaccottet 1.jpgPhilippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d'ombre, Notes sauvegardées, 1952-2005,  Editions Le bruit du temps, 2013.

 

Ce qui émeut Philippe Jaccottet le meut. A  savoir  la beauté du monde et ce quelque chose de caché au revers que sa parole tente de découvrir. Sa poésie est donc une quête, un chemin à parcourir, une responsabilité vis-à-vis de lui-même. C’est vrai dans tous ces livres et même en ces « notes sauvegardées » qui paraissent cette année.

Côtoyant des poètes comme Pierre Reverdy, Gustave Roud, Pierre Jean Jouve, Jacques Chessex, Pierre-Alain Tache, Ramuz et tous les poètes non francophones qu’il a traduits, l’auteur surgit dans ces notes avec une conscience claire de son travail. Il s'inscrit dans la continuité de la question de la Présence au monde, un monde qui ne se réduit pas à Dieu. Et c'est le plus souvent à travers l'expérience première d'un lieu qu'émerge quelque chose de l'ordre du rapport au monde. L’auteur relate sans cesse la relation étrange qu'il entretient non seulement dans la proximité de ses auteurs de chevet mais tout autant avec une branche qui vibre dans le soir.

Pour Jaccottet l’état de poésie requiert une disponibilité au présent. D’où sa poétique de l'instant. Elle implique d’être tout entier présent au monde, dans ses manifestations les plus diverses, les plus inattendues mais aussi les plus simples. L'adhésion entre l'être et le mondese fonde sur une durée et l’espace où ils se rejoignent.

L’auteur ne cesse de renoncer à sa grille de lecture et de son savoir pour s’abandonner le temps où la raison et son ordre font défaut et où surgit le désordre d’un imaginaire ancré cependant sur le réel. Soudain ce qui se passe  suscite alors un sentiment de plénitude, d'harmonie et d'appartenance. Une part du monde entre en lui pour laisser transfuser quelque chose d'universel et qu'il est possible de transmettre.

Mais un long chemin est nécessaire afin d’y parvenir. Ces notes le retracent. Elles formulent l’attachement au réel par la recherche des mots justes, loin des formules convenues. Dans cet état de sommeil éveillé surgissent d'abord des images particulières. Elles agissent tels des arcs électriques au moment où le poète ne parle plus : il se laisse parler en acceptant l'obscur puis en sa lançant  dans un travail de clarification qui peut prendre des années Car la  poétique de l'instant convoque  le jeu de la mémoire autant que celui de l’imagination. Néanmoins le sens recherché est toujours en relation avec la vie. Seule l'expérience de l'écriture  permet de le trouver.

Parfois à l’expérience de la nature se superposent d'autres émotions : picturales, musicales, littéraires. Elles sont aussi  des énigmes et des réponses. Mais dans tous les cas la quête de l'instant  met Jaccottet au cœur d'un monde perçu comme foisonnant. Elle transforme sa poésie en une résistance de soi en soi afin non de s’épancher mais de dire l’essentiel dans un engagement devant le doute, l'ouverture, l'attention face à la mort et à la finitude. Seule la poésie - même en ses notes -  permet des joies intactes, comme si pouvait se rejoindre l'enfance ou le paradis perdu à vivre intensément.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:16 Publié dans Lettres | Tags : lettres, suisse | Lien permanent | Commentaires (0)