gruyeresuisse

06/05/2013

Les herbes fauves de Baptiste Gaillard

 

Baptiste Gailllard, « Le chemin de Lennie », editions Héros Limite, Genève, 24 pages, 12 E.

 

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Baptiste Gaillard  est un jeune artiste et poète suisse. Il raclant les stucs de l’art et ses figures hiératiques. Ses sculptures hirsutes, boulimiques, totémiques, volontairement bringuebalantes jonchent un univers où l’archéologique rejoint la postmodernité selon des lois que l’artiste conçoit à travers glissements, fragilités et détours. Pour lui les choses ne sont jamais inertes et homogènes. Elles vibrent, battent, émergent et s’émiettent. L’artiste genevois insère son propre magnétisme face à celui de l’attraction terrestre. Son goût pour les restes, les rebuts, les choses usagées, dégradées ou  ruines de culture illustrent la précarité du monde. L’artiste récupère ces vestiges pour une recomposition. L’incongruité bouillonne non sans humour dans une abstraction très spécifique qui tord le cou à la métaphysique et opte pour une trivialité parfois  joyeuse .

L’iconoclastie fonctionne à plein  régime. Elle soulève un trouble dans des dramaturgies sévères et baroques que Gaillard reprend lorsqu’il devient poète. Ses premiers textes ont parus dans des revues de référence (Revue de Belles Lettres,  Triages et Tissu). « Le chemin de Lennie » est son premier livre. L’écriture y fonctionne entre le  réel et de l’imaginaire. Ce dernier se laisse contaminer par le précédent et produit des hallucinations énigmatiques. Surgissent  « des particules comme des poussières qu’une présence semble soudain activer (petits soulèvements à chaque pas, puis suspension lente), et c’est un monde qui s’éveille l’humidité alourdit les poussières et les rend inopérantes, la sécheresse semble au contraire les exciter ».  D’où la formation par déroulement et répétition d’un long poème tantrique en prose.

 

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Ses « védas » évoquent une suite de  phénomènes naturels sans que la cadre spatio-temporel soit délimité. L’effet d’abîme de cette chronique achronique reste saisissant. L’énergie du vivant se baratte  sans ligne directive précise. Des segments en reprennent d’autres afin d’y adjoindre d’autres informations. Le livre pousse comme une plante. Parfois la partie centrale absorbe toute la sève, parfois à l’inverse celle là innerve les feuilles périphériques.

« Le Chemin de Lennie » est ponctué par la forme la plus primitive de la description et du constat : « il y a ». Mais ces trois mots ne sont jamais éloignés  des ouvertures enchantées du « il était une fois ». . Preuve que le livre reste un chemin du langage même si sa neutralité volontaire le rapproche le plus possible de l’existant. Ajoutons que l’auteur ne cherche pas à en achever la quête par une vue d’ensemble ou une morale. Chaque mot est donc à vivre séparément dans l’absolu d’une écriture « en herbe ». La  seule qui en ses tiges et fines gouttelettes .aborde l’étendue de la terre dans la béance du temps.

 Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Bareback et autres Egomaniacs : interview de Baptiste Gaillard

 

Entretien avec Baptiste Gaillard  par Jean-Paul Gavard-Perret (mai 2013)

(Bareback et Egomaniac sont des titres des sculptures de l’artiste visible sur son site).

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Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Un café

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Ils sont partout et nulle part

A quoi avez-vous renoncé ? Aux choses que je n'ai pas choisies

D’où venez-vous ?   D'une maison perdue dans la montagne

Qu'avez-vous reçu en dot ?  Une éducation et des souvenirs

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ?  Peut-être le format standard

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Le tiramisu et l'odeur de la mer

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Mais desquels?

Où travaillez vous et comment? J'aime l'idée d'une certaine forme de nomadisme.Je collectionne des objets, des matériaux, des fragments de textes, puis je les agence et les travaille

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ?  Lorsque j'écoute de la musique en travaillant, je varie les plaisir. Récemment Hans Reichel.

Quel est le livre que vous aimez relire ? Le maître du haut château (PK Dick)

Quel film vous fait pleurer ? Je ne pleurs plus beaucoup devant des films. Quand j'étais petit "Un monde parfait" qui est, je crois, fait pour arracher des larmes aux yeux. Récemment j'ai tout simplement aimé "Le sud des bêtes sauvages".

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?  Parfois j'essaie d'écouter la langue française comme une langue étrangère, pour entendre sa sonorité brute et retrouver le même genre de sensations qu'on a lorsqu'on écoute deux personnes parler une langue que l'on ne comprend pas, mais qu'on reconnait quand même, par exemple le portugais. Mais je n'y arrive jamais vraiment.

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Je me réserve cette question pour ma psychothérapie.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? La Nouvelle-Orléans.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Ceux qui m'entourent et qui partagent concrètement les mêmes choses que moi. Dans les figures mythiques, j'aime bien la figure de Dieter Roth.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?  Un livre que je ne connaitrais pas mais qui incarnerait toutes les pistes disparates que je soupçonne au quotidien. Ce livre me fascinerait puis m'agacerait, et je finirais par le détester. Ce livre rêvé a intérêt à ne jamais exister. Alors soyons aimable et lisse, et disons plutôt: une simple attention gratuite mais intense.

Que défendez-vous ?  un désordre, une fragilité?

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Un carnet d'adolescent qui découvre la pensée.

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Que j'aime bien les films de Woody Allen.

 

 

03/05/2013

La face cachée du directeur et créateur du MAMCO

 

 Christian Bernard, « Petite Forme », Editions Sitaudis, Vallauris, 2012, 64 pages, 12 E.

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En posant la question « La poésie a-t-elle encore / un avenir radieux (….) /ou sera-t-elle le dépotoir / de nos déconvenues ? » le directeur du Mamco répond de manière circonstanciée dans une série de petits livrets. Il les a distribue de manière amicale et pudique à un cercle d’amateurs. Les plus récents portent le nom de « Lettres »  (numérotées chronologiquement). Elles sont éditées hors commerce par « Walden n press – Trémas » à Genève.

 

Pierre Le Pillouer a eu l’excellente idée d’ouvrir sa maison d’édition en reprenant certains de ces textes épars. Il a donc rassemblé cinquante sonnets de l’auteur. Des sonnets libres et iconoclastes à travers lesquels l’auteur devient ce qu’il dit lui-même à propos de John Armleder : « adepte de l’attente et de l’adoption du contingent ».

 

Ces poèmes d’allures disparates ont de fait un air de famille. Le sérieux y rivalise avec l’humour, le factuel et l’éphémère avec une pérennité de fond (er de forme).  L’essence poétique  reste aussi discrète que subtile. Tout semble saisi - rythmes volubiles et resserrés  et pieds désinvoltes - de manière simple et comme à l’état naissant.

 

Rien pourtant de plus difficile que la simplicité en art comme en poésie. Mais Christian Bernard ne se laisse jamais englué dans la grisaille de réminiscence. Il va l’amble dans un territoire inédit. Il devient un parfait irrégulier de la langue, de la métrique et de la versification qu’il bouscule avec discrétion.

 

La pensée poétique s’y invente. Chaque texte se métamorphose en un espace de cillement. Tout y reste calme, ouvert, drôle et grave, déconstruits mais tenus. Tout est mis en tension aux antipodes des tentations régressives de trop de corpus. L’œuvre est donc minutieusement agencée hors pathos et dans un art subtil de l’esquive.

 

Christian Bernard n’est dupe de rien. Ni de lui, ni des autres, ni des lieux de pouvoir. Dans ses textes concis et bref le temps peut s’étirer  comme un chewing-gum ou s’effilocher au standing « des ovations télécommandées ». En surgit au sein de la farce sociale une durée dont à force

« Aucune langue ne sucera

plus les orteils ne lèchera

son clitoris. Les petits fours ramollissent

sur leur napperon de papier ».

Il y a là toute la cruauté et le sarcasme allusifs de celui qui devient notre nouveau fabuliste.

 

Jean-Paul Gavard-Perret