gruyeresuisse

24/01/2014

La nouvelle poésie suisse et le merveilleux Miracle

 

 

 

Poésie suisse.gif« Moderne Poesie in der Schweiz », Antholgie de Roger Perret, Limmat Verlag, 640 p., sfr. : 54, 2014.

 

 

 

Roger Perret offre en édition bilingue une anthologie majeure de la poésie suisse. On s’étonne du peu d’intérêt qu’elle suscite. Mais ce silence répond sans doute  à la question : « Qui lit de la poésie en 2014 ? ». Les chiens hurleurs ont mieux à faire qu’à écouter les échos du bruit mystérieux de l’univers. Qu’importe : les poètes réunis ici les font surgir à la lisière de diverses cultures. Ils deviennent les étranges poissons volants sur le lac Léman ou celui de Bâle. L’anthologie prouve que la poésie n’est pas le piteux rendez-vous des cœurs brisés. Elle a mieux à faire. Y vivent des « marchandises » du monde dont les auteurs se font dockers et grutiers. Ils retroussent leurs manches pour pêcher leurs pépites non seulement où dorment les sirènes mais dans les hardes et scories de la ville. A ce titre les lecteurs de l’anthologie découvriront un des plus grands poètes non seulement suisses mais de la francophonie et du temps.

 

 

Miracle 2.jpgVoyageur de bien des rives, amateur de Lowry et de Pérec le Lausannois Marcel Miracle par son écriture et ses graphismes permet de comprendre l’univers à l’épreuve des pierres. Pas celles de lune mais  des déserts comme des pays du Haut Rhône. Archéologue sublime, le poète tire de ces objets statiques  sans signification apparente  la condition galopante du monde.  Pour le soulever il n’est plus besoin de vélins hydrauliques : la poésie suffit à celui qui sur le terrain écoute le monde crépiter. Elle  « déjoue  les apparences du fini non par la magie mais par l’observation » dans  « l’attente du déferlement de cette vague qui surgit du lointain ici et maintenant pour affronter le mystère du regard ». Marcel Miracle devient le griot scientifique. Mais il ne joue pas les sages et chatouille au besoin  les saules pleureurs sous leurs branches pour les tordre de rire. Puis  une bougie à la main il développe des équations dans l’Y des cuisses des femmes les plus fortiches en mathématiques. Rameur de bateau ivre, mangeur des fruits du hasard le poète fait donc bonne garde, « en limier toujours fin »  (Christian Bernard), face à ce qui se dérobe sous la terre comme sous les bas.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Dessin de M. Miracle (Galerie LigneTreize, Genève)

 

 

 

 

 

08:48 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (2)

19/01/2014

Izet Sheshivari l’exorciste ou le livre avenir

 

 

sheshivari BON.jpgIzet Sheshivari, "Les livres dont vous n'êtes pas les héros", Boabooks, Genève.

 

 

Izet Sheshivari propose dans son coffret un  déplacement du concept "livre". L'objectif est de proposer une nouvelle confrontation communicante avec l'objet dont l'artiste propose quatre exemple. Le corps des livres devient proche et lointain dans une mise en scène drôle et intelligente. Avec  "The Getaway" le texte est présenté uniquement dans l'en-tête et le pied de page. Le reste de la page demeure vierge. Dans "Macadam Cow-Boy" l'image est mise à mal au moyen d'un jeu de feuilletage qui la tire de ses fers. Textes et icônes échappent au regard pour mieux le forcer par des stratégies obsédantes et fascinantes.  Advient une apparente chute de la perception au moment où on ne peut plus lui échapper. Rien ne sert de résister, la lecture devient une conduite forcée afin de savourer  dans l'écart la substance même de l'intimité textuelle et iconographique.   L'histoire n'existe presque plus, l'image idem là où le vide impose un nouveau pacte de lecture. Le support  pousse au précipité. De douceur en abyme,  de fragments en lacunes, le lecteur glisse en divers écarts.  D'antre,  hymen, membrane le livre devient un puzzle. Il annihile le chemin de la crédulité et du respect qu'on lui accorde. Sheshiravi détruit l'absurdité qui entoure un objet devenu religieux par l'accoutumance pluri centenaires qu'on lui a accordé. Il le nettoie de son auréole magique non pour le perdre mais l'encourager à de nouvelles hardiesses. Bref par ses exorcismes il le sort de son lent calvaire qui se termine devant une sépulture vide comme l'imaginaient les iconoclastes qui espéraient pour un tel support une fin plus juste. De Georges de Cappadoce aux Dadaïstes.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

06/01/2014

Qui d'autre sinon Pinget ?

 

Pinget.png Robert Pinget, "Le Chrysanthème", Editions Zoé, Genève.

 

 

Les éditions Zoé ont la bonne idée de republier une pièce radiophonique de l’auteur d’origine suisse. Les veuves en surgissent plus neuves qu’inconsolées là où la complexité du réel fend les dalles marmoréennes. Le tout en divagations farcesques en un lieu où il n’y a pas que les amoureux en rût qui demeurent raides. Pour la création de ce texte comme pour toute son oeuvre Robert Pinget n’eut pas besoin de muses. Si ce ne fut une belle rame de papier pour y raconter ses fausses confidences et biaiser sa solitude à coup de « taches d’encre » (pour reprendre le titre de son dernier texte). Passent néanmoins toujours quelques demi-vierges et quart de mondaines volages ou mijaurées. Toutes mijotent en une inspiration qui déplace les lignes de l’enveloppe charnelle où elles étaient figées. Et ce avec un tant soit peut de tendresse et surtout de drôlerie et d’intelligence sous couvert de parfaits exercices d’idiotie dont son Mahu fut un des porte-paroles (Beckett en raffolait). Riche de  chausse-trappes « Le Chrysanthème » comme les autres textes de l’auteur permettent d’échapper à la neurasthénie généralisée.  Pinget y sort de sa réserve et de sa grotte. Redevenant le sioux héritier de Lascaux il propose des pistes inédites. Refusant de présenter des paysages déjà vus les siens sont dénués de  parcs blêmes. Ténors du bar haut et maîtres chanteurs sont entraînés dans des chorales à « chœur » ouvert. Manière d’essorer la lingerie littéraire où l’on baigne et où l’écriture coule en succédanés d’adieu. Ici les chrysanthèmes trônent mais ils font penser moins à la mort qu’à la vie en leurs miscellanées.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.