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07/02/2014

Jaccottet au panthéon de « La Pléiade »

Jaccottet 2.jpgPhilippe Jaccottet, « Œuvres », Coll. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2014, Février 2014.

 

Jaccottet écrit toujours contre le froid mordant et pour les gamins qui jouent dans la neige en y multipliant leurs pas. Face aux gros nuages blancs il  montre la doublure bleue du manteau du ciel et la tricote au besoin sur l’antenne des sapins. Ses poèmes deviennent des graffitis sur l’eau des bassins gelés pour que deux pigeons qui s’aiment d’amour tendre fassent bombance des petits pains secs tirés d’un sac plastique laissé par une femme dont la tête a disparu entre bonnet et foulard. Plus tard ils s’épouillent sur une branche. Restent un bonhomme de neige près d’un magnolia en costume d’hiver et un gant perdu sur un muret. Un de ses doigts indique la première crête du Jura. C’est ainsi que l’œuvre avance jusqu’à atteindre aujourd’hui le panthéon de La Pléiade.

Ce qui échappe à la vie Jaccottet le sauve même si parfois il lui est difficile de se fondre dans l’extase du monde. Le tragique de certains épisodes n’est remplacé chez le Valaisan ni par les algorithmes qui excitent les « raiders » ni par des reconstructions purement ludiques parce que mentales. A la commotion fait place l’illumination. Les mots de Jaccottet proposent  un accomplissement terrestre. Mémoire et projection le poème se veut « le pas gagné » réclamé par Rimbaud. Il devient l’avenir modeste mais nécessaire à tout vivant. L’auteur l’évoque sans nier le mal mais il jette une pierre dans son étang pour en casser le joug au sein de ses diverses « Semaisons ». Elles font de l’auteur le paysan sublime d’une plénitude in herbis et verbis.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

05/02/2014

Les équations poétiques de Ludovic Balland

 

 

 

 Balland 3.jpgLudovic Balland, « Typography Cabinet », Bâle.

 

 

 

Pour que les mots aient un sens il faut que le support qui les rassemble appelle à leur signification. Le réceptacle n’est pas anodin. C’est bien sûr une évidence même si certains concepteurs semblent travailler de manière plus ou moins hasardeuse. A l’inverse dans la rigueur et son inventivité le studio du designer Ludovic Balland constitue un point fort de l’édition contemporaine et plus généralement de la communication (spécialement culturelle : théâtres, musées, etc.). Innovant, le maître d’œuvre du « Typography Cabinet »  - reconnu désormais comme artiste au sens plein du terme -  sait créer le rapport le plus probant entre le contenu et le contenant. Il passe d’une scénographie visuelle classique à des présentations détonantes avec le souci constant de créer pour chaque projet une dynamique adéquate et poétique. Toutes les productions du studio de Bâle répond à cette alchimie pour laquelle il fait autant d’esprit de géométrie  (spécifique au langage de Balland) que de finesse. Par eux se crée une métaphore dialectique entre le message et sa visualisation. En ce sens, si l’organe crée la fonction celle-ci accorde au premier un supplément de force.

Balland 2.jpgLudovic Balland crée une visibilité très identifiable au milieu du design actuel en  répondant à une double vocation : ancrer le message dans le réel mais aussi produire du rêve et du désir.  L’artiste monte des taxinomies particulières afin de préparer puis inventer pour chaque projet la désignation et la mise en visuel les plus parfaites. L’équation formelle fonctionne de manière symbolique et pratique car le concepteur a compris que l’incorporation du contenu latent (connu d’avance) d’un projet par le contenu manifeste se doit de  « dramatiser » et/ou  magnifier le premier. Il s’agit non seulement d’entériner mais de dépasser sa détermination et sa promesse sans pour autant les brouiller. Refusant la stéréotypie et l’automatisme morphologique Balland impose une taxidermie précise. Elle passe par une rigueur où ce qui pourrait être pris pour de la fantaisie ou de l’affèterie gardent toujours une aura poétique.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

 

 

 

27/01/2014

Lits et ratures de Christian Bernard

 

 

 Bernard.jpgChristian Bernard, « Guirlandeneuf »,Walden n’press, Trémas, Saint-Victor-sur-Loire, 2014.

 

 

 

 

 

Avec une merveilleuse souplesse Christian Bernard - lorsqu'il n'est pas seulement le directeur du Mamco - exploite le langage afin de provoquer des dépaysements particuliers. En dépit de quelques remugles de désespoir ("Rien ni personne", "A peine connu de quelques-uns et bientôt oublié de tous")   il refuse le renoncement et la défaite et trouble la pensée. Le tout néanmoins sans la moindre illusion sur des victoires potentielles de la poésie face à l’ « infinime ». L’empirisme s’en tient à la mémoire (dont l’âme est exclue depuis que son accent « n’abrite aucun  souvenir »),  à l’humour et sa lucidité. Christian Bernard  possède de multiples façons de les utiliser pour trafiquer les mots menteurs de la tribu qui les caresse dans le sens du poil.  En « vitrier cassant » qui se refuse à porter des chemises à carreaux le poète se confronte au langage afin qu’en jaillisse ce qui ne se pense pas a priori. Adages, maximes, conseils, lexiques font de l’alchimie verbale une potion perverse et magique afin que  l’art n’ait pas à se nourrir d’une fièvre de cheval. Pour celui qui a « vendu son âme en viager » les approximations deviennent  une science dure. Cela ne l’empêche pas d’appeler un chat un chat tout en se demandant pourquoi cela ne fait pas le même effet « que d’appeler un rat un rat ».  Mais c’est ainsi que les sourires dansent sur les lèvres des hommes enrhumés en mal d’éternuité.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret