gruyeresuisse

26/10/2015

« Petites » proses de Robert Walser

 

 

 

 

wasler.pngRobert Walser, L’Enfant du bonheur, Postface de Peter Utz, traduction de Marin Graf, Zoé éditions, 278 p., 2015, Genève

 

 

 

Les chroniques de Robert Walser écrites pour le «Berliner Tageblatt» entre 1907 et 1933 sont enfin disponibles en français grâce à l’excellente traduction (et l’exercice n’est jamais simple avec la prose de l’auteur) de Marion Graf. Le quotidien berlinois n’avait rien d’un tabloïd. Il faisait la part belle à la littérature et les petites proses de Walser y ont toute leur place. L’auteur y commentait parfois l’actualité de son propre pays et de ses dépenses militaires : « On voit là les sommes exorbitantes que nous coûtent notre avidité, notre égoïsme, notre intolérance.». Les textes embrassent les périodes de crises psychiques  de Walser et ils conduisent à l’extrémité du temps où il cessa d’écrire.

 

 

 

Walser 2.pngEn 72 fragments ils déclinent ce que l’auteur éprouvait, entendait, voyait et pensait même s’il se dit « soumis à des réflexions mesquines dont il ne peut rien faire du tout et qui souvent le désespèrent ». Néanmoins de ce capital de friches il tire une quintessence et le livre regorge de richesses poétiques et acerbes. Elles accordent au genre « feuilletoniste » des lettres de noblesse. La chronique convient parfaitement au Biennois  puisqu’elle permet l’utilisation du je en ballade et dérive sur des sujets faussement secondaires. Existe dans ses fragments (annonciateurs de toute une modernité)  une maîtrise totale de l’auto-observation : elle n’a rien d’égotique et tient plus de l’autodérision. Se voir à l’abri dans un tram lorsqu’il pleut devient soudain un délice sadique. Tout comme est palpitant de marcher en regardant dans le vide et oublier le monde. Ce que l’auteur réussit selon  « une perfection technique » qui le ravit.  Drôle mais jamais complaisant l’auteur répond aux « injonctions » implicites qu’un journal demandait à de tels « poulets » . Il était donc temps de donner à lire en français ces petits bijoux d’une littérature qui n’a pas pris la moindre ride.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:35 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

23/10/2015

Laurence Boissier : situations

 

 


Boissier.jpgLaurence Boissier, « Inventaire des lieux », édition établie par Stéphane Fretz et l’auteur, collection Re:Pacific, editions art&fiction, Lausanne.

 

 

 

Laurence Boissier aime à s’occuper des choses qui nous échappent : par exemple « Un matelas de chambre d’hôtel  (qui) se charge en rapports humains allant du meilleur au pire se superposant en strates invisibles, et nous nous couchons dessus.» L’auteur égraine lieux et situations (attendre dans un couloir, s’arranger pour occuper une baignoire à deux, faire bonne figure sur une piste de danse) afin de proposer à la vie un mode d’emploi aussi réaliste qu’hors de ses gonds. Chez elle les rituels comportementaux sont souvent initiateurs de ce qu’on nomme de grands moments de solitude. Manière pour l’auteure de faire rire à nos dépends. Ses personnages sont nos semblables dans leurs traversées de l’existence que l’article décline de manière décalée, burlesque, érotique et parfois angoissée.

 

Boissier 2.jpgLa créatrice confirme tout le bien qu’on pensait d’elle à la lecture de   Cahier des charges et de Noces. Parfois ses personnages ne peuvent plus bouger, comme dans les cauchemars où l'angoisse empêche d'accomplir un seul pas. Etant notre psyché, il nous faut accepter leur « scandale » et cette part de lumière qui échappe à leur nuit dont l’auteur tente d’arracher les ombres. Le réel devient chimère. Néanmoins Laurence Boissier fait tout pour lui donner une sorte de consistance.  A chaque  situation elle accorde un accès de fièvre, l'émoi particulier. Restent des ravins, des ravines mais aussi des bruissements soyeux et parfois un crissement d’acier sur le lit ouvert lieu naguère d’un  raz de marée. Chaque fois l’auteure attire le réel : D'une de ses mains elle caresse, de l'autre elle le retient pour ne pas se noyer en lui. Et ce même si ses personnages le sont déjà. Mais sans en mourir pour autant : ils étaient morts avant.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

22/10/2015

Marcel Miracle entre Diderot et Pérec

 


Miracle 3.jpgMarcel Miracle, « Encyclopédie Grégoire Simpson », Galerie Lignetreize, Carouge, du 29 octobre et 28 novembre 2015.


 


Dessinateur, collagiste, géologue et poète, Marcel Miracle l’"art-penteur" fait une halte à la Galerie Lignetreize. Celui qui puise ses racines dans le chamanisme africain, les œuvres de Borgès, les deux Malcolm (Lowry et Chazal) et surtout de Pérec offre, à Carouge, un éloge à ce dernier. Plus précisément à son œuvre maîtresse : « La vie mode d’emploi » et plus particulièrement encore son chapitre 52. Le héros (Grégoire Simpson) s’y fait vendeur de porte à porte en essayant de fourguer des encyclopédies aux ménagères de moins de 50 ans (mais sans exclusive). De cet épisode l’artiste a trouvé l’idée, en digne successeur de Holbach et Helvétius, d’élever le sien : à savoir sa propre « encyclopédie Grégoire Simpson ».  Elle est constituée de 582 planches (réparties en 22 coffrets). Ces montages feraient pâlir de honte ou de désir le brave Diderot. 


 


Miracle 2.jpgS’inscrit le cours insensé de la race humaine. Le tout dans l’humour des collages, dessins et interventions graphiques. Des îles de sondes profondes et des forêts de songe surgit une nomenclature en mutinerie. « Marcello » l’escogriffe reste un aventurier. Il provoque clash et crash aux seins de ses jeux optiques. Les gains poétiques sont assurés. S’y mélangent temps, rêve farce, réalité en une mer de sarcasmes. Le bon Warburg - qui faisait lui-même la planche - jusque dans sa folie la plus profonde en perdrait son latin. Preuve qu’il y a là tout pour ravir les amateurs de précisions intempestives. De cet édifice modulaire sort un savoir inédit. S’y étalent  des fastes imprévus loin des idées et idéologies apprises. La connaissance de l’univers avance à pas d’unijambistes. Ils mesurent  notre crapuleuse planète sous des angles imprévus. Le Lausannois rappelle que l’amour est né de la brouette et les aéroports du vol au vent.  Images et mots s’indéterminent de rien, de tout. Ils laissent filtrer un réel plus profond que l’apparence. Ni fantômes, ni simulacres les œuvres transforment l’apparence par entropie nouvelle et permettent au regard de sortir de sa prison mentale : il s’enrichit d’un nouvel œil dont les mystères  ne s’épuisent pas. Miracle traque une réalité sans ressemblance, lâche l’apparence pour une obscure clarté.


Jean-Paul Gavard-Perret