gruyeresuisse

08/11/2013

Les saigneurs des agneaux

 

 

Méchanceté.jpg“Dictionnaire de la Méchanceté” coll. Dir. Par L. Faggion et Chr. Regina, Max Milo Editions, 2013, 384 p. , 49,90 (e).

 

A tous ceux qui rêvent d’un « homme sweet homme » ce dictionnaire sera sans utilité puisque - descendant des alpes suisses et françaises, des plateaux du Jura comme de ceux de Langres ou du plat pays Brabant - sont convoqués des méchants hommes. Ils savent combien chacun être est un loup pour les autres. Néanmoins ils sont souvent seigneurs (Artaud par exemple). Les enchanteurs pourrissants forment une communauté plus saine que bien des « logichiens » et autres « théolochiens ». Ceux-ci - au nom du bien - ont fait plus que des niches à l’humanité qu’ils prétendaient sauver. C’est vieux comme le monde il n’y a pas de plus méchants que ceux qui maquillent leur tréfonds au parfum de sainteté extrait du sang des sacrifiés.

 

 

Il arrive que la langue du monstre reste parfois le seul recours afin de briser les logos sanctifiants où vagit la véritable méchanceté.Diffusant et infusant textes et images « malfaisants » le dictionnaire permet la renaissance d’une masse d’esprit enfouis. Elle forme un bouquet de fleurs du mal du plus pertinent relief. Piochée dans les corpus hargneux et démoniaques, du cadavre de la langue surgit celle qui parle d’étranges  histoires d'enfantement, de genèse et de chaos. Elle éructe, méprisant le refoulé, orgueilleuse et joyeuse afin de cracher la bile perverse et scélérate de la rate des litté-rateurs. Le flux des iconoclastes est donc plus que  nécessaire : là commence le feu. Il se tisse en torsades afin que la  terre s'ouvre comme un ventre. De ses blessures obscènes une lumière surgit. Elle n’est pas forcément noire et permet d’éclairer les faux « re-pères » de ceux qui se font appeler âmes mais ne sont parfois que des bêtes. Preuve que les saigneurs des agneaux ne sont donc pas forcément ceux que l’on prend pour tels. 

 

J-P Gavard-Perret

05/11/2013

A toute blinde

 

Karma.jpgNicola Demarchi, « Karma Poker », dessins de Filippo Vannini, Dasein, Lugano & Paris, 22CHF, 18 €.

 

 

 

Dans l’enclos du poker bien des choses se passent qui renvoient à la vie : le bluffeur peut aller voir deux dames. Connaître le risque d’être découvert en sa double relation « et subir les conséquentes plaintes d’une paire de filles offensées » lui apprend à argumenter et se justifier. Ce n’est pas reluisant diront certains. Néanmoins et loin des leçons de morale (mais pas forcément) Nicola Demarchi offre des révélations camouflées sur bien des dessous de cartes.

 

L’être humain peut y être terrassé dans un quart d’heure de perte qui dure parfois des jours. Mais si le poker ne stérilise pas le nectar de la vie : celle-ci y cravache parfois jusqu’à ses dernières graines. Combien de soleils s'y sont couchés jusqu'à l'écoeurement, jusqu'à ne plus pouvoir ?  Preuve que le poker est à tout le monde même ceux qui n’y jouent jamais. Tout le monde aura donc à intérêt de lire ce « Karma Poker » afin de comprendre que ce loisir comme la vie n’est pas un jeu mais un engagement.  La peur, le plaisir  et le risque le nourrissent : on lui obéit trop content d'obtempérer en nous pliant à ses « donnes ». Elles permettent à défaut de fortune un supplément de sagesse : « réaliser que l’on est dans un match au poker comme en la vie pourrait revenir au nirvana ». Et pas seulement parce qu’on y parle bas.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

30/10/2013

Dans le jardin secret des nouveaux éditeurs de Suisse romande

 

 

editions suisses.gif« Le persil » n° 70-71-72 : « Editions originales – Suisse romande – quelles sont les nouvelles maisons littéraires ? », 2013, Prilly, 15 CHF / 12 E.

 

Depuis le début du millénaire le panorama des éditions francophones s’est enrichi en Suisse de 12 acteurs aussi diversifiés que désireux de combler des vides. Certes les éditeurs qui tiennent le haut du pavé se plaignent d’un trop plein. Rien d’étonnant à cela : les poids lourds répondent à des normes marketings quasi obligées. Les plus légères peuvent et osent oser. Par ailleurs elles sont le fait de curieux à qui de manière implicite prennent le relais du passé et bouleverse le paysage. Afin de les faire découvrir la revue « Persil » a ouvert promenade littéraire et photographique. Ce parcours est agrémenté pour chaque maison d’un inédit choisi par son ou ses responsables.

 

La diversité est de rigueur. Néanmoins tous ces lieux ont un côté laboratoire guidé par la passion de faire et de diffuser. Certains désirent un rapport de confiance avec leurs auteurs « Publier un connard même génial ça serait vraiment un problème pour moi » dit Pascal Rebetez, sosie de Luc Besson  et responsable avec sa belle compagne Jasmine Liardet des Editions d’  Autre Part ». Cette problématique est  reprise d’ailleurs par l’inédit choisi par le couple  : « La gueule des auteurs de Corinne Desarzen.

 

editions suisses.jpgD’autres cultivent une vision plus noire de la littérature (Giuseppe Merrone et BSN Press), d’autres encore (Laurent Guénat)  le goût de l’indépendance et du libre jeu. Sa maison d’édition « - 36° » est une des plus originale qui soit.  Visant un public de proximité elle élargit paradoxalement le champ des découvertes artistiques et littéraires. D’autres enfin, feignant de se plaindre  - « Je vais te dire dans l’édition en Suisse romande nous sommes trop nombreux » écrit l’un des responsable du triumvirat des Editions « Faim de siècle et Cousu mouche » - proposent pour le plaisir du lecteur des textes scandaleux propres à faire bouger les lignes.

 

Du Jura Suisse à Genève, de Lausanne à Vevey tout un monde s’agite afin que la parole ne reste pas muette. La jeune édition peut - sans pour autant s’agripper au régionalisme - fonder une identité romande. Elle n’est plus la quêteuse qui se contentait de ratisser ce que les grands éditeurs forains venaient chaparder. Frottée à d’autres empires linguistiques cette édition reste forcément en lutte pour le français : l’allemand tente parfois de lui imposer un poing dans la bouche. Maternelle la langue française ne peut demeurer maternante : elle crée ses propres « re-pères ».

 

D’où l’importance de tous ces éditeurs jeunes, curieux, ouverts. Par leurs choix éditoriaux ils obligent le français à ne pas se calibrer par  les professeurs, les théologiens, les politiciens, les philosophes. Ils proposent des livres qu’on a encore jamais lu et qu’on pourrait bien avoir envie de découvrir. L’éventail est large et met en évidence ce que G.  Goldschmidt évoque « Il y a une espèce de système de construction qui reste grand mystère du français. En allemand tout est sur la table. Quand je lis de l’allemand tout est bien disposées et pourtant ça n'est pas plus clair que dans une langue qui se dérobe à la compréhension ». 

 

editions suisses 2.jpgLes nouveaux éditeurs romands reprenne cette langue afin de la « dérober » encore plus. Ils la portent en une nudité de facettes multiples qui refoule le refoulé. Elle est donc le dévoilement de bien des « intimités » particulières. D’ « Hélice Hélas » au « Miel de l’Ours », d’  « Encre fraîche » à « Autre part » le corps se parle jusque et le cas échéant dans son onanisme ou son masochisme. N’est-ce pas là la question majeure posée par la littérature et son pacte de transparence sans quoi elle n'est rien ? C'est un moyen aussi de fractionner la solitude et d'ouvrir l'intime de façon à la fois profonde et poétique. Les nouveaux venus provoquent donc bien des tourbillons. La vérité intime ne se trouve plus dans le jardin secret de l'âme mais dans les arrondissements secrets de la langue qui la trahit ou la redresse.

 

Jean-Paul Gavard-Perret