gruyeresuisse

05/06/2013

Le salé-sucré de Joëlle Flumet

 

 

Flumet 2.jpgJoëlle Flumet, "Bite, cul, nichons et chatte", Editions Ripopée, 112 p., Nyon, CHF 12, 2012

Joëlle Flumet, "C'est bon de ne pas regarder à la dépense", Coll. Sonar, Ed. Art et Fiction, 32 p., Lausanne, CHF 29, 2012

 

Joëlle Flumet adore des excès ce qui -paradoxalement - ne lui empêche pas de cultiver une certaine retenue. Certes ses titres de ses textes ne l’indiquent pas forcément. La rétention est moins dans les sujets ou titres scabreux ou provocateurs que dans la manière ludique, simple, iconoclaste de les aborder afin que l’obscène lui-même soit réduit à son plus simple « appareil ».

 

Aux amateurs de vieil art et de vernis sages l’artiste propose une leçon d’inconduite à travers ses cours des miracles  pleines d'acmé juvénile.  Mais le désir de choquer reste secondaire. Il faut retenir surtout une science de l’hybridation plastique. S’y télescopent l’univers enfantin  et le réel. Faussement naïves les œuvres possèdent un charme spécifique. Il ne tient pas au sacrifice enjoué des derniers outrages accordés à l’exhibition de ce « sein qu’on ne saurait voir»  mais à la manière de se moquer de tout ce qui sert au mâle à penser et qui réside bien plus bas que sa tête.

 

Flumet.jpgEntre les codes cérébraux et le manque à gagner de la sensation, les héros et héroïnes de la créatrice rappellent sous forme nonsensique que la vie n'est pas qu'un leurre. Le théâtre plastique d’une telle fée des faveurs  reste dans la farce qu’elle concocte à sa main et selon sa pétition de principe : «  qu'est-ce que je vois encore avec les yeux qu'on m'a donnés et avec les mains je saisis quoi ? »

Celle dont une de ses dernières œuvres fit scandale à l’« Art and the City » de Zurich continue à venir à bout de ce qui fascine les voyeurs, réclame leur appétit et démange leur  carcasse. Il ne s’agit pas de proposer une contemplation passive d’un sujet ou d’un motif mais d’éclairer la perception obviée du monde par un traitement oblique de l’illusion d’optique.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

01/06/2013

« Scripturographie » : les écrits autobiographiques de Blaise Cendrars

 

 

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes, Tome I, 1088 pages, Tome II, 1184 pages, Édition sous la direction de Claude Leroy. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris.

Laurence Campa, Album Cendrars, Collection Albums de la Pléiade (n° 52), Gallimard, 258 pages.

 

 

Cendrars.jpgNé à La Chaux-de-Fonds en 1887, Frédéric Sauser alias Blaise Cendras reste un des prosateurs majeurs du XXème siècle. Il a parcouru pendant des années le monde avant de s'installer à Paris. Mobilisé, il est grièvement blessé pendant l'offensive de Champagne. Amputé il reprit sa vie errante,  se passionna entre autres pour le cinéma et publia régulièrement des textes très divers jusqu’à sa mort en 1961. On a pu en conséquence écrire et fort justement que   «Blaise Cendrars était un continent ». Il traversa les cinq autres en un parcours moins exotique qu’initiatique Poète, romancier, mémorialiste, journaliste, éditeur, réalisateur, il explora bien des possibilités de l’écriture sans pour autant faire de la littérature un « métier ». Doué et inclassable  il n’a eu cesse d’évoluer en entière liberté de manœuvre et une totale indépendance d’esprit.

Son premier fragment autobiographique assumé en tant que tel date de 1929 sous le titre « Une nuit dans la forêt ». Un peu plus tard il évoque une première fois ses souvenirs d’enfance dans « Vol à voile » mais la  suite (qui devait s’intituler «Un début dans la vie») n’est jamais parue et peut-être n’a jamais été écrite… Les œuvres majeures rassemblées dans les deux tomes de La Pléiade s’organisent autour des quatre grands livres publiés entre 1945 et 1949 : « L’Homme foudroyé », « La Main coupée », « Bourlinguer » et le sublime « Le Lotissement du ciel ». Ils sont précédés d’un inédit « Sous le signe de François Villon » et sont suivis de l’ultime texte personnel de l’auteur  « J’ai vu mourir Fernand Léger ». Dans le tome II sont rassemblés les «Écrits de jeunesse» (1911-1912). Il s’agit d’un corpus  de formation. Il marque le passage de Frédéric Sauser l’helvétique au Blaise Cendrars apatride. Un ensemble d’«Entretiens et propos rapportés» procure enfin  les éléments d’un autoportrait parlé.

Cendras 2.jpgLes œuvres autobiographiques sont à l’image du reste de l’œuvre. Elles forment une suite de labyrinthes. Cendrars n’a que faire d’exactitudes et de dates. Son seul credo il l’a précisé lui-même : «Je crois à ce que j’écris, je ne crois pas à ce qui m’entoure et dans quoi je trempe ma plume pour écrire.» La vérité doit prendre au besoin la forme de l’erreur la plus sublime. Elle peut même créer une légende. Cendras n’a eu cesse de la forger. Ce fut pour lui une nécessité vitale et l’assurance de ce qu’il nomme son génie : «Je me suis fabriqué une vie d’où est sorti mon nom» écrit-il  vers la fin de sa vie. C’est pourquoi son pseudonyme demeure «mon nom le plus vrai.» Manière de s’échapper à la tyrannie paternelle comme à celle du réel. Le pseudonyme fut donc à la base d’une vie elle-même « pseudonyme » car légendée pour devenir légendaire.

 cendrars 3.jpgOn comprendra que de tels  textes ne sont «autobiographiques» que de nom. Il n’existe pas chez Cendras le fameux « pacte autobiographique » si à la mode aujourd’hui. Il faut plutôt parler de mythographie où se mêlent la réalité, le rêve et la mythologie personnelle. L’ensemble crée une « scripturographie » (Roger Laporte)  comparable à nulle autre entreprise littéraire. L’ensemble reste un magnifique théâtre d’ombres. Les visages disparus  y reviennent. Ils se plaignent parfois dans les rêves de mémoire de l’auteur de son amnésie de cœur ou, au contraire, s’inquiètent pour lui d’une prévenance qui l’émeut. Mais chaque fois que Cendrars les écrit ils apparaissent rajeunis. La mémoire autobiographique -  précise ou confuse -  est tout sauf un art de la fugue : c’est une toccata – rappel à l’ordre du cœur. Elle corrige, déplace, condense et porte à la langue l’avoir eu lieu, l’avoir aimé. Cendrars écrit toujours comme s’il obéissait à un commandement et à une menace. Les mots glissent sous la main qui caresse le papier comme un chat, donnant à ce qui existe – ou pas -  une chance d’avenir. Et l’enfance à nouveau se lève comme un soleil à l’aube d’un jour nouveau. Mais pas n’importe quelle enfance une enfance  libre, persévérante, innocente et perverse. Adulte donc. Au plus haut point dans un tel ensemble la mémoire et l’oubli prennent le relais l’une  de l’autre. L’une se mêle à l’autre qui l’oublie, l’autre donne à la mémoire le souvenir de l’oubli.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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31/05/2013

Claire Nicole : le poète et son double

 

 

Tricoit Nicole Prémel.jpgGérard Prémel « Les Trois Vents », pointe sèche et collage de Claire Nicole, collection Leporello, Passages d’Encre, Moulin de Quilio, Guern, 2013, 50 Euros.

 

 

Souvent les mystères poétiques ne restent mystérieux que par la littéralité soustractive du langage qui - forcément abstrait- transforme le réel en concept. D’où chez les poètes le recours à la métaphore. Gérard Prémel s’en défend. Il préfère qu’une image tierce  intervienne et mette le feu à l’écriture par l’émotion visuelle. Les interventions de Claire Nicole sont donc là pour trancher.  Elles ne proposent pas de ces simples miroirs narcissiques au texte et qui  n’ont valeur que de néant. Le texte plonge dans un autre miroir. Miroir de l’eau si l’on veut. Les mots noyés dedans s’y tordent.

 

Gérard Prémel est de ceux qui sans se vanter créent une véritable « écriture à l’estomac ». Elle ne se porte pas à la boutonnière. Toutefois la Lausannoise Claire Nicole lui apporte un supplément. Dans la fugue des trois vents du texte l’artiste ouvre  l’espace à une émotion nouvelle. Preuve que cette réalisation due à Christiane Tricoit est par excellence un livre de création.

 

Claire Nicole y poursuit des apparitions dans le corps de l’écriture. Un espace est à l’intérieur de l’autre espace.  L’espace n’est plus à l’intérieur des mots ou des images il est dans leur cohérence défaite et recomposée. Sans les créations plastiques de Claire Nicole le texte resterait un théâtre pour les aveugles. Grâce à la pointe sèche surgit une ouverture de l’espace. Au tissage cérébral des mots se superpose le réveil d’un labyrinthe de pôles et un maillage d’échos.

 

Jean-Paul Gavard-Perret