gruyeresuisse

09/07/2013

Peter Knapp "lecteur" de Jorge Semprun

Peter Knapp, Jorge Semprún « Peter Knapp dessine « L’écriture ou la vie » de Jorge Semprun », coédition Gallimard/Éditions du Chêne - Hachette Livre, 96 pages, 29,00 €.

 

Knapp.jpgPeter Knapp le rappelle  « L’Histoire, qu’on le veuille ou non, est avec nous ». Celui dont le pays d’origine resta en bordure de la Seconde Guerre Mondiale a été profondément marqué par la lecture de le récit de Semprun « L’écriture ou la vie ». A Buchenwald l’auteur éprouva non seulement l’horreur mais aussi la sensation de vivre sa mort. Il crut un temps l’exorciser par l’écriture. Celle-ci ne sauve pas. Pour autant Peter Knapp  propose une tentative de « résurrection ».

Graphiste, directeur artistique, photographe celui qui est devenu le maître d’une créativité chic et inventive offre un livre très  rare et inattendu. Avec l’aquarelle et dessin il reste au plus près du propos de Semprun. Gardant l’esprit de la typographie comme il l’avait déjà fait pour son livre sur Van Gogh Knapp affirme : « dans le fond, je suis artiste, mais au cours des dernières années je suis devenu, emballeur, déballeur, livreur, transporteur, voyageur et touriste. Je n’ai quasiment rien fait de nouveau, si ce n’est une ou deux petites choses qui m’ont satisfait » . Indubitablement son dernier  livre est une de ces « petites choses ».

L’artiste rend l’écriture aussi visuelle que l'image elle-même. « Jorge Semprun a laissé des mots en allemand dans son texte français. J’ai essayé de les visualiser» précise l’artiste. Il réussit en franchissant le seuil de l’enfermement. Cela revient à reconsidérer ce qu’on croît connaître.  Le lieu repris par le créateur oblige à éprouver l’abandon et le courage de ceux qui allèrent au-dessus de leurs forces et de leur peur. Knapp oblige à accepter de passer une limite de l'ignorance. Il crée le saut vers ce qui échappera toujours aux limites de la compréhension et de la  raison.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

29/06/2013

Vahé Godel entre deux infinis

 

Vahé Godel, "Quelque chose quelqu'un" précédé de "Que dire de ce corps", Editions Empreintes, Chavannes-près-Renens, 15 chf..

 Godel.jpg

 

Depuis près de cinquante ans le Genevois Vahé Godel écrit des proses poétiques d’un registre particulier. Critique envers notre époque il n’est en rien un simple vociférateur. Sa poétique se développe aux grés des ruptures. Elles la sortent  de la linéarité et proposent des trouées, des ellipses. Nourri d'une double culture - occidentale par son père et son pays, arménienne et orientale par sa mère - le poète s’est libéré de ce qui est superfétatoire.

 

« Quelque chose quelqu’un » mène vers un sens en devenir. Il n’est jamais donné pour fini tant le chaos prend au fil du temps diverses formes.  Dans chaque texte l’auteur court avant de trébucher. Et au besoin il lave ses meurtrissures avec l'aboiement des chiens dans l'air bourdonnant où se mêlent désordre et émerveillement. Un éclair noir reconduit l'être à l'intérieur de lui-même. L'espace y augmente, les volets y claquent. Une voix monte et rythme le cours du temps dans le dénuement.

 

Qu'importe si la  nuit du fantôme avance à petits pas. La lumière du monde est à l'écheveau du souvenir. En contrebas la combe régresse dans l'incertain. Ici et là  demeurent des pointillés d'herbes dans une ombre perméable Et quand se fixe au plafond les reflets de l'âme son « corps » diaphane danse sur le feu comme une plume blanche.

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Face aux poètes narcissiques qui se plaisent en leur miroir, Godel préfère toujours  le trou d'une serrure qui tournée vers l’extérieur permet de voir l’intimité des arbres. Leur gel parfois vient talquer le néant. Ce presque rien sur les branches demeure capital. Face à l'âpreté de l’hiver des oiseaux s’y réjouissent. Ils se réchauffent à la braise des poèmes en prose. Constitués dans l’incertain ils deviennent peu à peu un une sagesse, l’approche d’une sérénité la plus profonde qui soit. Celle qui n’exclut pas la douleur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

24/06/2013

Pierre Chappuis : marges des neiges

 

CHAPPUIS 2.gifNé en 1930 dans le Jura bernois, Pierre Chappuis s’est consacré à l’enseignement de la littérature française dans le canton de Neuchâtel où il vit. Son œuvre est ramassée : une dizaine de recueils, de petits essais, des ouvrages en éditions limitée avec des peintres compagnons de route. Dans une aventure de l’écriture, du regard et de la marche et à proximité d’un André du Bouchet l’auteur poursuit un chemin poétique proche du silence et du vide. Refusant tout aspect conceptuel ou égotiste il crée une oeuvre des plus exigeantes et aux paysages épurées. Il y a les miroirs de l’eau, les nuages, la neige, des éboulis. Mais cette réalité fuyante n’est pas « la sœur du rêve ». Elle résiste. L’écriture aussi simple que complexe et aérienne l’organise en bribes, bancs et décalages graphiques.

 

 

L’invention formelle sollicite le dynamisme du regard et le travail de l’imaginaire. Mais la poésie marque surtout l’écart irrévocable entre le réel et le langage. Bernard Chappuis le sculpte en ses  « Tracés d'incertitude » placés dans le paradoxe de « Pleines Marges ». Si bien que parfois

 

« Toute la nuit

 

est resté ouvert

 

sur une page blanche

 

un calepin de cuir noir.

 

 

 

Au matin, la neige ».

 


Les pépites de Chappuis  restent des moments forts de la poésie du temps. Dans « La Revue de Belles Lettres » de Genève comme aux Editions José Corti il a consigné ses notes de marcheur solitaire. Aux effets de plan et de vue d’ensemble il préfère un vagabondage plus précis capable d’évoquer les abîmes de l’être. Chappuis y plonge par les lagunes du jour et les lacunes du temps. L’écume des mots n’a souvent pour écho que la neige, sa hantise, sa diaphanéité, sa poussière. Ses volutes sont parfois prises au piège de parenthèses. Pour les dégager les mots se travestissent au besoin en italique.

 

 

Chappuis.gifCertes ils n’aboliront jamais le réel mais - entre  précision voulue et flou inévitable - ils offrent une réverbération sourde à la métaphore dans laquelle trop souvent la poésie cherche en vain son équilibre. Pour Chappuis le poème reste « ce qui peut-être n’eut pas lieu » ou  un effet de « mémoire effacée ». Pour la retrouver l’auteur marche « d’un pas inégal comme qui craindrait de se prendre dans les franges de l’ombre ». Il la suit d’un seul côté : celui « où le froid a creusé ses ornières ». De l’autre la lumière est trop indécente. Le soleil s’y fait garnement il tente d’ébouriffer et de relever la lisère de la chimère. Mais en vain.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret