gruyeresuisse

27/08/2013

Tirage limité n° 3 à Lausanne : Les « livres fous » de Catherine Bolle

Bolle 2.jpgTirage limité n° 3, 3ème rencontres romandes du livre d’artiste, Palais de Rumine, Lausanne, 7 septembre 2013.

 

 

En 1983 Catherine Bolle fonde à Genève les « nanoéditions » Traces  avant de les « exporter » à Lausanne. L’imprimeur Christian Braillard et le taille-doucier Raymond Meyer sont les premiers à soutenir ce projet. Il s’ouvre très vite à d’autres collaborateurs : Jo Cecconi à Genève, Christian Jourdain à l’Imprimerie Nationale à Paris, Michel Nitabah, éditeur à Paris. L’objectif de l’artiste est de rassembler ce qu’elle définit comme «  une non-famille de poètes de cultures et de sensibilités différentes ».

 

Elle y réussit parfaitement en rassemblant principalement des auteurs « méditerranéens » - mais pas seulement –  qui n’ont jamais été publiés en Suisse. Jean-Louis Giovannoni, Israël Eliraz, Henri Meschonnic, Salah Stétié, Daniel Leuwers, Jean Mambrino, Matthieu Messagier deviennent les compagnons de route de l’artiste. Ses interventions plastiques  en gouffres et tourbillons de lignes et de couleurs sous divers supports métamorphosent les textes.

 

Par ce qui tient à la fois condensation et étendue plastique les textes deviennent des torches mouvantes. L’artiste ne se contente pas de les épouser les textes : elle en saisit une ressemblance qui semble a priori hors d’atteinte. L’artiste fait passer le texte de la chimère au réel par la puissance des formes et de couleurs et le génie de lieux imprégnés de risques violents et d’équilibres subtils.  Pour chaque textes la créatrice trouve un rythme plastique qui au lieu de clôturer la poésie l’ouvre. Des structures différentes s’imposent d’un livre à l’autre : symétries, dédoublements, dissociations, divers types de courbes, sinusoïdes, longueurs d’ « ondes» se confondent, se coupent, interfèrent.

 

De chaque texte l’artiste affile les sensations,  les englobe dans son flux fruit d’un affect, d’une tendresse mais aussi d’une longue réflexion et d’une intelligence sensitive.Se perçoit que la vie est toujours après ou avant les mots. Pas dedans.  Elle est dans le travail de Catherine Bolle. Un travail brûlé de la lumière qu’il brûle. Au mouvement du texte la plasticienne accorde le souffle de ses espaces aux formes sauvages et secrètes. Une fluidité se libère du sous-sol de textes délivrés de la servitude de leur seul logos. Verre, calque, bois,  papier braille ou chine du désert  travaillés à l’encre, à la craie, au tampon transforment les vers et les phrases trop sages en ce que Michel Melot nome à juste titre des « livres fous ».

 

Bolle.jpgConcrétisant l’état « abstrait» du texte, chacun d’eux devient un objet d’écriture et de découverte qui défie l’ordonnancement classique de livre d’artiste. Catherine Bolle elle-même devient parfois auteure. Sa langue crée d’autres entrelacs et des artères compliquées et dynamiques. L’écrivaine est amenée à y « improviser » mais jamais dans le n’importe quoi.   Sous ce que Lévi-Strauss nomma « le bricolage » tout fonctionne selon une approche empirique d’une rate qualité.  Là où s’opère le transfuge d’un corps à l’autre une infusion a  lieu.

 

Quant à Stétié, Eliraz, Messagier et les autres ils comprennent que, pour qu’un soupir tremble, il faut plus que leurs mots. Trempés dans l’image s’y forme une autre la lumière tracée. Elle fait tomber les mots  de leurs murs et de leurs murmures pour les plonger dans une ivresse des grands fonds. De ceux-ci Catherine Bolle fait émerger bien plus que les contours.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Rappel : pour voir ces livres rares le livre « Les ateliers contigus » de Catherine Bolle, aux Editions Benteli propose plus qu’un aperçu.

24/08/2013

Frédéric Wandelère entre la Castafiore et Schubert

Wandelère.jpgFrédéric Wandelère, « La Compagnie Capricieuse », Editions La Dogana, Genève, 112 pages, CHF 29 / 20 €

 

Frédéric Wandelère vit et travaille à Fribourg. Essayiste, poète, traducteur et  éditeur il a publié des travaux sur la musique (Hugo Wolf entre autres). Il a traduit en français des textes de lieder de Schumann, Wolf, Mahler et Schubert.  «Leçons de simplicité» est significatif de son esthétique et de son existence. Le goût pour la voix et le lied l’a poussé à la création d’une poésie rare - et sur un plan plus léger à réhabiliter la plus célèbre cantatrice du XXe siècle : la Bianca Castafiore des aventures de Tintin...

Les textes de son recueil sont brefs et aériens. Néanmoins rien d’évanescent dans leur  écriture : la précision des mots crée un rythme lyrique. Mais d’un lyrisme particulier : pas d’épanchements. Tout est en retenu là où insectes (sauterelles et libellules) et  poissons sont surpris dans des ballets kitsch. La mort y rode si bien que sous l’apparente légèreté la gravité reste de mise. Néanmoins l’auteur cherche  à retenir un sentiment extatique et éphèmère de l’existence. Chaque jour y devient un petit voyage au plus grand que constitue toute vie.

De chaque sujet le poète écarte la détresse et le chagrin comme le sublime et le prophétique. « Travailleurs de la mer » depuis qu’il a découvert le plongée sous-marin Wandelère y croise une pieuvre :  «Huit bras c’est peut-être un peu trop / Pour deux yeux de chèvre accouplés à un encrier... » écrit-il à son sujet. Comme on le voit le poète est  à mille lieues de toute mièvrerie, bucolisme et régionalisme. A propos de ce dernier l’auteur s’insurge : « Pourquoi les poètes de Suisse romande se sont-ils tous engouffrés dans cette voie? Ils s’enferrent dans de superbes métaphores qui n’ont plus aucun contact avec le réel.»  L’auteur préfère l’attrait d’un imaginaire qui ouvre le monde à d’autres émotions que celles du seul paysagiste alpin.

Il ne cesse de faire un enfant dans le dos de la poésie pour monter en une sorte de création hybride un pont entre le passé et le futur, fiction et poésie. Jamais cynique mais toujours insolent l’auteur revivifie le suranné.  Il règle les comptes à nos mémoires et aux livres qui leur tiennent de garde fou comme à nos souvenirs qui sont des cabinets d'amateurs bourrés de chausse-trappes.

Pour Wandelère la poésie inscrit le monde. Elle est sans pourquoi mais elle avance sans souffrir d’arthrose. Elle n’infuse jamais dans la vieillerie mais propose une nouvelle forme de narration dans un temps où la rapidité de lecture impose la forme la plus ramassée qui soit. Il n’y a de place ici ni pour colis fichés ni pour verroterie sauf à y voir débarouler un éléphant. Chaque devient objet de perçage contre la peur que l’on se donne ou qui nous est donné Tel un aviateur fou Wandelère fait planer le doute à coup de loopings. Chaque nuage traversé est un manteau de vision. Le poème ne sert donc  plus de croc de boucher pour s’accrocher à une langue  morte, il est là pour faire évaporer les idées noires et nous amarrer à celle plus claires du lendemain matin.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

18/08/2013

D’ombre et de vigne noire : François Debluë

 

Debluë.jpgFrançois Debluë, Peintures de Claire Nicole, « Un voeu de silence », Editions Empreintes, Chavannes près Renens, 32 pagas, 84 E, 120 FS., 2013.

 

Né près de Lausanne en 1950, François Debluë professeur, romancier, chroniqueur demeure avant tout un poète. Longtemps son écriture fut d’essence classique et parfois  trop marquée par une expression des sentiments amoureux. Peu à peu l’auteur a découvert une voix plus originale et libre. D’une part en s’orientant vers l’écoute de la nature et d’autre part en allant insensiblement – effet d’âge sans doute … – vers une sérénité resserrée  qu’on trouvait en germes dans ses  « Courts traités du dévouement » suites de « rêveries » descendantes de celles de Rousseau et de Robert Walser. Proche de ce dernier,  dans « Un vœu de silence »  le poète  vers un approfondissement des sensations qu’il inscrit de la manière la plus directe en « repons » aux peintures de Claire Nicole :

« Noir de vigne

Terres d’ombres

Reflets gris »

Le poète prouve que sombre et noir ne sont pas un même concept. Le sombre n’est jamais brillant, il ne peut refléter la lumière. Le noir à l’inverse peut briller et renvoyer la clarté. L’ombre est grise, elle est entre ce qui soustrait la vue et la rend visible. Le noir est une couleur : il gagne donc en intensité. C’est seulement en absence de lumière que le gris l’acquiert. Mais Debluë prouve aussi que les couleurs existent réellement près de l’obscur comme les mots ne parlent que près du silence.

D’où la maturité de cette suite originale. En émanent un regard et une émotion affinées là où juste

« un peu d’eau

Un peu d’encre

Ensemble

Les lient à la page ».

Debluë prouve que le poème possède - comme Agabem l’écrit -  « un être spécial ». Spécial quand son essence coïncide avec le spectacle qu’il donne à voir et à entendre et dont Claire Nicole prolonge l’écho et le magnifie par une ostentation réfléchie et discrète. Objet du monde physique dont elle est une « preuve » la peinture est ici bien plus qu’une représentation : elle participe à l’existence du poème et à la présence de son objet : le mutisme. Quant à l’auteur ces mots ne jouxtent pas le silence : ils sont présents afin de le mettre en exergue de la manière la plus ténue et simple et de le faire vibrer telle une lumière offusquée au sein d’une nuit d’encre.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:29 Publié dans Lettres, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)