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11/10/2013

Michel Butor, le plus Suisse des auteurs français

 

 

Butor Bon.jpgMichel Butor reste le plus Suisse des écrivains français. Il trouva à l’Université de Genève une assise et une reconnaissance que les universités françaises étaient incapables de lui proposer dans leur académisme et leurs règles où la qualité se mesure uniquement à coup de diplômes. Preuve que la fuite des cerveaux hexagonaux touche aussi la littérature. Depuis et venu le temps d’une retraite (toute théorique) l’écrivain s’est installé à la frontière entre les deux pays.

 

 

Parler de l’œuvre dans son ensemble tient de la gageure tant l’éventail des genres et des sujets demeure large. Celui qui écrivit deux romans majeurs -  « Le Modification » et « L’emploi du temps » (ils  n’ont pas pris la moindre ride) - est devenu poète à l’imaginaire facétieux mais aussi un analyste aux méditations transversales sur la musique, la géographie, le paysage, l’art, la subversion des genres et l’écriture elle-même.

 

 

Elle reste pour Butor un genre de centrale de traitement pour les effets de jeux, d’ironie et de chevauchements qui y abondent. La variété des écrits serait à elle seule un objet d’étude. A côté de la fiction, de la poésie et de la critique déjà cités  il existe tout un corpus d’entretiens, d’œuvres plastiques, de scenarii, de catalogues, de préfaces, d’éléments sonores, de photographies, de travaux digitaux et tant d’œuvres hirsutes et inclassables écrites en solo ou en en divers compagnonnages. Comme le prouve le superbe livre qui paraît cet automne "Monologue de la Momie" en collaboration avec Jacquie Barral.

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Recordman (« mondial » ?) du nombre d’ouvrages publiés, Butor reste un homme charmant et attentionné toujours prêts à accueillir ceux qui le sollicitent. Il servit ainsi à de nombreux artistes de « pierre d’appel » par ses collaborations livresques. L’auteur est resté proche de certains d’entre eux. Particulièrement ceux  qui après la mort de son épouse l’accompagnent : on citera deux suisses - Vahé Godel et Martine Jaquemet, deux savoyards -  Pierre Leloup et Mylène Besson mais aussi le photographe Maxime Godard, le poète Bernard Noël ou le peintre Joël Leick. La liste est loin d’être close.

 

 

Quant à la production de l’auteur, si tous les textes sont essentiels pour la connaissance de Butor aucun à lui seul n’en donne la clé. Chacun souligne, illumine, digresse, voire exagère un point particulier et donne une des voix - mais une seule – parmi toutes celles qui hantent l’auteur. Néanmoins dans toute l’œuvre demeure une constante :  le langage fonctionne comme un agent perturbateur  des images culturelles standards et de la lisibilité.

 

 

Chaque livre publié montre un intérêt nouveau ou renouvelé pour un objet particulier si bien que l’ensemble devient un « dé-scripting » (Mike Kelley) frénétique et enflammé ou froid et analytique. Le tout restant très personnel et astucieusement tissé de références aux cultures savantes et populaires. La Suisse n’est pas en reste. Elle a fourni à Butor plus qu’un havre : une nouvelle énergie, chorale et subjective. Elle demeure présente aujourd’hui comme hier. Et comme disait un poète bien moins que demain.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les œuvres complètes de Michel Butor sont rééditées aus Editions de la Différence.

Michel Butor, Monologue de la Momie avec Jacquie Barral, Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 450 E.

 

09/10/2013

Une Genevoise en dessous (chics) de tout soupçon…

 

 

Buri 3.jpgDerrière un nom de plume ( Elodie Büri ) se dissimule une jeune suissesse d'une trentaine d'années. Elle vit à Genève et travaille pour l'un des leaders mondiaux de la réassurance. Elle a publié des nouvelles érotiques puis trois romans du même genre « Le chalet suisse », « L' étudiante étrangère », « La femme idéale ». L’écrivaine ne prétend en rien révolutionner la littérature. Elle l’effeuille en rose et avoue confondre son métier de conteuse érotique avec celui d'entremetteuse, bienveillante ou perverse. Ses livres peuvent (doivent ?) se lire d’une seule main. Elle est donc devenue - ce qui est loin de lui déplaire - une barbie-girl complaisamment dévergondée par procuration.

 

Ses héroïnes multiplient les services. A un de ses locataires une d’elles offre les plaisirs du voyeurisme le plus hard. Une stagiaire agenouillée devant un golden-boy se met en quête de promotion rapide. Un manager sacrifie aux  charmes encore opulents de sa vieille actionnaire majoritaire. Mais les miséreux du sexe ne sont pas oubliés. « La femme idéale » organise pour eux  une sarabande sexuelle inoubliable comme elle organise pour un couple d'inconnus, une étreinte violente aux accents de Wagner. Bref ses héroïnes sont des maquerelles de rêve, des ventriloques de l’amour, des marionnettes du plaisir qui, pour une fois, ne sont pas actionnées par un homme.

 

Buri.jpgElodie Büri a du talent mais manque d’ambition littéraire. D’où un certain gâchis. D’autant que chez elle, l’érotisme qui n’a rien d’intelligible ne renie pas l’intelligence. L’auteur s’en sert afin de farder des manques existentiels. Sachant parfaitement écrire elle peut (doit ?) passer du stade de l’écriture du divertissement à une véritable stratégie littéraire. Ses lecteurs ne trouveraient plus seulement en ses livres des aires de repos mais ce que Henric appel « des glaïeuls incendiaires ». Pour preuve : son dernier livre. Le style s’affine, le jeu devient plus intéressant. Le « vous » qu’elle adresse au lecteur crée une autre portance au simple jeu érotique. Sous couvert d’une marque syntaxique de respect envers ce lecteur, ce dernier se trouve investit du corps même de la narratrice  pour un ambigu jeu de rôle.

 

Elodie Bürri peut  donc dépasser les limites du genre et transgresser la pesanteur  des interdits qu’elle se contente jusque là de caresser. Telle une Pauline Réage il ne lui reste qu’à oser la pleine capacité de l’écriture. L’ordre de la fête érotique peut transcender la seule lecture et le seul regard voyeuristes. Marie-Madeleine littéraire elle a les moyens de se métamorphoser en une autre figure biblique :  la Suzanne du Livre de Daniel - topos dans la culture occidentale et qui se fait complice des désirs.  Dès lors les comédies érotiques d’Elodie Bürri tout en jouant sur le manque (base du genre)  oseront enfin  une autre nudité : celle de l’écriture. On l’attend autant dans l’alcôve narrative qu’au tournant de ses phrases.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

16/09/2013

Ramuz, toujours.

Ramuz.jpgC. F. Ramuz, Œuvres complètes, Nouvelle édition critique et intégrale par R . Francillon et D. Maggetti, Volume XXVI, Romans (1926 - 1932). Tome 8, Editions Slatkine, Genève, 2013, 568 p.

C.F. Ramuz, Deux Lettres, Editions l'Age d'Homme, Lausanne, 110 p.

J. Chessex, Ecrits sur Ramuz, Editions l'Aire bleue, Vevey, 64 p.

 

 

Publiées dans les années 1920 les « Deux lettres » de Ramuz à ces premiers éditeurs (Grasset et Mermod) comme la suite de la réédition de ses « Œuvres complètes » permettent de mieux comprendre ce que l'auteur avait inauguré avec  « Raison d'être » et plus tard avec « Paris, notes d'un Vaudois » et qu'à sa manière Jacques Chessex explicita à travers son court et pertinent essai sur son aîné. Les deux ont "théorisé" la spécification de l'identité de la littérature suisse romande comme celle de la position du poésie en général.

 

Le poète est pour Ramuz celui qui - cerné par les mots tirés de sa terre - pose les questions existentielles trop escamotées.  Chessex l'illustre en parlant de "Passage du poète" : "il suffit d'un révélateur - ce sera le rôle du vannier - et l'élémentaire reprend ses droits exhaussé à la taille de l'homme et à sa vocation transcendantale".  Il y a là une position qu'on qualifiera aujourd'hui d'idéaliste. Mai chez Ramuz l’idéalisme « passe » par le corps. Le scruter revient à rendre sa dignité terrestre à l'homme dont l’auteur vaudois ignore en rien "le sol, la nature, la réalité qui le  font lui-même". 

 

Dès lors, et comme chez Chessex, l'auteur refuse une attitude morale. La seule possible est, dit-il, "de nous mettre profondément en communication avec un être, et  à travers lui avec les autres êtres, le monde des créatures et même le monde incréé" à travers le chant  âpre qui met à nu l'élémentaire, le primitif en l'homme sans pour autant le réduire à une bête.

 

Mais il fallut à l’auteur du temps pour accepter sa vocation : "Longtemps, m'étant mêlé d'écrire, j'avais été très malheureux et je me disais : en as-tu le droit?" précisait celui qui semblait éprouver une honte à un tel acte de transgression. Ecrire c'était se mettre hors du réel et de la Loi dans une activité considérée autour de lui comme "une perte de temps". Pourtant face aux défaillances du réel voire parfois à sa faillite (la première guerre mondiale n'était pas loin), et en acceptant de se considérer lui-même comme hérétique Ramuz osa s'engager dans une radicalité qu'on lui reprocha comme on le reproche d'ailleurs parfois à Chessex.

 

Ramuz laisse surgir l'essentiel. La beauté et la luminosité des êtres et du monde jouxtent leurs laideurs et leurs ombres. Déblayant de son écriture le salmigondis, le mou, le débris l’auteur offre la visibilité de l’invisible caché sous les cendres ou les gravats. La terre est là. Le corps qui la travaille aussi. Avec ses grandeurs et ses petitesses. En ce sens ses personnages abandonnés ou ivres, ses héros de série B permettent de rappeler que l’« enfer c’est les autres » mais que le paradis passe aussi par eux.  

 

Jean-Paul Gavard-Perret