gruyeresuisse

06/03/2014

Fabienne Raphoz : havre d’Arve

 Raphoz 2.pngFabienne Raphoz, « Terre sentinelle », 182  pages, 18 Euros,  Editions Hors-Limite, Genève.

 

 

 

Avec Fabienne Raphoz la langue classique risque la peine capitale. La  poétique la met à mal dans la folie d’une sagesse née près du lit de l’Arve. Les syllabes en émoi finissent  par y ramener une épouse toute neuve  pour  le réel. Celui-ci n’a plus seulement le coq en cuivre du clocher de Filinges pour  volatile. S’éprouve un vrai plaisir de sybarite à se laisser troubler des mystérieux paysages poétiques de Fabienne Raphoz. Le bleu de son horizon ne s’éloigne pas lorsqu’on le touche et demeure même lorsque fond la lumière du soir. La poétesse le retient encore pour voir dans l’échancrure de la nuit un oiseau inconnu que Jim Jarmusch pourrait  filmer comme il filma Kurt Cobain au milieu d’une forêt nocturne. Le Bleu, plus qu’une couleur, est la matière des formes dans ses déclinaisons de nuances. Le plus souvent ce sont les animaux qui les portent en jouant un rôle particulier : le verbe prend les tonalités  de l’espoir des  papillons du soir et de l’acier électrique des libellules que la poétesse épiait le long de l’Arve avant que la rivière passe la frontière sans visa.

 

 

 

raphoz.pngQuelquefois les mots sont en avance et d’autres en retard. Ils sont parfois à l’heure. Mais jamais à la même heure. Ils multiplient  la  syntaxe en coupures, comptines et racines pas forcément carrées pour des extases qu’on ne saurait feindre. On ne sait s’ils finissent par arranger le monde mais les choses  y font leurs affaires entre gourmandise et lumière. De tout leur bleu les branches se mettent à bouger et cela est contagieux. Rien de comparable dans la poésie du temps. On peut bien sûr relier l’œuvre à  Pesquès, Jaffeux ou de Vaulchier. Mais il existe chez Fabienne Raphoz un humour et un détachement particulier. Une alacrité et une justesse aussi. Ils font de « terre sentinelle » un espace particulier dans la poésie contemporaine.

 

21/02/2014

Là haut sur la montagne : l’expérience Furkart

 

 

 

furkablick-buren_klein.jpg"L’expérience Furkart", Centre Pompidou, Paris, du 19 février au 10 mars 2014.

 

 

 

 

 

A 2436 m d’altitude, au milieu des Alpes Suisses à l’Hôtel Furkablick eut lieu de 1983 à 1999 un projet artistique fantastique et méconnu intitulé « Furkart ». Soixante trois des plus grands artistes internationaux y ont réalisé là des œuvres. On citera  Abramovic, Daniel Buren, Terry Fox, Jenny Holzer, Richard Long ou encore (et surtout) Panamarenko et Rémy Zaugg. Accrochées aux cimes ces œuvres tutoyaient le ciel loin de toutes grimaces pour que Dieu, ses anges, ses bonnes et ses serviteurs puissent voir de plus près l’art du temps. Un peu audacieux il serait descendu en nacelle jusque là afin de contempler des formes nouvelles qui pouvaient se déverser en omelettes sur sa barbe blanche. Loin de tout souci commercial une telle initiative reste un ovni dans ma muséographie contemporaine. Peu de gens se risquèrent jusque là pour savourer des instants exceptionnels là où l’éternité était géographiquement côtoyée. La vérité des œuvres y restait un mystère. Le « vulgaire » montagnard qui s’y frotta était moins vulgaire que bien des amateurs des grandes galeries citadines. Néanmoins certains peuvent récupérer cette mise exceptionnelle grâce à la (trop courte) exposition parisienne. Elle illustre combien des œuvres de l’art  au milieu des pierres et de la neige gardent une âme qui n’est pas faite pour la seule gloire terrestre. Chacun y trouvera aujourd’hui encore des reflets capables de déplacer les plus hautes lignes d’horizon et d’apprécier le beau sous toute altitude.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19/02/2014

Erica Pedretti : d’autres miroirs que les yeux

 

 

 

 pedretti.jpgLorsqu’elle est romancière, Erica Pedretti écrit des vies selon divers regards et formes de récits. Elle tente de reconstituer les mémoires en ruines de celles et ceux qu’elle a connus en donnant vie à ses héros ou plutôt ses perdants  aux existences en charpie. Ils sont restés silencieux le long de leur existence : dans l’œuvre ils se mettent à parler d’une voix surprenante et parfois décousue. Elle avance pour percer le silence et afin qu’un souvenir encore vivant ne se réduise en une simple fiction. Si tout était terminé une fois pour toutes entre la romancière et le personnage elle n’y penserait plus et n’aurait plus besoin d’écrire sa « vraie » histoire.  Néanmoins la romancière garde  une distance avec ses modèles  à la fois pour évite la myopie et parvenir à casser certains refoulements de la mémoire. Et l’auteure de préciser : « quand on est plongé dans quelque chose, quand on est personnellement touché, je ne crois pas qu’il soit très facile d’en parler et de trouver une forme qui ne soit pas sentimentale ou de mauvais goût. Mettre en forme quelque chose que l’on est en train de vivre me paraît presque impossible ». L’oeuvre n’a donc pas forcément un pas un élément concret à  transmettre : elle est la parole ou l’image intentée à l’absence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret