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25/10/2013

Laurent Guénat et les ressacs d’ombre

 

 

Guénat 3.jpgLivres de Laurent Guénat : « Parle-Ment », « Franc-Chir », « Mon plus beau parking », 2013 disponible via le site de l’artiste. Texte in revue « Trou » n° XX, Moutier.

 

 

Au besoin Laurent Guénat ose le blanc pour fondre en sa lumière. Il crée des maternités, des éthers, des éternités, des mathernités. Il ouvre, rassemble et ébranle le temps par son théâtre des apparitions. En surgissent le tout autre et le même. Blancheur des cocons parfois, sensation de l'ineffable jusque dans le béton. Son lambeau râpeux devient caresse, insistante caresse. Tout cela est de l’ordre de la métaphore de l’amour maternel ou de la cérémonie du chaos dans l'inconsolable perte d’avoir dû quitter un paradis utérin.  Et si parfois l’artiste se veut dur comme une pierre en celle-ci demeure une fontaine de sang prête à jaillir.

 

Guénat.jpgA ce titre Laurent Guénat reste l’inventeur des énigmes à fleur de vie par la puissance de ses visions. Elles caressent l’indicible, capte le foisonnement. Aussi dilatées qu’elliptiques ses œuvres  surgissent des femmes. Elles semblent appartenir aux limbes mais posent la question du corps et de la mélopée du désir. Tout cela ne fait pas un pli. Même aux  pantalons de l’artiste pour lequel le pluriel d’un tel mot paraît douteux puisque il n’en porte qu’un. Mais comme le poisson rouge le natif de Bienne s’affiche parfois sans mémoire : dès lors ne sachant pas quand sa vie a commencé il n’éprouve pas le poids des siècles passés.  Libre de ce faix, « la profusion confusible » ne peut plus « incliner vers l’inféodation » écrit celui qui dans ses fêtes vocales, plastiques, poétiques, scéniques et éditoriales transforme le monde en mouvements et vibrations.

 

Guénat 2.jpgSes œuvres quoique violentes ne sont pas de celles qui blessent, annihilent, étouffent. L’artiste pacifie le désir par des figurations détournées. Il y a là une promesse d'un autre horizon, d'une autre aventure plastique et poétique donc  existentielle. Comme il l’écrit « l’envie (y) tient le paravent de son miroir ». Afin de briser ce dernier et ses « illusions d’alouettes en ciel d’esclaves » il crée un babil radical et rigolard. Il se décline en images ou en mots : dès que la parole retourne au silence, l’image lui tient lieu de complétude dans une volupté faite de contrastes et déséquilibres vitaux. Il y va ainsi dans l’œuvre autant de délivrance que de séparation. Chacun l’appréciera selon sa perception.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

N.B. L'artiste est le créateur de "- 36", éditions de la vachette alternative.

 

   

 

 

 

21/10/2013

Paul Nizon, en rond, à rebours et plus avant

Nizon.jpgDissipé dans la réalité l’écrivain se perd. Néanmoins son voyage au sein du réel est le préalable au jeu de l’écriture : sans lui elle tourne à vide. Mais toute expédition  (à l’exception d’une seule) oriente une frénésie, un délestage, une légèreté peu propices à l’écriture et à son possible éclair de vérité. Dehors l’être croit posséder le monde mais la dispersion suit son cours. Le miracle de l’écriture réclame un autre conditionnement. Les vacations plus au moins farcesques au cœur de la cité ou aux bras des femmes coupent la parole. Or Paul Nizon n’a renoncé ni aux premières ni aux mots. Son œuvre fonctionne en conséquence selon trois problématiques : la ville, le sexe mais aussi et surtout l’écriture. Pour le Bernois cette dernière est plus une thématique qu’un simple outil propice à la fabrication des livres. Nizon n’a d’ailleurs jamais considéré ses textes comme une fin en soi mais comme un moyen d’arriver à un but qui ne se perçoit qu’en avançant. « Ma croix c’est mon incapacité à inventer » avoue-t-il dans « Marcher à l’écriture ». Il lui faut donc se perdre en divers types de labyrinthes plus ou moins mémoriels  afin d’ « entrer en matière ». D’où le nécessaire recours à un seul voyage.

Nizon 2.jpgComme pour Joseph de Maistre il s’agit de celui « autour de ma chambre ». Seul celui-ci ouvre vraiment à l’écriture. Et Nizon découvre dans le repli non l’isolement mais une manière de se cramponner au clair-obscur de ce qu’il nomme « mélancolie ». Elle est liée  à ses deux maîtres Martin Walser et Van Gogh. Mais elle va prendre un sens particulier. Moins ce qu’il nomme sa « schizophrénie » qu’au mouvement  continuel du dehors et de dedans, de l’attachement et du détachement elle fomente son sortilège et sa puissance dans le secret du cabinet d’écriture.  Ce dernier fait que la vie s’échappe, passe à côté de l’auteur mais il y puise une condensation communicable et une raison de vivre une autre vie. L’écriture de Nizon trouve là sa puissance de feu et son originalité : elle se dégage de la nostalgie du passé afin de proposer celle du présent. De « Stalz » à « Canto » l’œuvre demeure en cette poussée essentielle. Elle mène  vers ce que l’auteur nomme « L’Autre Pays ». Après comme  il l’écrit « il n’y aura vraiment plus que des tables rases et blanches ». Mais qu’on se rassure : ce temps n’est pas encore venu.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07:25 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

11/10/2013

Michel Butor, le plus Suisse des auteurs français

 

 

Butor Bon.jpgMichel Butor reste le plus Suisse des écrivains français. Il trouva à l’Université de Genève une assise et une reconnaissance que les universités françaises étaient incapables de lui proposer dans leur académisme et leurs règles où la qualité se mesure uniquement à coup de diplômes. Preuve que la fuite des cerveaux hexagonaux touche aussi la littérature. Depuis et venu le temps d’une retraite (toute théorique) l’écrivain s’est installé à la frontière entre les deux pays.

 

 

Parler de l’œuvre dans son ensemble tient de la gageure tant l’éventail des genres et des sujets demeure large. Celui qui écrivit deux romans majeurs -  « Le Modification » et « L’emploi du temps » (ils  n’ont pas pris la moindre ride) - est devenu poète à l’imaginaire facétieux mais aussi un analyste aux méditations transversales sur la musique, la géographie, le paysage, l’art, la subversion des genres et l’écriture elle-même.

 

 

Elle reste pour Butor un genre de centrale de traitement pour les effets de jeux, d’ironie et de chevauchements qui y abondent. La variété des écrits serait à elle seule un objet d’étude. A côté de la fiction, de la poésie et de la critique déjà cités  il existe tout un corpus d’entretiens, d’œuvres plastiques, de scenarii, de catalogues, de préfaces, d’éléments sonores, de photographies, de travaux digitaux et tant d’œuvres hirsutes et inclassables écrites en solo ou en en divers compagnonnages. Comme le prouve le superbe livre qui paraît cet automne "Monologue de la Momie" en collaboration avec Jacquie Barral.

 Butor 2.jpg

 

Recordman (« mondial » ?) du nombre d’ouvrages publiés, Butor reste un homme charmant et attentionné toujours prêts à accueillir ceux qui le sollicitent. Il servit ainsi à de nombreux artistes de « pierre d’appel » par ses collaborations livresques. L’auteur est resté proche de certains d’entre eux. Particulièrement ceux  qui après la mort de son épouse l’accompagnent : on citera deux suisses - Vahé Godel et Martine Jaquemet, deux savoyards -  Pierre Leloup et Mylène Besson mais aussi le photographe Maxime Godard, le poète Bernard Noël ou le peintre Joël Leick. La liste est loin d’être close.

 

 

Quant à la production de l’auteur, si tous les textes sont essentiels pour la connaissance de Butor aucun à lui seul n’en donne la clé. Chacun souligne, illumine, digresse, voire exagère un point particulier et donne une des voix - mais une seule – parmi toutes celles qui hantent l’auteur. Néanmoins dans toute l’œuvre demeure une constante :  le langage fonctionne comme un agent perturbateur  des images culturelles standards et de la lisibilité.

 

 

Chaque livre publié montre un intérêt nouveau ou renouvelé pour un objet particulier si bien que l’ensemble devient un « dé-scripting » (Mike Kelley) frénétique et enflammé ou froid et analytique. Le tout restant très personnel et astucieusement tissé de références aux cultures savantes et populaires. La Suisse n’est pas en reste. Elle a fourni à Butor plus qu’un havre : une nouvelle énergie, chorale et subjective. Elle demeure présente aujourd’hui comme hier. Et comme disait un poète bien moins que demain.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les œuvres complètes de Michel Butor sont rééditées aus Editions de la Différence.

Michel Butor, Monologue de la Momie avec Jacquie Barral, Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 450 E.