gruyeresuisse

29/05/2015

Un héros bien encombrant - Alessandro Mercuri

 

 

Mercuri livre.jpgAlessandro Mercuri, « Le dossier Alvin », art&fiction, coll. « RE : PACIFIC » 2014 , 172 p, Lausanne

 

 

 

Généralement est demandé à un héros la recherche du merveilleux qu’il obtient en échange de grands risques. Néanmoins avec Alessandro Mercuri celui-là trouve un nouveau statut. Au psychologisme fait place la mécanique dans un long et irraisonné dérèglement de la fiction.  La dérive proposée par l’auteur crée une nomadisation de l’esprit, une irrigation surréaliste du réel en un mouvement quasi politique de grande amplitude. Il va au plus profond dans tous les sens du terme puisqu’il s’agit – entre autres – d’explorer les abysses.

 

Mercuri portrait.jpgLe paysage maritime est source d’un voyage qui mène - à travers une documentation exhaustive et plurielle-  à la libération suprême de l’imaginaire. A l’île mystérieuse chère à Tintin répond celle qui navigue entre réalité et fiction avant sa destruction par celle qui l’a créé : l’US Navy… Le tout dans la recherche d’un Graal inédit. Il transcende tous les codes de la narration habituelle et bien sûr le roman, de chevalerie. Alessandro Mercuri le réinvente par un texte hybride qui bascule sous la ligne de flottaison de la pure raison. Des arrières pays sortent autant de l’inconscient personnel et collectif que de l’Histoire et de la science-fiction. Bref le « Dossier Alvin » propose ses réseaux sous-marins inédits où tout est court-circuité. Un flux rituel nomade ponctué de divers registres littéraires ou paralittéraires crée une accumulation dans une extraterritorialité de la fiction comme du réel. Le lecteur s’y perd avec délice en une suite d’arrachements « guerriers » jusqu’au faîte d’une profondeur abyssale jusqu’au creux d’un étrange sommet : nul jusque là pouvait imaginer y descendre ou y grimper.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:55 Publié dans Lettres, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

22/05/2015

Claude Luezior : Pavlina et les Enceintes d’Amour

 

 

Pavlina bon.jpgClaude Luezior, «  Pavlina - Espaces et transparences », Editions du Tricorne, Genève 132 pages.

 

 

 

Franchir la frontière entre le charnel et le mystique, changer de corps touchent au plaisir, à la jouissance comme aux possibilités d’angoisse puisque les certitudes se voient interpellées par cette traversée. Pavlina ne cesse de la rappeler. Quant au poète Luezior il ponctue en orpailleur les fontaines de jouvence de l’artiste. Pour ses personnages, à l'« aveuglement » de l'amour, répond une attente exaspérée, désespérée. La Vaudoise les montre en instance de purification comme au prise avec le miel charnel. Luezior  rappelle que la voyageuse de l'amour ne fait qu’emmener avec elle ses propres bagages, son propre inconscient : si bien que chaque toile devient un lieu de réclusion qui fascine néanmoins le poète charmé par les « femmes-lumières ».    Son texte en fragments invite  à franchir « à rebours » le seuil de l’œuvre où la femme reste sainte et pécheresse. A son évasion impossible répond la pénétration du regard en un lieu qui n’est plus à l’extérieur d’une frontière mais dedans.

 

 

 

Pavlina bon 2.jpgPavlina  y accomplit une avancée vers quelque chose qui n’a plus rien à voir avec un charme de la nudité mais avec un dépouillement. A l’étrangeté  éruptive, à l’attrait volcanique  de l’amour humain répond un retournement mystique. Ce bond permet à l’inconscient qui habituellement ne connaît pas la traversée des frontières d’être mis en connexion avec ce qui le dérange.  L’âcreté de l’inassouvissement se mêle à des moments de jouissance plus ou moins solitaire.  Une telle expérience ne peut laisser indemne puisque le saut  et l'éclat des œuvres de Pavlina, comme le souligne Luezior, crée un transfert. Il  désaxe des assises, des sécurités voire du sens même de désir. Dès lors celles qui restent les  Enceintes de  l'Amour et n’arrivent pas à venir à bout du cerclage parviennent néanmoins à franchir  la frontière interne de l’être. Chaque toile permet de « survivre aux entrailles » en devenant  « le témoin de la terre » (Nicole Hardouin) où l’être tel Roland  à Roncevaux joue à saute-mouton au bord des gouffres, espérant une brèche, là où il est en quête d’un corps qui doit se quitter et du cor qui lui permet de s’ouvrir à l’altérité suprême, l’extrême transparence de la source première.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

16/05/2015

Casanova sous plus de feux que d'étoiles

 

 

 

 

 

Casanova.jpgCasanova, « Histoire de ma vie », 3 tomes, coll. de la Pléiade, 2015. Casanova, Album Pléiade Casanova par Michel Delon, coll. Album de la Pléiade, 2015.

 

Casanova a créé avec « histoire de ma vie » un journal de bord qui n'asservit pas le lecteur à son existence  mais fait plus :   l'obliger à devenir son complice en lui suggérant, sous la trame traditionnelle, des perspectives érotiques, sociales, politiques et ésotériques par une faconde et une maîtrise ironiques. Casanova ne cherche pas à  justifier ses incohérences mais à les englober dans une narration en soutenant que la vie des autres comme la sienne - telle qu’elle nous apparaît dans la réalité du livre -  est par anticipation  non seulement de la photographie mais du cinéma. Le lecteur en appréhende l’action par plans-séquences, par recoupements élastiques. C’est une perfection stylistique. Il n’y a rien d’autre que les moments que nous passons avec cet être dont nous croyons comprendre la vie. Quand il raconte ce qui lui est arrivé ou qu’il prévoit devant nous ce qu’il a l’intention de faire il reste un grand seigneur et un des plus grands prosateurs de l’histoire de la littérature francophone.

 

Casanova 2.jpgLe passage de l’hier à l’aujourd’hui pour son livre a connu bien des  coups d’épingle de l’oubli. Mais désormais la cause est entendue. La Pléiade a bien fait les choses pour cette première édition exhaustive mâtinée d’un album intelligent et riche. Les personnages même les plus spasmodiques y trouvent de la cohérence. L’iconographie complète une littérature de présomptions, d’hypothèses et d’inventions. Eminemment borgésien avant la lettre Casanova s’est donc bâti et a défini sa quête d'une vérité fondée sur un rejet radical de ce qui était généralement établi  en matière d’art et de morale. D’où la force d’une œuvre-quête reconsidérée à la lumière de l'absence et réorientée vers Venise et ses canaux métaphysiques. Au besoin le « méchant homme » pouvait y plonger  comme l’hirondelle nage en l’air, tournant fascinée autour des cloches de Saint Marc. Comme elle l'auteur se laissa tomber pour mieux rebondir ensuite avec des envolées lyriquement caustiques. Casanova a donc su décrire mieux qu’un autre les désirs, leurs méandres. Il a su les regarder les siens d’en haut comme il a observé d’en bas ceux de ses comparses. Un absolu régal.

 

Jean-Paul Gavard-Perret