gruyeresuisse

27/01/2014

Lits et ratures de Christian Bernard

 

 

 Bernard.jpgChristian Bernard, « Guirlandeneuf »,Walden n’press, Trémas, Saint-Victor-sur-Loire, 2014.

 

 

 

 

 

Avec une merveilleuse souplesse Christian Bernard - lorsqu'il n'est pas seulement le directeur du Mamco - exploite le langage afin de provoquer des dépaysements particuliers. En dépit de quelques remugles de désespoir ("Rien ni personne", "A peine connu de quelques-uns et bientôt oublié de tous")   il refuse le renoncement et la défaite et trouble la pensée. Le tout néanmoins sans la moindre illusion sur des victoires potentielles de la poésie face à l’ « infinime ». L’empirisme s’en tient à la mémoire (dont l’âme est exclue depuis que son accent « n’abrite aucun  souvenir »),  à l’humour et sa lucidité. Christian Bernard  possède de multiples façons de les utiliser pour trafiquer les mots menteurs de la tribu qui les caresse dans le sens du poil.  En « vitrier cassant » qui se refuse à porter des chemises à carreaux le poète se confronte au langage afin qu’en jaillisse ce qui ne se pense pas a priori. Adages, maximes, conseils, lexiques font de l’alchimie verbale une potion perverse et magique afin que  l’art n’ait pas à se nourrir d’une fièvre de cheval. Pour celui qui a « vendu son âme en viager » les approximations deviennent  une science dure. Cela ne l’empêche pas d’appeler un chat un chat tout en se demandant pourquoi cela ne fait pas le même effet « que d’appeler un rat un rat ».  Mais c’est ainsi que les sourires dansent sur les lèvres des hommes enrhumés en mal d’éternuité.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

24/01/2014

La nouvelle poésie suisse et le merveilleux Miracle

 

 

 

Poésie suisse.gif« Moderne Poesie in der Schweiz », Antholgie de Roger Perret, Limmat Verlag, 640 p., sfr. : 54, 2014.

 

 

 

Roger Perret offre en édition bilingue une anthologie majeure de la poésie suisse. On s’étonne du peu d’intérêt qu’elle suscite. Mais ce silence répond sans doute  à la question : « Qui lit de la poésie en 2014 ? ». Les chiens hurleurs ont mieux à faire qu’à écouter les échos du bruit mystérieux de l’univers. Qu’importe : les poètes réunis ici les font surgir à la lisière de diverses cultures. Ils deviennent les étranges poissons volants sur le lac Léman ou celui de Bâle. L’anthologie prouve que la poésie n’est pas le piteux rendez-vous des cœurs brisés. Elle a mieux à faire. Y vivent des « marchandises » du monde dont les auteurs se font dockers et grutiers. Ils retroussent leurs manches pour pêcher leurs pépites non seulement où dorment les sirènes mais dans les hardes et scories de la ville. A ce titre les lecteurs de l’anthologie découvriront un des plus grands poètes non seulement suisses mais de la francophonie et du temps.

 

 

Miracle 2.jpgVoyageur de bien des rives, amateur de Lowry et de Pérec le Lausannois Marcel Miracle par son écriture et ses graphismes permet de comprendre l’univers à l’épreuve des pierres. Pas celles de lune mais  des déserts comme des pays du Haut Rhône. Archéologue sublime, le poète tire de ces objets statiques  sans signification apparente  la condition galopante du monde.  Pour le soulever il n’est plus besoin de vélins hydrauliques : la poésie suffit à celui qui sur le terrain écoute le monde crépiter. Elle  « déjoue  les apparences du fini non par la magie mais par l’observation » dans  « l’attente du déferlement de cette vague qui surgit du lointain ici et maintenant pour affronter le mystère du regard ». Marcel Miracle devient le griot scientifique. Mais il ne joue pas les sages et chatouille au besoin  les saules pleureurs sous leurs branches pour les tordre de rire. Puis  une bougie à la main il développe des équations dans l’Y des cuisses des femmes les plus fortiches en mathématiques. Rameur de bateau ivre, mangeur des fruits du hasard le poète fait donc bonne garde, « en limier toujours fin »  (Christian Bernard), face à ce qui se dérobe sous la terre comme sous les bas.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Dessin de M. Miracle (Galerie LigneTreize, Genève)

 

 

 

 

 

08:48 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (2)

19/01/2014

Izet Sheshivari l’exorciste ou le livre avenir

 

 

sheshivari BON.jpgIzet Sheshivari, "Les livres dont vous n'êtes pas les héros", Boabooks, Genève.

 

 

Izet Sheshivari propose dans son coffret un  déplacement du concept "livre". L'objectif est de proposer une nouvelle confrontation communicante avec l'objet dont l'artiste propose quatre exemple. Le corps des livres devient proche et lointain dans une mise en scène drôle et intelligente. Avec  "The Getaway" le texte est présenté uniquement dans l'en-tête et le pied de page. Le reste de la page demeure vierge. Dans "Macadam Cow-Boy" l'image est mise à mal au moyen d'un jeu de feuilletage qui la tire de ses fers. Textes et icônes échappent au regard pour mieux le forcer par des stratégies obsédantes et fascinantes.  Advient une apparente chute de la perception au moment où on ne peut plus lui échapper. Rien ne sert de résister, la lecture devient une conduite forcée afin de savourer  dans l'écart la substance même de l'intimité textuelle et iconographique.   L'histoire n'existe presque plus, l'image idem là où le vide impose un nouveau pacte de lecture. Le support  pousse au précipité. De douceur en abyme,  de fragments en lacunes, le lecteur glisse en divers écarts.  D'antre,  hymen, membrane le livre devient un puzzle. Il annihile le chemin de la crédulité et du respect qu'on lui accorde. Sheshiravi détruit l'absurdité qui entoure un objet devenu religieux par l'accoutumance pluri centenaires qu'on lui a accordé. Il le nettoie de son auréole magique non pour le perdre mais l'encourager à de nouvelles hardiesses. Bref par ses exorcismes il le sort de son lent calvaire qui se termine devant une sépulture vide comme l'imaginaient les iconoclastes qui espéraient pour un tel support une fin plus juste. De Georges de Cappadoce aux Dadaïstes.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret