gruyeresuisse

21/02/2014

Là haut sur la montagne : l’expérience Furkart

 

 

 

furkablick-buren_klein.jpg"L’expérience Furkart", Centre Pompidou, Paris, du 19 février au 10 mars 2014.

 

 

 

 

 

A 2436 m d’altitude, au milieu des Alpes Suisses à l’Hôtel Furkablick eut lieu de 1983 à 1999 un projet artistique fantastique et méconnu intitulé « Furkart ». Soixante trois des plus grands artistes internationaux y ont réalisé là des œuvres. On citera  Abramovic, Daniel Buren, Terry Fox, Jenny Holzer, Richard Long ou encore (et surtout) Panamarenko et Rémy Zaugg. Accrochées aux cimes ces œuvres tutoyaient le ciel loin de toutes grimaces pour que Dieu, ses anges, ses bonnes et ses serviteurs puissent voir de plus près l’art du temps. Un peu audacieux il serait descendu en nacelle jusque là afin de contempler des formes nouvelles qui pouvaient se déverser en omelettes sur sa barbe blanche. Loin de tout souci commercial une telle initiative reste un ovni dans ma muséographie contemporaine. Peu de gens se risquèrent jusque là pour savourer des instants exceptionnels là où l’éternité était géographiquement côtoyée. La vérité des œuvres y restait un mystère. Le « vulgaire » montagnard qui s’y frotta était moins vulgaire que bien des amateurs des grandes galeries citadines. Néanmoins certains peuvent récupérer cette mise exceptionnelle grâce à la (trop courte) exposition parisienne. Elle illustre combien des œuvres de l’art  au milieu des pierres et de la neige gardent une âme qui n’est pas faite pour la seule gloire terrestre. Chacun y trouvera aujourd’hui encore des reflets capables de déplacer les plus hautes lignes d’horizon et d’apprécier le beau sous toute altitude.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19/02/2014

Erica Pedretti : d’autres miroirs que les yeux

 

 

 

 pedretti.jpgLorsqu’elle est romancière, Erica Pedretti écrit des vies selon divers regards et formes de récits. Elle tente de reconstituer les mémoires en ruines de celles et ceux qu’elle a connus en donnant vie à ses héros ou plutôt ses perdants  aux existences en charpie. Ils sont restés silencieux le long de leur existence : dans l’œuvre ils se mettent à parler d’une voix surprenante et parfois décousue. Elle avance pour percer le silence et afin qu’un souvenir encore vivant ne se réduise en une simple fiction. Si tout était terminé une fois pour toutes entre la romancière et le personnage elle n’y penserait plus et n’aurait plus besoin d’écrire sa « vraie » histoire.  Néanmoins la romancière garde  une distance avec ses modèles  à la fois pour évite la myopie et parvenir à casser certains refoulements de la mémoire. Et l’auteure de préciser : « quand on est plongé dans quelque chose, quand on est personnellement touché, je ne crois pas qu’il soit très facile d’en parler et de trouver une forme qui ne soit pas sentimentale ou de mauvais goût. Mettre en forme quelque chose que l’on est en train de vivre me paraît presque impossible ». L’oeuvre n’a donc pas forcément un pas un élément concret à  transmettre : elle est la parole ou l’image intentée à l’absence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/02/2014

Jaccottet au panthéon de « La Pléiade »

Jaccottet 2.jpgPhilippe Jaccottet, « Œuvres », Coll. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2014, Février 2014.

 

Jaccottet écrit toujours contre le froid mordant et pour les gamins qui jouent dans la neige en y multipliant leurs pas. Face aux gros nuages blancs il  montre la doublure bleue du manteau du ciel et la tricote au besoin sur l’antenne des sapins. Ses poèmes deviennent des graffitis sur l’eau des bassins gelés pour que deux pigeons qui s’aiment d’amour tendre fassent bombance des petits pains secs tirés d’un sac plastique laissé par une femme dont la tête a disparu entre bonnet et foulard. Plus tard ils s’épouillent sur une branche. Restent un bonhomme de neige près d’un magnolia en costume d’hiver et un gant perdu sur un muret. Un de ses doigts indique la première crête du Jura. C’est ainsi que l’œuvre avance jusqu’à atteindre aujourd’hui le panthéon de La Pléiade.

Ce qui échappe à la vie Jaccottet le sauve même si parfois il lui est difficile de se fondre dans l’extase du monde. Le tragique de certains épisodes n’est remplacé chez le Valaisan ni par les algorithmes qui excitent les « raiders » ni par des reconstructions purement ludiques parce que mentales. A la commotion fait place l’illumination. Les mots de Jaccottet proposent  un accomplissement terrestre. Mémoire et projection le poème se veut « le pas gagné » réclamé par Rimbaud. Il devient l’avenir modeste mais nécessaire à tout vivant. L’auteur l’évoque sans nier le mal mais il jette une pierre dans son étang pour en casser le joug au sein de ses diverses « Semaisons ». Elles font de l’auteur le paysan sublime d’une plénitude in herbis et verbis.

Jean-Paul Gavard-Perret