gruyeresuisse

24/02/2017

Monologue de l’ombre : Antoinette Rychner

Rychner bon 2.jpgAntoinette Rychner nous fait glisser sur un texte accidenté. L’héroïne éponyme y acquiert une psychologie délicieusement absurde qui s’articule dans diverses directions au point de laisser le lecteur tétanisé. Avec une barbarie subtile l’auteure amasse des troubles au sein d’une vie devenue réversible. Mais ce système de rupture est magnétique. Les phrases s’insèrent dans les vides qu’ils fabriquent afin de proposer une image brouillée.

Rychner BON.jpgNéanmoins les aberrations se moulent avec sérendipité. Il s’agit avant tout d’émettre une suite concertée de pertes de repères. Ils délectent le lecteur là où - qui sait ? - son propre chaos se réanime. Les lignes chavirent comme l’héroïne. Elle s’éloigne de son existence sans pour autant entrer dans celle des autres. La tour d’ivoire se double d’une défense d’y voir. Un vide sociable s’instruit et s’épanouit au sein d’une forme d’isolement. Existe le fond d’une course qui ébruite la solitude, capte la mise en abyme d’un cas désespéré. On le sait depuis Musset, celui-là est toujours le plus beau.

Jean-Paul Gavard-Perret

Antoinette Rychner, « Arlette », Editions Les Solitaires Intempestifs, Paris.

 

21/02/2017

Frédéric Bélonie : révision des poncifs

Belonie 3.jpgDans l’œuvre de Frédéric Bélonie les visages sont simples mais sortent du cliché par tout un jeu de présences en effacement tandis que le monde s’orne de références intempestives. L'authenticité de l'anticonformisme se fait austère et renverse la fonction rédemptrice de l’image. L’artiste sait que la simple transgression rate sa cible : l’outrance est remplacée par une mise en scène plus intériorisée et subtile : en jaillit la misère affective du monde débarrassée de toute caricature. L’imaginaire en action fustige la prétention, la vanité de l’art comme des lieux communs que ceux qui se nomment créateur enfilent comme des perles.

Belonie 2.jpgLa facticité est exposée au grand jour par une pratique hors école si bien qu’ici le caricaturiste ne se sent plus obligé de caricaturer sa caricature. Le dessin s’assèche sans mélancolie, il ne reste que l’envers gris du portrait ou d’arbres dont les feuillages sont remplacés par des cheveux. L’enjeu d’une telle expérience consiste à faire éprouver le caractère mobile et changeant du réel. Les identités supposées sont suspendues là où l’image semble se déplacer dans l’espace et le temps, êtres et objets en deviennent autant communs que singuliers. Frédéric Bélonie réinterroge donc un fond commun d’images et de lettres en renouvelant la notion même de dessin.

Jean-Paul Gavard-Perret

Frédéric Bélonie, « Livre », Littérature Mineure Editions, Rouen,  2017, 8 E.

20/02/2017

Antoinette Rychner : de sa fenêtre

 

Rychner.jpgForte de la «Honte d’appartenir aussi fort au genre sédentaire», Antoinette Rychner n’a même pas l’envie de vagabonder tel un Xavier de Maistre autour de sa chambre. Elle y est restée assise un an, près de sa maison de Neuchâtel dans une roulette de chantier aménagée par son amoureux (poêle « Joutl 602 », panneaux solaires pour l’éclairage et le latop). L’auteure face aux écrans de sa fenêtre et celui de son ordinateur a donc écrit devant le second ce qui se passait à travers le premier. Expérience paradoxalement captivante puisque à priori il ne se passe pas grand chose voire rien. Se retrouve néanmoins une expérience qui rappelle celles de Sylvain Tesson (« Forêts de Sibérie »), Virginia Woolf (« Une Chambre à soi ») et bien sûr de Francis Ponge.

Rychner pt. Charlotte Rychner.jpgTout est statique, rien ne se passe mais finie la pose, haro le superflu. La gourmandise de l’écriture tient à des repas visuels parcimonieux avec peu de chair et encore moins de gras. Tout en nerfs, patience, humour le texte est émulsif.. Ses hoquets font monter le thermomètre jusqu’en plein hiver. Certes il sera demandé aux amateurs des grandes aventures de passer outre : les tigres sont de guère et les bécasses argentées ignorent la roulotte. Le texte lave le cerveau par sa langue et ses « abluminations » : gloire aux nuées et aux saisons. Nul besoin d’y faire sonner le cor des Alpes. Le corps d’Antoinette Rychner devient le métronome ludique du temps qui passe. Il y a bien sûr les choses vues : «Appuyée sur une branche, la lune est là», mais le monde et ses désastres demeurent plus qu’en filigrane. Le lecteur en oublie l’aspect bucolique du propos pour retenir l’émerveillement de l’écriture. Elle se déguste d’autant que l’auteure sait - lorsqu’il le faut - souquer ferme, ruer, écimer, merceriser et surtout épousseter les idées reçues.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Antoinette Rychner, « Devenir Pré », Editions d’Autre Part, 2017.

(photo de l'auteur par Charlotte Rychner).