gruyeresuisse

10/04/2014

Martin Suter : Godot version banlieue chic

 

 Suter.pngMartin Suter, Le Temps, le Temps, Editions Christian Bourgois. Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni. 

 

Il y a deux manières de lire le dernier roman de Martin Suter. Soit le considérer comme une fiction policière et s’intéresser à l’intrigue. Soit l’ignorer totalement au profit de l’atmosphère. Ou si l’on préfère : soit le prendre pour un divertissement de plage, soit pour un livre de rêverie. Avouons-le : choisir la seconde option et se laisser séduire non sans un certain ennui par cette déambulation lente dans la banlieue chic de Zurich semble plus pertinent afin d’apprécier vraiment ce livre.

 

Suter 2.jpgAlbert Knupp, un des deux héros veufs du roman en savait-il plus qu’il le fait croire ? La question n’a d’intérêt que par le doute qu’elle crée et peu importe l’issue. Octogénaire aussi mystérieux qu'extravagant, sans cesse occupé à mesurer les plantes du jardin il  possède quelque chose de Beckettien et entraine donc son voisin - pour lequel « de toutes les boissons qu'il connaissait, la bière frappée était sa préférée » - dans sa recherche d’un Godot d’un nouveau style. Ils deviennent les Hamm et Clov modèle helvétique…

 

Ensemble ils tentent d’explorer la signification d'un certain nombre de lieux clés tous aussi ternes les uns que les autres pour faire surgir quelque chose qui n'existait pas auparavant. Leur enquête plus que rechercher des indices revient peu à peu à découvrir ce qu’ils ont à dire… L'Imaginaire de Suter fait merveille autant dans la lenteur nécessaire que dans l’humour. C'est là où se produisent les échanges entre les pressions venant de l'extérieur et les pulsions profondes des personnages à dessein « ennuyeux ». Pour les deux héros "penser" signifie mettre ce verbe au passé, réfléchir signifie provoquer un arrêt, une rupture. Mais l'imaginaire des héros en revanche, n'existe qu'au présent et anticipe le futur. Il est la faculté à fabriquer un réel potentiel et douteux.  Et c’est bien là tout le plaisir d’un livre moins d’été que de quatre saisons ?

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Marco Costantini dans la maison de l’être d’Emily Dickinson

 

 

 

 

Constantini.jpgMarco Costantini, « A House For E.D. »,  Textes : Marco Costantini, Federica Martini. Photographies ; Tonatiuh Ambrosetti, Nicolas Delaroche, Daniela Droz, David Gagnebin-de Bons, Roberto Greco et Shannon Guerrico, 208 pages, NEAR, art&fiction publications, Lausanne, 2014, CHF 34   E 29

 

 

 

 

 

Celle qui n’eut de cesse d’espérer l’envol, l’évasion jusqu’à pousser ce cri simple « Aller au ciel »  et ne connut que les prisons intérieures en dépit d’un amour de sa terre   trouve dans Marco Costantini un admirateur actif. Il met ses connaissances sur les représentations et les usages du corps dans les différentes pratiques artistiques  contemporaines (de la photographie et la peinture au design et à la mode)  au service de la poétesse en organisant un hommage particulier. L’historien théoricien de l’art et commissaire d’exposition propose de manière métaphorique la reconstitution de  la maison d’Amherst (avec laquelle la poétesse entra en symbiose) à partir  du corpus de ses 1775 poèmes de la poétesse - qui selon Claire Malroux sont « un gouffre constellé d’étoiles dont chacune d’elle est comptée ».

Le livre (et l’exposition qui la jouxte)  mettent en images les thèmes-clés de l’œuvre à travers les oeuvres demandées aux artistes appelés par Costantini.  Elles sortent à vif « l’âme » de celle qui  n’a cessé de se battre - partagée entre son besoin de respirer et son souffle coupé. Avide d’éternité elle demeura toujours fixé à sa maison de l'être dans un désir (masochiste ?) de perdre et d’être perdue. Toutefois et contrairement à beaucoup d’exégèses le maître de cérémonie n’a pas privilégié cette seule thématique.

Constantini 2.jpgTout Dickinson n’est en effet pas toute dans ce côté le plus noir de l’œuvre.  "A house for E. D."  ouvre la vie serrée, étriquée de l’auteure et la dégage de ses liens figés avec  elle-même et ses proches. Celle qui ne trouva de répit que dans « l’expérience condensée » de la poésie - ce cadavre exquis de sa vie où elle put faire preuve d’une indépendance psychique et intellectuelle qu’on lui refusa et qu’elle se refusa -  reçoit avec ce livre le plus pertinent des hommages. Sublimant les lieux de la poétesse plutôt que de les illustrer, les textes et images réunis en proposent une symbolique puissante car discrète, allusive, intelligente. Il arrive ainsi qu'un livre touché d’une grâce inventive parvient à réaliser ce que les gloses n'atteignent jamais.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/04/2014

Vincent Kohler vs. Fabienne Radi : culture et contre culture

 

 

 

 Kolher 3.jpg« Gare au mildiou », Fabienne Radi Mamco. Les trois œuvres de Vincent Kohler dont il est question font partie de l’exposition Le Syndrome de Bonnard (F. Baudevin, J-L Blanc, N. Childress, V. Kohler, R. Levi, D. Rittener, Cl. Rutault) au Bureau à la Villa du Parc à Annemasse à partir d’un choix d’œuvres dans les collections du Mamco, du 5 avril au 31 mai 2014.

 

 

 

C’est à travers les œuvres de Vincent Kohler pour le « syndrome Bonnard » que Fabienne Radi poursuit librement ses pérégrinations terrestres, jouissives et eva-naissantes. Elle place une perverse patate chaude au doux prénom de Charlotte  dans les mains d’un «  jardinier-en-chef exigeant qui fait la pluie et le beau temps » et de son assistant à la libido exacerbée toujours prêt à faire Mèche de tout bois. Mais plus particulièrement d’une allumeuse à la jambe de bois nommé Cancan.


Entre Fabienne et Kohler il y a soudain une communion cérébrale et une commotion végétale. Les mots de l’une font ce que les images de lune de l’autre ne font pas et vice versa. Si bien que le discours mycose toujours là où les images sont atteinte de mildiou - du moins si l’on en croit la critique en ces jours de Kohler.

 

Par substrats et rempotages la sémiologue pousse les images dans les buissons du sens pour les fourrer (culotte retirée – on peut être légère tout en étant soigneuse) d’une main courante propre à la vie souterraine et potagère d’un être qui quoique jardinier n’est en rien pote âgé.

 

Vincent Kohler et Fabienne Radi proposent à leurs corps défendant leur botte à niques. Aux meurtres dans un jardin anglais ils préfèrent les plaisirs peu solitaires d’un jardin à la française où le glamour suit son cours derrière les brocolis.  L’artiste en propose des visions aussi allusives qu’ironiquement fabuleuses. Elles répondent à la glose lascive de celle qui sait monter sur ses ergots et  ses sommes de cogito.

 

Les semis se plantent tout seuls : preuve que leurs fomenteurs faux menteurs  ne font pas les choses à moitié. Même le pur purin d’ortie devient purpurin ! Qu’importe donc si les œuvres de Jérôme Bosch se transforment en un « Coffret Bosch spécial vissage et perçage de 65 pièces ». Dans un pur esprit dada et dans une fièvre de cheval  les créateurs offrent les pro-thèses idéales aux artistes et littérateurs en herbes. Il leur reste qu’à cultiver leur jardin.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret