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16/11/2014

L’artiste et sa chaise : Miriam Cahn

 

 

cahn dessin 2.jpgMiriam Cahn, « Nous étions vieux », (edition trilingue), Sous emboîtage,  Edition du Centre Culturel Suisse de Paris, 2014.

 

On n’est jamais plus près de quelqu’un ou de quelque chose que de sa chaise. Pour Miriam Cahn celle sur laquelle est s’assoit afin de dessiner à la hâte une intériorité par fragments d’êtres, d’animaux ou de lieux. Le crayonnage fait masse noire et angoissée loin d’un simple effet de miroir et où les âges se mêlent  : « nous étions vieux plus vieux regardant les jeunes jeunes plus jeunes regarder les jeunes plus jeunes en tant que vieux plus vieux ». Ce que l’artiste écrit ces dessins l’illustrent de manière aussi indirecte que profonde. Ce que le regard perçoit est un état d’attente. Page après page, le « film » des esquisses s’il semble muet parle pourtant l’être et sa maison la plus intime. Et de sa chaise où le quotidien s'use entre enfer et paradis.

 

cahn dessin.jpgPas la peine d'en faire un fromage même s'il n’y a aucun souci que l’opéra bouffe.  Mais sachant que c’est en regardant l’ombre que le soleil se couche, l'artiste en retient la lumière afin que les marionnettes à fil que nous sommes soient tirées- un peu - vers le haut. Qu’importe s’il y a des morts plus achevées que d'autres : Miriam Cahn veille et par ses dessins sort de la vieillesse. En quelques traits elle change la donne, sort des cimetières (même si un chat noir est de triste augure). L'œuvre avance là où la nausée abonde. L'artiste rappelle qu'à tout  mur il faut des crépis. C''est pour cela qu'elle poursuit à rebours le chemin de la vie. Et si ses dessous l’inquiètent, son art naît encore dans une fièvre de cheval. Face aux échafauds d'âge elle se veut Méduse ou Mélusine à la transe lucide même lorsque les fins de "moi" semblent difficiles.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

05/11/2014

Eliane Vernay : Eros et après

 

 Vernay 2.jpgEliane Vernay, « Signes du rien », Eclats, d’encre, Le Mesnil-Le-Roi 70 pages, 19 Euros, 2014

 

 

 

Rien n'a lieu que le lieu de la langue. En celui-ci, suspendu au bord de la parole, Eliane Vernay longtemps a rêvé non seulement l’éther amoureux mais l’éros. A l’instinct de ciel se mêlait les fragrances trans-animale, trans-humaine et un passage entre les définitions classiques de l’amour soudain hors de ses gond au moment où merle moqueur, pie voleuse la poétesse portait la relation amoureuse là où ce n’est plus seulement un coup de dé qui abolissait le hasard mais une dé-mesure. Eros permit toujours à la créatrice de se décoller de la gravité. Outre l'esprit de sérieux c'est le discours assigné à l’amour en ses enfilades atones de significations engluées par la glu des bouches aliénées aux mastications platoniques au long des jours que l’auteure mit à jour.

 

Vernay.jpgEliane Vernay en a toujours fini avec la langue vierge qu’elle troua afin de secouer le corps et accélérer ses particules. Une fois levé le rideau des significations convenues la poétesse ouvrit le corps en virtuose sensorielle selon une danse moqueuse et affectueuse qui fit sonner les corps dans son vrai timbre. Reste depuis ce temps le génie de l’amour dans la somme de vie de son dernier livre à l’étonnante puissance de (re)génération verbale des sens, des sensations, des singularités sensuelles même si désormais surgit  le sentiment d’une fêlure. Quelque chose s’est cassée par trahison, manque, mémoire  obvié. Le chant semble s’écraser, abandonné sur une terre orpheline où la poétesse ressemble à une « funambules en exil. En morceaux ». Néanmoins dans « Signes du rien » restent des pointes d’existence au moment « où l’heure cède avant de rejoindre l’été ». L’écriture elliptique cherche à rejoindre l’instantané révélateur où le poème  prit d’abord racine. C’est pourquoi l’auteure écrit - même si - à force - « l’absence referme les tombes » -  pour ce qui arrive  « Encore ». Ce mot prouve qu’un passage demeure possible en un murmure crépusculaire et fragile dont le tremblement est capital.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/11/2014

Dubuffet du brut au beau - et vice-versa

 

 

 

 Dubuffet BON.jpgJean Dubuffet & Marcel Moreau, De l'Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs, L'Atelier contemporain, Strasbourg, 2014, 94 p., 20 €.

 

 

 

Jean Dubuffet & Marcel Moreau irréguliers de la création aimaient parler de tout et de rien. Mais plus spécialement d'art et de littérature entre un air de  musette d’Emile Vacher ou une session de Duke Ellington. Les lettres échangées et réunies ici et qui précèdent l'essai de Moreau sur son alter-égo ne proposent pas des théories spéculatives. Elles permettent néanmoins de brasser l’entreprise de Dubuffet, son "humus au travail, son minéral en mutation". Moreau prend d'ailleurs soins de préciser ce qui pour l’artiste belge allait de soi. "Souvent les affinités chez les créateurs s'expriment par pets mondains, exténuées(…) je leur préfère ce dialogue du tonnerre".

 

Dubuffet Bon 2.jpgLes lettres illustrent ce que l'essai formalise : l'évolution et l'expansion de l’art Dubuffet vers des convulsions plastiques plus intimes au sein de territoires sans limites. Afin de les parcourir l'artiste eut d’ailleurs besoin de se retirer du monde en une certaine claustration : d’où le rôle de lien des missives. Elles mettent à mal et en mots simples l'aspect asphyxiant de la culture officielle et ses prête-noms qui sous couvert d'intelligence restent souvent le modèle de l'ingratitude, de la prébende et de l'égoïsme. Fidèle à ce que Michel Thévoz lorsqu'il officiait à Lausanne a bien montré, Moreau met à jours "les foulées et les ébrouements de centaures" proposés par Dubuffet éloigné de la "culture en habit de lumière". Le poète prouve combien le travail  "englobant la lave de ses origines" crée une libération extensible :  « fanons et goitres » ne sont plus de mise. L'essentiel est dit.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret