gruyeresuisse

25/11/2015

Quand Etienne Delessert revisite Ubu Roi

 

 

Ubu.jpgAlfred Jarry, « Ubu Roi », dessins d’Etienne Delessert, Gallimard, Paris, 2015.

 

En 1967 paraît chez Harlin Quist le premier livre d’Étienne Delessert « Sans fin la fête ». Il fonde quelques années plus tard la société Carabosse à Lausanne. Il y conçoit et réalise des dessins animés pour la télévision. En 1977, Étienne Delessert crée les éditions Tournesol. En passant de sa Suisse natale à Paris puis New-York dès 1985 il s’installe aux USA dans le Connecticut. Lauréat de nombreux prix internationaux pour ses œuvres il publie de nombreux livres pour enfants dont les aventures de « Yok Yok ». Une pléiade d’expositions ponctue son parcours dont la rétrospective «Suite américaine» au Château de Saint-Maurice en 2011.

Ubu 2.jpgAvec Ubu Roi le plasticien marche sur les eaux et remonte à la source de son travail pour libérer de nouvelles bulles. Charmé par la malfaisante épouse de l’officier devenu roi tyrannique et grotesque d'une Pologne imaginaire, le graphiste américano-vaudois s’en donne à cœur joie. Les outrances bouffonnes du héros et la grossièreté de ce qui était à l’origine une farce potache sont multipliées par l’imagerie dégingandée de Delessert. Cent-vingt ans après sa publication l’artiste rajoute une couche d’ironie à l’histoire du roi enchérisseur de sa maléfique épouse. Au simple plaisir des mots s’ajoute la charge des dessins. Ils font mordre la poussière au logos par les agencements et les glissements de leurs percées allègres et intempestives. Une nouvelle fois l’artiste se refuse à dessiner de manière réductrice. Le grotesque se livre au dérèglement du sens. Entre le texte et les dessins il n’y a donc pas de contradiction mais une complémentarité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

22/11/2015

Beckett épistolier dépossédé

 Beckett.jpgSamuel Beckett, « Les Années Godot - Lettres 2 », Gallimard, Paris, 2015.

 

Dans les lettres de Beckett comme dans les œuvres qu’elles jouxtent dans le tome 2 de sa correspondance qui recouvre l’époque des premiers romans et d’« En attendant Godot », le « je » est une pâte bien friable : mais ce « je » atrophié continue inlassablement sa route (pour l’auteur) ou attend de la prendre ou la continuer (chez ses personnages). Parfois Beckett a l’impression que ses mots crèvent au ras de sa peau, parfois que les gestes de ses personnages se poursuivent à l'intérieur de leur poitrine. Il les allonge dans ses missives, les roule dans ses œuvres à la recherche d’un battement rythmique où l’enchevêtrement des voix fait écho à une errance corporelle et mentale. L'écriture trace une géographie anatomique éparpillée et décousue. Et dans certaines de ces lettres surgit une proximité avec la notion de « Corps sans Organes » que Deleuze et Guattari ont développé à partir d'Artaud. Cette configuration est semblable chez Beckett : elle met en question la fonction représentationnelle du signe dans la réalité qui allait influencer en profondeur l’écriture contemporaine.

Beckett 2.pngAvec « En attendant Godot » (comme les romans qui précèdent la pièce) le vrai théâtre de la cruauté « suit son cours ». Il devient la mise en scène d'une machine à produire le réel particulier ni symbolique, ni réaliste. Surgit non un néant originel ou le reste d'une totalité perdue mais une vision « post-war » de l’être. Et si la guerre et ses apocalypses n’ont même pas laissé à la culture l’usage de la parole Beckett a su la reprendre de manière géniale selon un angle particulier. Les lettres du volume 2 montrent un auteur capable de saisir le rapport subtil entre le signe gravé dans le corps et la voix sortie d'une face où l’ancienne mimesis est radicalement déconstruite par une forme de dissolution du langage. Celui-ci émancipe le texte et l'individu loin des idéologies politiques et poétiques de l’époque et reste l’honneur absolu de la littérature. Et ce même au sein de lettres que Beckett nomme parfois ses « dégueulades ».

Jean-Paul Gavard-Perret

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18/11/2015

Claire Nicole & Ginette Mathieu : visitations

 

Mathieu.jpgGinette Mathieu  & Claire Nicole, « Refuge », Passage d’encres, Moulin de Quilio, 300 e.., 2015.

 

Dans les dessins de Claire Nicole se découvrent la lumière et l’obscur. Leurs deux théâtres se superposent. Ginette Mathieu y a trouvé un abri proche de celui qu’elle cultive en Ardèche. Et dans l’hymen des mots et des images existent deux inscriptions, deux étendues continentales. Le texte n’est plus tout à fait à l’intérieur de lui-même. Mais il n’est pas pour autant à l’extérieur à lui. Idem pour l’image.

 

En pénétrant l’un, l’autre s’ouvre en un mouvement réciproque. Ginette Mathieu parle dans les images et Claire Nicole dessine - comme souvent - à travers les mots. Il s’agit de lire, de regarder, de respirer et de méditer dans un espace et un temps clos et ouvert. Existent la chair du monde, celle de l’être et leur énigme laissée vacante. Les mots viennent de l’intérieur des dessins : d’où leur abri. Ils n’y pénètrent pas en simple « visiteurs » mais pour les épauler. Ils témoignent du mystère de la création de l’artiste vaudoise comme l'ombre "parle" de la lumière.

 

Jean-Paul Gavard-Perret