gruyeresuisse

08/09/2014

Hors frontière : D.A.F. de Sade « peintre » de l’amour ?

 

 

Sade.jpgD.A.F. de « Justine et autres romans », éditions établies par Michel Delon et Jean Deprun, coll. La Pléiade, Gallimard, Paris, 2014

 

 

 

L’écriture romanesque des trois textes majeurs(1) de Sade republiés par La Pléiade se règle de manière obsessionnelle afin de polluer le dialogue philosophique par des procédés théâtraux. Ils conduisent à une réflexion majeure. A ce titre, lorsqu’il présente ce qu’il nomme une “ séance ”, - savoir une scène de débauche, l’auteur veille toujours à ce qu’un ordre scrupuleusement précis et respecté s’instaure afin de "détruire" par la bande l'ordre établi : “ L’autel est préparé, la victime s’y place, le sacrificateur la suit ” écrit-il avant d’ajouter plus loin que “ le tableau s’arrange ” et encore “ Mettons un peu d’ordre dans les procédés ”. Sade associe toujours une parole à un corps : et si ce n’est à une individualité propre tout au moins la joint-il à une existence à laquelle il est en demeure de donner une posture. Un tel langage - celui des personnages comme celui des narrateurs - est un langage “ parlé ”, une expression proche de l’oral et non le récit porté vers un destinataire incertain mais bien  celui conçu sous le sceau de la confidence. Sade ne réduit jamais l’écriture au récit pur. Si des espaces lui sont impartis, on ne parle que si l’on a quelqu’un à qui s’adresser pour lui délivrer une leçon anti-morale, anti-sociale.

 

 

 

Sade 2.jpgLe langage se construit dès lors comme reflet de la société et des deux grandes postures d’être que Sade choisit de distinguer (victimes et bourreaux)  et contribue par là à une mise en scène clairement codée du monde tel qu'il est mais qu'il condamne. Dès lors, lire Sade c’est être bousculé dans ses convictions, bousculé par des propos abruptes d’une amoralité difficilement soutenable  (plus particulièrement dans « Les cents vingt journées de Sodome ou l’école du libertinage » et être horrifié par une vision d’un noir absolu de l’homme. Mais c’est aussi, découvrir une aptitude au roman sadien à déranger les autres genres, à les parodier parce qu'ils représentent eux-mêmes les codes propres que le pouvoir accepte, tolère ou se sert.

 

 

 

 La Philosophie dans le boudoir  se moque du conte philosophique à la mode à l’époque des Lumières. Sa Justine est la naïveté et l’innocence personnalisée. Sa vertu la conduit de déconvenues en malheurs face à des individus peu scrupuleux avides autant de son corps que de la convertir à leur philosophie prônant le vice et le crime.  Dans Justine,  si l’héroïne semble posséder les attributs du picaro, elle ne tire aucune leçon de ses mésaventures et demeure d’une naïveté affligeante, désespérante. De même, plonger dans Les Malheurs de la vertu c’est aussi se plonger dans un autre genre : le récit de voyage raté. L’héroïne ne progresse jamais. Par ces distorsions le Marquis interpelle son lecteur, l’introduit dans les coulisse du spectacle non seulement des genres mais aussi du vice donc du monde. Le lecteur peut voir sans être vu au cœur d’une perception accrue des corps en mouvement afin d’en recevoir plus directement leurs sensations les plus profondes.

 

 

(1)Le plus sulfureux (Les 120 journées 6 écrites sur un rouleau de 12 mètre doit sa survie à un collectionneur suisse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les eaux "dormantes" d'Emmanuel Reignez

 

 

 Regniez.jpgEmmanuel Reignez, « Notre Château », Editions Derrière la salle de bains, Rouen, 2014, 10 €.

 

 

 

Il faut se méfier de l’écriture dormante d’Emmanuel Regniez : dès qu’on rentre dedans elle fait des vagues. Des vagues de vagues. Comme si tout se transformait en un film. Pas n'importe quel film. Un désir de film de solitude mais aussi de chair fraternelle et sororale. Un film sans film. Sans pellicule. Pour le désir d'être. Enfermé. Retenu. Dans un château qui n’a plus rien de kafkaïen. « Réalisé » à quatre mains. Pour le bien que ça fait. Pour vivre enfance, vivre en fin dans une sorte de paix. Dans le noir de ses salles obscures. S’y sentir invité. S’y sentir chez soi. Le temps du film. Un temps non pulsé pour qu'il s'étire. Un temps à la Duras. Se laisser aller. Comme dans le courant d’un étrange fleuve Amour. Un fleuve au dessein animé. Noir sur blanc. Film muet mais  cinéma parlant. Parlant de l’origine. Atmosphère, atmosphère. D’où ce murmure qui ne peut se nommer. Preuve que la littérature ne montre pas mais fait mieux : elle apprend à voir. Elle enseigne le temps. Pour entrer dedans. Moteur !

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/09/2014

L'hygiène créatrice selon Robert Ireland

 

 

Irelan.jpgRobert Ireland, « Inframémoire », 240 pages, coll. Re:Pacific, Art&Fiction 2014, CHF 39 / € 26, Lausanne.

 

 

 

Il existe dans le livre de Robert Ireland quelque chose de magique. A partir d’un corps (« L’Opus ») d’intellectuels (« Le Groupe ») avide de spéculations spécieuses autour d’un centre vide  que cherche en vain à valider un des membres de cette Camora de l’esprit, l’artiste américain installé depuis longtemps à Lausanne restitue une liasse  de textes, notes, remarques, dialogues, variantes, notations, etc.. Il n’a pas  la moindre prétention à accorder à ce fonds sans fond un quelconque intérêt. Le créateur le mue en figures collées, rejouées, réinventés selon une expérience plastique qui relève de la synthèse chaotique. Si bien que le livre prend paradoxalement valeur de manifeste : il ouvre les mots au vide en devenant ses images dans un métissage qui métamorphose les obsessions rationnelles des intellectuels (auxquels l’artiste se refuse de ressembler) en pur verbiage,  simple support ou matérialité.

 

 

 

Ireland art.jpgRobert Ireland constitue à travers ce magma et ses  dépôts son propre monde  et sa promenade dans une littérature elle-même vagabonde. L’artiste s’y débarrasse du trop pour y cantonner son nécessaire peu. Celui-ci relève de l’hygiène créatrice. Les mots font le deuil d’une équivalence présumée par ceux qui les font fonctionner. Face à eux l’artiste opère un autre travail et savoir. Ni affectif, ni rationnel ce dernier crée  une utopie (que n’aurait pas renié Max Bill)  er une nouvelle « géographie » du livre. L’art ne reflète plus des convictions spéculatives : il les déstabilise, les déshabille jusqu’à la  nudité aussi comique que subversive  selon une esthétique paradoxalement proche du dadaïsme éternel, seule manière de venir à bout de la misère symbolique.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret