gruyeresuisse

13/05/2014

Patrick Suter : l’invention du monde

 


 


 

Sutter.jpgPatrick Suter, « Frontières », trace(s), passage d’encres, Moulin de Quilio, Guern (France)

 

 

 

Créant un lien entre théâtre et essai Patrick Sutter - professeur à l’Université de Berne -  renoue à sa manière avec le théâtre engagé disparu dès les années 80 du siècle dernier sous l’effet à la fois de la décomposition du monde tel qu’il était et de l’ouverture à la mondialisation qui a encore bien du mal à se théoriser comme à se « légender ». L’auteur prouve que le concept de «théâtre-essai» devient un processus où prime la façon d’organiser les propositions encore insaisissables mais qui correspondent aux mouvements du réel. D’où dans « Frontières » les emprunts aux écrivains, anthropologues, historiens comme à divers rapports d’ONG et d’organismes internationaux. Ces allusions se présentent comme un modèle possible de l’invention dramatique. Elle ne se limite plus à une mosaïque mais fait corpus et opus  afin de penser les « frontières » qui déterminent l’organisation du monde et dont les assemblages mettent en question la textualité, le bilan et jusqu’à son cycle écologique de celui-ci.

 

 

 

Selon un principe hérité d’Olivier Rolin le Genevois met concrètement en évidence comment le texte dramatique peut se composer - sous-tendu par une visée politique - pour construire une nouvelle société, et une nouvelle littérature dramatique. Suter propose ce que Mallarmé nommait « universel reportage » pour le métamorphoser en langage poétique et dramatique. L’auteur s’y fait autant médiateur que créateur d’un genre encore utopique où les documents d’origines s’offrent comme références et objets de détournement. L’hybridation devient une arme qui permet une fusion rêvée afin de parler le présent selon une perspective esquissée par Claude Simon, Butor puis Rolin. A l’époque d’Internet et de la révolution numérique le talent du jeune créateur tient à la capacité de faire le lien et de réorganiser des éléments disparates. Son texte redevient donc un « cloître » où s'interroger afin - par delà le concept de frontière - de renforcer la communauté humaine.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

04/05/2014

Peter Bischel Cervantès du XXIème siècle

 

 bichsel 2.jpgPeter Bichsel, « Chérubin Hammer et Chérubin Hammer », Héros Limite, Genève

 

 

 

 

 

Peter Bischel interprète le sens caché de la fiction dans un subtile jeu de double et de doublure afin d’en exhiber une autre scène. Dans son roman au titre énigmatique « l’histoire n’est pas celle de Chérubin Hammer. Chérubin Hammer, c’était quelqu’un d’autre, mais quelqu’un d’assez digne pour laisser le héros discret de cette histoire disposer de son nom ». Tout se joue dans l'écart des identités homonymes en une double partition et une parturition des êtres dans la joyeuse liberté de la fiction qui joue de ses héritages et ce dans un esprit cher à deux de ses compatriotes (et amis) Max Frisch et Friedrich Durrenmatt.

 

Bischel.jpgDépouillés de toutes modalités affectives les "corps" de l'auteur sont des corps rapatriés exposés comme prélevés  qui racontent une histoire sans demeurer des otages de la fiction. Celle-ci pose bien des questions : Que sont des corps, des personnages ? Qui rêve à travers eux ? Pourquoi ne pas inventer de nouveaux rapports de réalité dans un roman ? Ici les personnages ne sont plus seulement des figurants mais des visiteurs. Ils complotent quelque chose comme un rapt  eu sein de  l’immense histoire du roman. L’auteur en crée en "contre bande" une autre mythologie. L’écriture conjugue l'actif et le passif. Elle empreint et imprègne dans le même espace littéraire les traces et semences de deux êtres énigmatiques qui n’en font qu’un (mais chacun de leur côté).  Ils sont mis à flot hors d'un simple effet de miroir. A travers les couches de fiction l’auteur s'en prend à deux "originaux" en franchise de modèle. A Narcisse fait donc  suite la ruse de la sublime Écho (au masculin). Le roman fait sécession de manière lucide pour se séparer de ce qui l'affectait avant de toute sa rigueur banale. Et si une telle fiction fait rêver c’est surtout  parce que nous y perdons pied. Nous sommes délicieusement noyés là où se cherche la ligne de flottaison ou de partages entre deux corps étrangement "amphibiques".

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Luc Andrié entre effacement et révélation

 

Andrié 2.jpg

 

 

 

 

Après une enfance entre brousse et cités d’Afrique du Sud et de l’Est,  bercé par les accents tsonga de ses nounous et le portugais de ses camarades de classe au Mozambique où il apprit dit-il « l’innocence »  Luc Andrié arrive en Suisse à 16 ans. Devenu objecteur de conscience il est emprisonné quatre mois. Il découvre « par désœuvrement, par nécessité, presque par hasard », le dessin.  Installée dans le Jura Vaudois à la Russille il maintient entre le monde et lui une distance qui se retrouve dans ses œuvres. Pendant longtemps ses œuvres ont pu choquer d’abord par leur sujet avec « Rien d’aimable » hier, « the opposite sexe » plus récemment et bien sûr  ses étranges portraits du peintre en slip (qu’il refusa de qualifier d’autoportraits). Au Mamco il a présenté « Bolaño » : le choc change de direction. Dans les dix neuf tableaux l’image semble disparaître ou pour le moins « s’indéterminer » en rectangles d’une extrême pâleur. L’artiste cultive le grisâtre tirant parfois vers verdâtre ou rosâtre qui se veulent dissuasif et repousser le regardeur. Avec un peu d’attention celui-ci discernera pourtant un même visage froid. Il s’agit de celui du poète chilien Roberto Bolaño qui devint pour le créateur un compagnon de route, un interlocuteur imaginaire.

 

 

 

Andrié.jpgTouché par ses textes sur l’exil, la pauvreté et les valeurs du cœur le peintre évoque son dialogue muet en ses oeuvres. Mais par delà cet hommage il interroge le rôle du portrait et de la figuration. Si bien que ce qui semble le nœud de l’œuvre à savoir l’effacement est lui-même oblitéré : « La disparition ne m’intéresse pas, dit L. Andrié, c’est trop romantique pour moi. » écrit le peintre. Il prouve que l’image la plus mince n’est pas une simple image. Preuve que la peinture laisse filtrer un réel plus profond que l’apparence. Ni fantômes, ni simulacres les portraits transforment l’apparence par entropie nouvelle. Elle permet au regard de sortir de sa prison mentale. Le portrait devient ce que Bernard Noël nomme «  un appelant ».  Par ce qui semble s’effacer le regard s’enrichit d’un nouvel œil. Mais la peinture du portrait ne donne pas toutes ses clés. Andrié sait qu’elle garde la taille de son mystère, qu’elle demeure est un calcul qui ne l’épuise pas. C’est pourquoi l’artiste traque une réalité sans ressemblance, lâche l’apparence pour une obscure clarté. Le dehors où le dedans s’exile pour se voir. Retournement sans retour en quelque sorte.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret