gruyeresuisse

01/01/2016

Laurent Guénat et la « métamorpause »

 Guénat.jpgLaurent Guénat, «Le corps, une nourriture qui tient au ventre », « -36 Editions », Les Bayards, 2015.

 

Laurent Guénat répond de manière double (texte et images) à deux questions essentielles : « qu’est-ce qu’un corps ? Que peut-on en faire ». Si l’on en croit l’artiste le corps c’est de la parole, de la pensée, des protéines. Et il le prouve. Ce sont aussi des gestes et leur cirque : le créateur l’anime, le dresse et tord sous la douleur et le désir. Sous l’attente aussi. Car chez lui le corps fait superbement des siennes et lorsqu’il devient poète, Guénat le sort - s’il en était encore besoin - de toute ascèse. Le peintre est dedans, là où le support devient miroir prêt au sacre de la chair altière pour laquelle il « vote » à tous les coups – car il faut que ce corps exulte.

 

Il reste avant tout la maison de l’imaginaire plus que celle de l’être. Cela permet de l’arracher aux causes temporelles en le portant - moins que vers la fin de certaines fonctions - à la « métamorpause ». Tandis que le dessin met du vivant dans sa mécanique, le texte le découvre encore plus nu. Mais soudain son érection est celle de l’intelligence. Preuve que parfois, l’homme bande avec sa tête. Bref le créateur rappelle que nous sommes jamais plus près de quelqu’un que de notre corps. C’est pourquoi, puisque chaque jour le temps devient plus pressant, il faut le prendre à bras le texte pour l’étreindre, le remuer avant qu’il ne s’affaisse et ne s’évapore « en bulles légères ». Que demander de plus à l’art et au poème ?

 

Jean-Paul Gavard-Perret

22/12/2015

Zoé Balthus : l’avant et l’après

Balthus.jpeg

Pour demeurer vivante, la poésie doit d’une certaine manière se résoudre à l'abolition de l'évènement. A ce prix elle peut rester une passeuse clandestine. Et s’il n’y a pas désormais d'évènements sans leur image  Zoé Balthus la supprime afin de transcender à sa main le trauma du 11 septembre 2001. Dix ans après elle propose une autre sidération par effet de langue et non de "réel". Elle infuse l’Histoire dans la sienne. Face à l’image la plus diffusée dans le monde (la destruction des Twin Towers) l’auteur donne un sens intime au désastre et à son odeur de sépulture. Elle montre comment s’est fermée (en partie) une vie qui jusque là était celle de son propre rêve, de son propre désir.


Balthus 2.JPGDe la catastrophe programmée par les fous de dieu, l’auteure tire une interrogation, fait remonter « du » songe qui n’a rien de creux. Elle crée une ouverture dans la percée événementielle. Porteuse d’émotions l’écriture se nourrit non seulement de la force de la nostalgie mais surtout de celle de la vie selon une configuration de l’intime et un salto arrière. La femme d’avant 2001 n’est plus. Mais plutôt que d’accorder un culte à l’image des ruines fumantes qui - comme les bonnes soeurs de Klossowski - fourbit par sa piété un supplément d’excitation libidinale malsaine, la créatrice propose une évocation poétique subtile. A « la caresse qui ne sait pas ce qu’elle touche » de Levinas répond la caresse non du spectacle de la désolation mais de ce qu’il expulsa définitivement. Zoé Balthus s'y retrouve plus béante d’inquiétude métaphysique mais aussi de porosité. Elle espère que « la nature roucoule » encore et qu’il y ait des hommes pour glisser leurs mains sous « les robes de crêpe » des femmes. Bref que le Manhattan d’Allen et de l’auteure soit. Mais le doute subsiste d’où la prégnance de cette confession intimiste.


Jean-Paul Gavard-Perret

Zoé Balthus, « NYC, U and me », éditions Derrière la salle de bains, Rouen, 2015.

 

 

02/12/2015

Résurrection de Louis Soutter

 

 

Soutter 4.jpgSereine Berlottier – Louis Sous la terre – Argol, 102 pages, éditions Argol, 2015.

 

 

La narratrice du livre de Sereine Berlottier (multiple et une) accompagne la solitude du peintre Louis Soutter (1871-1942). Sutter 3.pngElle rentre en proximité avec lui jusque « dans les jupes d’une femme » même si aucune présence n’a pu le sortir de son enfermement et de ses marches forcées qui rappellent celle de Walser. Etre - par delà les époques - en une feinte de proximité avec l’artiste permet à la poétesse française d’être au plus près de sa souffrance et de sa création. Celle-ci aboutira aux figures dégradées mais puissantes formellement que Soutter finira à tracer au doigt à la fin de sa vie et pour des raisons de santé : « Mettant au trou, à terre. / Creusant dans le petit trou de la terre. ».

 

Soutter 3.jpgSereine Berlottier mêle habilement (avec un clin d’œil lacanien) la vie et l’œuvre comme elle mêle dans son « récit » le tu, le je, le on, le nous. Le désordre de la vie de Louis Soutter se retrouve dans l’esprit du livre. Il suit l’artiste de manière chaotique de la Suisse à Bruxelles, aux USA et jusqu’à l’asile de Ballaigues où il s’adonna au dessin et à la peinture de façon frénétique dans une maison réservée « aux vieillards et aux indigents du canton » où il meurt au moment où son œuvre est exposée à New-York et Lausanne. Si bien que l’auteure peut s’adresser à l’artiste en lui lançant « Ta vie se commence quand elle se termine ». Jamais enfermé dans un cadre le livre de ruptures se fait le frère de l’artiste : du dessous de la terre il provoque sa résurrection.

 

Jean-Paul Gavard-Perret