gruyeresuisse

26/01/2015

« Blanc Bonnard et Bonnard blanc »

 

 

 

Bonnard.jpgPierre Bonnard, « Observations sur la peinture », L’Atelier contemporain , Strasbourg, 70 pages, 15 euros, 2015.

 

 

 

 

 

Si l’on en croit Bernard Noël : parler de la peinture est une magie décevante qui « convoque le tout et ne fait apparaître que le rien ». Néanmoins lorsque un peintre tel que Bonnard ose la dire cela devient passionnant. Passionnant et « hors de propos » puisque le peintre revendique le terme désormais honni : « beauté ». Elle est pour lui  « la satisfaction de la vision ». Et le peintre d’ajouter « ce qui est beau dans la nature ne l’est pas toujours dans la peinture ». Ce chapelet d’évidences aura de quoi réjouir les détracteurs de l’artiste. Néanmoins ces observations - pense-(pas)-bêtes au jour le jour - possèdent pourtant la force et une énergie qui tiennent à l’abrupt de leurs dogmes et  à la profondeur du style.  Ecrits à la hâte sur un bloc-notes journalier ces "aphorismes" (qui n'en sont pas) n’étaient pas faite pour la publication mais pour l’usage intime du peintre. L’ensemble reste néanmoins  une mine de réflexions à qui s’intéresse à l’art. Le corps y devient entre autre une idée plus étonnante que l’âme

 

 

 

bonnard 2.jpgPar leur caractère frontal les propos peuvent sembler simples (vois ci-dessus) mais le plus souvent ils mettent en évidence la complexité de l’art. Une remarque telle que « Tout effet pictural doit être donné par des équivalents de dessins. Avant de mettre une coloration il faut voir les choses une fois, ou les voir mille » ne prend tout son sens que pour ceux qui s’intéressent de l’intérieur à la peinture. L’analyse est là pour ouvrir un autre regard  et une autre compréhension non seulement sur l’œuvre de Bonnard mais sur la peinture en général. Elle illustre dans la fragmentation combien l’imaginaire possède un sens par la réflexion sur la technique comme sur l’existence qu'il induit.  « Pinceau d’une main, chiffon de l’autre » l’artiste resta à ce titre un des abstracteurs de quintessence et des peintres de l’épuisement chers à Beckett. Son fameux jeu de mots « blanc Bonnard, Bonnard blanc » fut lancé plus pour le plaisir que pour la vérité.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

17:08 Publié dans Images, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

14/01/2015

Poésie plastique d’Anouchka Pérez

 

Pérez 2.jpg

 

Anouchka Pérez, « Hiver 2015 », La Place des Arts, Lausanne, du 22 janvier au 7 février 2015.

 

 

 

Une fois que le regard s’est posé sur les œuvres d’Anouchka Pérez il ne les quitte pas.  La pensée court, cherche un sens dans les intentions du défi plastique et « littéraire » de l’artiste.  Les mots prennent en notre imaginaire des prolongements car il se nourrissent de celui de l’artiste.  La sensualité remplace tout propos discursif. Elle se glisse dans des tableaux où support et surface ne font qu’une seule « étoile ».  Ils ne sont plus une dualité mais ramènent à l’ambiguïté essentielle de tout langage. Entre image et mot il y a donc moins contraste qu’hymen. Au principe du double se substitue  l’union intime par la matière et le choc émotif qu’elle crée. A partir des mots l’image devient captivante, suggestive et précise. Nulle littérature  en cela mais de la poésie pure par la conjonction des mediums et des langages. Doublant verticales, horizontales et obliques  les mots font masses plastiques selon une maçonnerie ou une menuiserie imparables. Comme l’écrivait André Pierre de Mandiargues lorsqu’il évoquait les mots dans la peinture, ceux d’Anouchka Pérez « salent » voire pimentent très fortement la notion même d’image pour la métamorphoser. Nous pouvons que plaindre ceux qui préfèrent manger fadasse.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/12/2014

Florence Grivel & Julien Burri : yeux ouverts, yeux fermés

 

 

 

 

 

 

Burri.jpgFlorence Grivel & Julien Burri, « Ice & Cream – Humeurs glacées », Art&Fiction, Lausanne, 2014, 66 pages, 23 E?, 31,5 CHF.

 

 

 

Il y eut toujours chez Burri toujours des glaciations  :

 

« La froidure scintille,

 

Remplace les objets déconnus.

 

Penser en gestes, en couleurs,

 

Ne plus penser bientôt.

 

Appeler, mais dans l'oubli, personne ne se lève ».

 

Personne jusqu’à ce que que le gel des corps soit remplacé par un plaisir sciemment crémeux  :

 

« Ce que le froid a patiemment construit (…)

 

D’abord on ne voit rien ».

 

Mais peu à peu

 

« La chaleur défait les mailles

 

Du réseau cristallin

 

Le temps s’enfuit, coule des doigts »

 

Pour l’extase. Et si des reliefs ont longtemps nargués la mémoire du poète, ceux des crèmes glacés - que Florence Grivel façonne et empile à sa main - créent de nouvelles correspondances. Elles dépassent le pur jeu poétique et iconique. Existe toute une manière d’appeler la réalité et d’épeler le temps. Et ce à travers ce qui se déguste yeux ouverts, yeux fermés.  

 

 

 

Le délice prend le temps de passer l’écluse. Il possède des couleurs aux affres complexes. Car la glace donne des formes pour mieux les défaire. Elle s'incline peu à peu  vers la lumière intérieure. Le silence se fait. Mais Burri et Florence Grivel le raniment. Tel un chat il s'enroule dans la gorge.  Sur le clavier des sens tout ronronne et caresse.  Petit bonheur d'un sou (ou presque). En plein été l’hiver, en plein hiver le carnaval des anges chamarrés. Dans un tel plaisir (et un tel livre) tout oscille entre le retrait pudique et le crime abstrait, entre l'orgasme de la substance et le solipsisme des parfums.  L'ivresse se prend par les dents ou se laisse glisser déboulonnant en sirop toute pensée afin qu'elle devienne un sucre lent. 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret