gruyeresuisse

20/11/2020

Comment j'ai écrit "Joguet Joguette"

Joguet.pngAucune cible ne se touche d'emblée. De dessous les muqueuses l'incessant est en reprise. Il impose un index qui entrouve l'opportunité d'un codex au fil fluctuant (qui ne coupe pas le beurre). Mais il se peut que l'instinct de conservation comporte de tels excès qui finissent pas contaminer.

Tisser et détisser sans cesse un grand tapis que l'eau de bains imbibe sous la mousse des histoires humaines, des amours infinies. Elles combinent l’amusement et le mystère, conduisent à s’interroger sur l’essence de la littérature et sur l’existence d'un motif secret. Celui qui constitue la trame de l'écriture. Elle revient comme un leitmotiv, de texte en texte.

Joguet 2.jpgChaque laïus marie mémoire et fiction. Il ne veut pas conserver ni congeler les souvenirs, mais retrouver les émotions et le regard décillé d’une histoire d'histoires - elles se frôlent sans se voir. Au passé qui n’est fait que d’illusions, l'écriture veut  donner un avenir. C’est un futur antérieur, vivant. C’est un retour frictionnel qui cherche une impossible vérité et crée une histoire qui n’aurait pas dû ou pu exister.

Jean-Paul Gavard-Perret

(Réponse à une lectrice de ce blog)

"Joguet, Joguette", Z4 éditions, 2020.

10:43 Publié dans Humour, Lettres | Lien permanent | Commentaires (1)

16/11/2020

Michel Thévoz hors-cadre

Thevoz.jpgEn attente de l'exposition prévu le 11 décembre "L'Art Brut s'encadre", Michel Thevoz propose son essai sur un double encadrement. Celui, matériel, du liseré plus ou moins large ou chargé qui délimite une œuvre et celui - plus mental - de l’artiste libéré et enfin dégagé de ses maux (ou à travers eux) projette sa psyché considérée comme "aliénée" grâce à un "art brut". Le temps est révolu où son musée de  Lausanne était visité comme un zoo. Thévoz est de ceux qui ont désenclavé cette vision et accordé une vraie lumière à de telles oeuvres. Ceux que Jean Dubuffet définissait comme "indemnes de culture" ont osé inconsciemment une liberté que les artistes "normaux" ne se permettaient pas forcément.

Thevoz 2.jpgNulle barrière chez des artistes qui se soucient si peu du cadre et quelle qu'en soit la nature ou la matière. Ils ignorent un tel accessoire culturel. Et l'auteur nous ramène à ceux qui dans leur maladie et leur délire schizophrénique se prirent parfois pour des dictateurs, des prophètes ou qui comme Wölfli, Gustav, Crépin, Marcomi, Godi et bien d'autres s'en remirent à des inspirateurs surnaturels. Bref tous étaient incapables d'encadrer leur création. Et c'est ce qui en fait le prix. Leur créativité ne connaît pas de "fins" ou de règles. Leurs fenêtres s’ouvrent non sur ce qu'on prend pour le réel mais sur leurs propres abîmes qui sont parfois des cimes.

Thevoz 3.jpgThevoz le souligne. Et, poussant plus loin, il propose  une typologie psycho-socio-mythologique des encadrements bourgeois. Elle est des plus pertinentes puisque ceux-ci témoignent parfois de la volonté d'emprisonner des oeuvres souvent subversives en des cages dorées qui réduisent le créateur au rang décorateur. Sans parler de ceux qui ne pouvant s'offrir qu'un oeuvre mineure le compensent par un encadrement démesuré. Mais ce livre tient avant tout par sa défense de l’Art Brut . Thevoz rappelle qu'il contient des chefs-d’œuvre que l’art officiel n’atteint pas forcément. L'auteur poursuit sa défense et illustration d'un art qu'il accompagne et réhabilite pour sa reconnaissance et même si la signature des grands maîtres garde trop souvent plus de valeur que les oeuvres elle-mêmes.

Michel Thévoz, "Pathologie du cadre – Quand l’Art Brut s’éclate", coll. Paradoxe, Editions de Minuit, Paris, 2020, 160 p., 18 €.

10/11/2020

Victor Segalen et la recherche du sublime

Segalen.jpgChacun des livres de Segalen est une rencontre : avec les autres, avec le monde,  avec des œuvres et avec lui-même bien qu'il ne cesse de se fuir. Mais pour se retrouver. C'est pourquoi les deux tomes de cette édition sont ordonnés  judicieusement par Christian Doume dans le mouvement des forces qui anime les œuvres et leurs marges au fil du temps.

Segalen 2.jpgL'exotisme s'y taille la part de lion. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Il n'a rien ici de superfétatoire ou de platement touristique. D'autant que Segalen a horreur des écrivailleurs qui flattent le lecteur. Ordre et désordre vont ici de paire. Ou plutôt demeure l'ordre du désir contre la répétition, bref le désordre et l'inassouvissement. En ce sens l’un et l’autre nous disent la précarité et l’incertitude. Mais la beauté du monde aussi.

 

Segalen 3.jpgPrédateur de l'éphèmère contre l'effet-mère qu'il dut supporter, Segalen ne cessa d'écrire autant dans l’urgence que dans le recueillement. Le poids de l’existence en ses déplacements sont là pour que l'auteur en reste le complice. En son "apprend-tissage" il est allé au bord inespéré de vies inconnues pour éclairer l'orage par la parole et devant de multiples horizons. C'est aussi pénétrer dans un champ intérieur où se reforment d'autres rêves d'existence contre la solitude dont ses "Odes" restent le témoignage.

J-Paul Gavard-Perret

Victor Segalen, "Oeuvres 1 et 2", Editions de Christian Doumet, Bibliothèque de la Pléiade Gallimard, 2020.Chaque exmplaire 67,50 E. 62, 50 E. avant le 31. 08. 2021. Parution le 12 novembre 2020.