gruyeresuisse

04/08/2018

C’est au pied de l’échelle que se repère le vivant - Richard Meier

Meier 2.jpgLes carnets de Richard Meier prouvent que la vérité n'existe pas : mais elle prend une certaine lisibilité dans de tels leporello à fonds multiples. Plutôt que de mettre du riquiqui dans les mictions, les matrices des pages et leur développement deviennent des accès aux fermentations du créateur et ses caprices des dieux pour mortels. Le livre se déploie et se déplie entre lumière et ombre où « l’espace fécond et déchiqueté » fend la parole avec le dessin de quatre échelles et des jeux de trapézistes. Si bien que le créateur lorsqu’il coupe « l’entre de la lumière » semble n’avoir plus rien à dire (ce qui reste à prouver) mais encore beaucoup à montrer.

Meier 3.gifIl s’agit une fois de plus de penser en action et sans omissions dans les palettes en noir et blanc du pâle être qui remonte en quelques pans de couleurs. Plutôt que de passer sous les fourches caudines des échelles il convient de gravir les échelons. Dès lors tout est bon pour atteindre le ciel et c’est une autre version de s’envoyer en l’air.

Meier.pngIl suffit d’avoir dans le ventre suffisamment de courage et d’encre afin que du noir d’entrailles jaillissent ce que l’inconscient cache. L’écriture n’est non seulement « bonne qu’à ça » mais joue ici totalement son rôle. Et lorsqu’elle ne suffit pas, l’image lui permet de sortir encore. Il y a là le risque de se briser les os mais c’est ainsi que « l’ardore » suit son cours pour s’éloigner du Styx par la passion qui reste un souffle attaché à la viande - comme l’avait compris Artaud - avant que le temps du silence efface les mots, les images. Ici demeurent leurs sillages.

Jean Paul Gavard-Perret

Richard Meier, « L’échelle pour la page », Editions Voix, Elme, 2018.

 

 

01/08/2018

Michel Onfray saigneur des ânes hauts

Onfray.jpgLe fromage de tête concocté par Michel Onfray est constitué d’une part non négligeable d’andouille de Vire et d’un peu de cervelle. C’est d’ailleurs le meilleur moyen de proposer un menu idéal – avec trou normand eu égard à l’origine du prince des nuées – pour l’édification du plus grand nombre. Afin d’inventer ses mixtures le philosophe histrion pratique une formule qu’il reproche à tous ses détracteurs : il utilise l’art des citations sorties de son contexte – aidé en cela par tous ses dévots qui sacrifient à son apostolat et assurent le travail préparatoire de tels montages.

Onfray 2.jpgAvançant sous la paternité du philosophe Gerfagnon – son père putatif – le penseur sachant penser garde pour ennemi premier Bernard Henri Lévy. C’est dire le niveau où il place son combat philosophique. Se cache simplement un désir d’être calife à la place du calife pour celui qui trouve en un «Conforama» pseudo matérialisme l’abstraction spéculative idéale : se voulant d’un genre nouveau, elle fait du faux paradoxe une petite musique des ténèbres ou de chambre. Flattant tous ceux qui l’écoutent – ils sont nombreux et lui procurent une adoration sans borne - Onfray reste le plus racoleur de démagogues. Il jette aux orties tous ceux qui hier comme aujourd’hui pourraient lui faire de l’ombre. De la philosophie ne demeure qu’un brouet : acide il n’est que sirupeux. En feignant de parler au nom des « sans grades » il ne représente que le démiurge des gogos qui prennent pour argent comptent son brillant inox.

Ses pseudo combats de refondation se réduisent à une panacée quasiment "people" eu égard à la qualité d'arguments qui tiennent plus de l’alcôve que du débat d’idées. Pour Freud, Sartre, Beauvoir, Sade hier ou pour la Bible et de ses anonymes, le traitement est toujours pratiqué par le petit bout de la lorgnette - ce qui épargne tout débats d’idées. Mais force est de constater qu’entre Calvin ou Luther et notre ravi il y a loin de la coupe aux lèvres. Celui qui se dit un nouveau Job n’est qu’un jobard.

Onfray 3.jpgCe qui n’empêche pas France Culture de faire le lit du médiatique rançonneur des idées dont la gloire médiatique rejaillit sur la chaîne du savoir... Qu’importe si l’occident chrétien est remisé à une supercherie au profit d’un filage aussi douteux que spécieux et par lequel l’auteur pave de bonnes intentions les voies des Marine Le Pen et Mélenchon adoubés au rang d’une bande de révoltés dont le Robin des Bois normands devient le chef. Tout cela reste un peu mince mais néanmoins une telle logorrhée devient le grand œuvre ou la clé multiple du bricoleur de l’absolu comme de la réalité, de l’exterminateur des rats de la philosophie (Platon et Kant ne sont pas épargné) sous couvert d’une pensée de rupture. Elle n’instruit rien d’autres qu’une clôture : preuve que les « fake news » ne sont pas le privilège de Trump. Le nouveau Saint Michel terrasse ses dragons par une idéologie de la déblatération.

Jean-Paul Gavard-Perret

"Brève encyclopédie du monde", (3 tomes, Flammarion). Le tome 3 de cette Trilogie : « Décadence » est en écoute France Culture, été 2018.

29/07/2018

Les parousies de Marie-Laure Dagoit

Dagoit.jpgMarie Laure Dagoit aime jouer avec ses mots et ses images comme avec ceux et celles des autres. Fidèle à ses parousies, elle secoue les « sacs à moi » de Freud comme « l’âme à tiers » de Lacan. Qu’importe pour elle le flacon pourvu qu’elle s’y distille les ivresses de ses jeux d’esprit et du reste - qui n’est pas rien.Serait-ce finalement que la seule patrie réelle, le seul sol sur lequel la créatrice puisse marcher, la seule maison où elle puisse s’abriter, est le langage et les images ?

 

 

Dagoit 2.JPGCertes l’auteure et éditrice les ranime mais il ne faut pas limiter à cet espace l’envergure de celle qu’on appelle Sexie que « tout le monde loue, trouve incomparable » dans ses « party » d’hier et d’aujourd’hui. En de tels lieux et ailleurs « même les chiens la regardent de travers » dans « sa jupe trop étroite ». Ses jambes étaient fines. Elles n’ont pas changé. Et des vautours les convoitent toujours : « Devant moi, s’étendent à perte de vue, les hommes. Je les regarde se débattre, frémir, rire, se dresser, tomber, se redresser, tomber à nouveau, se frapper, se parler, sourire, pleurer, jurer, tout entiers » le tout dans l’espoir de croire la posséder dans leurs prospérités d’un vice qu’ils prennent pour vertu.

Dagoit 3.JPGLe sachant, elle sait fouetter l’âne et ses fantasmes. Il rêve de lui ôter ses dernières dentelles. Dès lors elle n’a parfois qu’un but : faire passer de tels animaux en rut par ces trous à joie que les tailleurs de pierre se plaisaient à enfiler, après les avoir farcis de suif de bœuf tiède au XIIème siècle (ils en existent encore dans l’église monolithique d’Aubeterre la bien nommée). A défaut d’un tel lieu, les bestiaux s’occupent néanmoins de leurs plaisirs vicaires d’une main agile que Marie-Laure Dagoit anime au fil de son œuvre et son « amor fati ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Marie Laure Dagoit, « Coffrets », 20 euros, www.maisondagoit.com

(Photo 1  :Gilles Berquet)