gruyeresuisse

14/08/2017

Agnès Martin-Lugand : le sourire de Véra

Lugand.pngSi Véra l’héroïne de ce roman (enfin ce qui lui ressemble) sourit uniquement la bouche fermée ce n’est pas - à l’inverse de la Joconde - parce qu’elle a de mauvaises dents mais parce qu’elle ne se permettrait pas le moindre écart intempestif et superfétatoire. Preuve que le livre est rassurant, propre sur lui. Rien ne dépasse. Le couple armé de ses trois enfants doit supporter un échec mais un client imprévu sauve la mise. Ce qui pourrait devenir un cauchemar reste un rêve éveillé. Des ambitieux veulent mettre des bâtons dans les roues de la vie : ils en sont pour leur frais. Nulle question de limiter l’avalanche des bons sentiments.

Lugand 2.jpgL’auteure - qui ose un sourire plus large - parsème sa prose de valeurs refuges et de mièvreries sur le couple. Manière d’y croire, voire de nous conforter dans les erreurs de l’hyménée et de le « boire » jusqu’à la lie. Agnès Marin-Lugand ignore l’hallali sentimental. Son livre est donc parfait pour les « intranquilles ». Ils trouveront là une huile de liant pressée à froid. Tout est fait pour rassurer le gogo en un appel à la perfection mâtinée de bons et de méchants bien délimités. Tous les clichés sont aux gardes à vous en cette distraction. La tiédeur n’a rien de sensuelle : tout est réchauffé mais rien de brûlant. Il n’est jamais question d’identité fuyante, introuvable. Pour un tel couple la reconquête est toujours de saison. La nature du langage est en harmonie avec la platitude du propos. Marc Lévy n’a qu’à bien se tenir. Il fait des petits dans une mise en acte de l’absence totale d’écriture. Le caractère inconnaissable de l’âme humaine (ne parlons même pas du corps) est renvoyé aux calanques grecques. Lecteurs sérieux s’abstenir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Agnès Martin-Lugand, « J’ai toujours cette musique dans la tête », Edition Michel Lafon, 2017.

13/08/2017

Denise Mützenberg : jamais rien de trop

Mützenberg.jpgDirectrice des éditions de poésie Samizdat (avec sa sœur Claire Krähenbühl), Denise Mützenberg est une auteure rare qui écrit en romanche et français. Elle « sacrifie » sa propre écriture à la défense de celle des autres. Pourtant, son premier livre fut écrit et édité lorsqu’elle avait onze ans (« Le Fils de la forêt. » avec des illustrations de sa jumelle Claire). Depuis, à part une période de doute, elle continue à écrire et reste fidèle au Grand-Saconnex siège de Samizdat ses éditions. S’y découvrent des poètes méconnus tels de Morresi, Prisca Augustoni, Anne Bregani, Denervaud, Etchegaray , Béatrice Corti-Dalphin. Bertrand Schmid et jusqu'au livre fulgurant de Marion Schaller "Fenêtre sur cour".

Mutzen 4.jpgD’un père typographe et éditeur du journal socialiste Coude à coude elle est née dans les livres et garde le souvenir des belles éditions que furent « La Guilde du livre ». Sa sœur s’oriente vers l’image, Denise quant à elle « garde » l’écriture. Au retour des USA de sa jumelle, elle voit qu’elle s’est mise à écrire et - du moins le pense-t-elle - mieux qu’elle. S’en suit une crise de création qui va déboucher sur l’ouverture de Samizdat dans le but plus ou moins implicite d’éditer les mémoires de leur père (restés aujourd’hui inédits). La maison devient une sorte d’archive poétique de l’existence. Denise se transforme en éditrice de sa sœur avant de coécrire avec elle sur la question gémellaire « Le Piège du miroir ».

Mutzen 3.jpgCelle qui fut d’abord institutrice continue son œuvre poétique en marge de son travail d’éditrice élaboré auprès de son époux disparu il y a quelques années. Elle a écrit sur sa disparition un poème superbe « Pour Gabriel » (Ed. Le Cadratin, 2012) où elle évoque la perte en quelques mots : «Soudain ce cri / silencieux / de moi vers lui: / Maintenant tu es partout.»

Mützen.jpg Les éditions Samizdat comme l’œuvre de son animatrice marquent les lettres romandes. Certes les deux sœurs vont passer le flambeau : mais les titres et l’écriture de Denise suivent leur cours. Sa poésie est limpide, loin des postures laborantines où le canular sauvage fait du poète un clown blanc et un clone triste. Refusant le style apprêté, ampoulé, métaphorique, l’auteure tire des diamants de la houille. Elle sait retrouver dans le monde sensible les présences des choses et surtout des êtres. Elle parle des ravages des premières, des blessures des seconds en marchant vers un secret, vers cet inconnu connu ou ce connu inconnu que tout grand poète cherche chacun à sa manière.

Jean-Paul Gavard-Perret

Le bois de velours, Genève, Le Miel de l'Ours, 2016., « Aruè – Poesia Valladra – Poésie romanche de Basse-Engadine et du Val Müstair »Anthologie éditée par Denise Mützenberg, préface d'Annetta Ganzoni, traduite par Walter Rosselli, peinture de Jacques Guidon, Grand-Saconnex, Samizdat, 2015.

 

09/08/2017

Les sommes athéologiques de Katherine Detraz

Detraz3.jpgMéthodique, faisant descendre et monter, vider et remplir, dresser des hiéroglyphes, quittant la langue pour la transformer en acte Katherine Detraz crée des textes puissants, impressionnants de simplicité et de souffle. Pas de drame de la vie mais son chant à travers les textes-corps qui ouvrent les uns aux autres et délivrent des secrets essentiels : « La vie n'est pas faite uniquement de passion. Mais que vaut une vie sans passion d'aimer, de brûler, de vivre, de dire, de partager, de crier, d'écrire, ou tout ce que vous voudrez. Detraz.jpgL'intensité de l'émotion est le cœur de la vie ». Seule la passion est le pain quotidien qui innerve les cantates de l’auteur. Elles ouvrent l’espace à où jouent les corps dans l’appel constant à la polyphonie du deux, loin des vies contradictoires ou contrariées : « Ce feu que tu allumes / Qui se plaque contre mes seins / Coupe la respiration / Impatience et brûlure / Confondues / Comme une envie de hurler retenue. »

Detraz 4.jpgA la théorie, Katherine Detraz préfère la pratique athéologique comme Cingria ou Bataille. Il s’agit de la révélation par les sens de ce que n’a pas encore fait la main mais s’y attache : « Parcourir ta peau / Compter les grains de beauté / Comme on compte les étoiles une nuit d'été. » Tout semble jaillir par pulsions qui dépassent le simple logos. Il s’agit donc bien d’action écriture. La femme devient fontaine du désir par amplification et germination des mots et en état d’« ignorance ». Le point de départ demeure la passion. Il est aussi celui d’arrivée. Cette émotion reste la matérialité de la photographie. Et celle du langage, sa danse, sa « mécanique » et son animalité d’ondes. Ne reste que le pittoresque au sens premier du terme : ce qui doit être peint par le rythme du langage ou de l’image.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

(La page du livre est tiré d'un texte de Christophe Bregaint   extrait de "L'avant garde des ruines" que Katherine Detraz  aime citer)