gruyeresuisse

15/09/2018

La jouissance du rat des villes - Olivier Domerg

domerg.jpgLa place en tant que nom lieu et non lieu (puisque s’y inscrit un vide à la conjonction d’un tout) permet à chacun de s’identifier à son désir même lorsqu’il n’y prend pas garde. Elle est une sorte de contingence de la nécessité. Le piéton y devient chien truffier qui ne s’en retourne que rarement bredouille.

Elle peut même représenter la voie de l’inconscient où celui s’articule au bout du temps comme on dit au bout de la rue. Il y trace et chemin, celui de son savoir selon une marche qui a priori n’était que d’usage voire forcée.

Domerg 2.jpgMais dans ce lieu de référence, Domerg retient avec raison les interférences où s’exercent de l’angoisse ou de la jouissance qui touche par la vue, l’ouïe et tous les sens à une sur-vivance. La place est donc structurée comme une langue auquel l’auteur présente les effets et les affects qui en résultent.

Domerrg 3.pngDucale - comme c’est le cas ici ou plus banale - elle est donc un savoir qui ne se définit pas seulement par ses aisances et ses axes communicationnels. L’être y est en chemin au delà des limites qu’elle est sensée fermer. Les rats du labyrinthe des rues - à savoir nous-mêmes - sortent de leur humanité ratière pour trouver dans ce vide un moyen de se dépasser.

Jean-Paul Gavard-Perret

Olivier Domerg, « El lieu et place », Postface de Michael Foucat, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 2018, 20 E..

 

14/09/2018

Hospice et fausse piste - Peter Stamm

stamm.pngAprès des années d’efforts et grâce à un héros désillusionné, le narrateur du livre crée un monde vivant face à un quotidien vide. Il n’a que répugnance pour une femme dont il attend le départ avec impatience. Mais c’est presque anecdotique étant donné la nature kafkaïenne du personnage en miroir d’un livre irrésumable mais au départ fort simple : un homme et une femme - sans chabadabada.

 

Stamm 2.pngArrive un moment où le narrateur s’aperçoit qu’il est aussi le héros d’un livre étrange :  les doubles se dédoublent là où un vieil homme éprouve un sentiment de répétitions et de résurrection impossible. Ce qui prend forcément l’âme chez un tel aristotélicien aboutit à ce que Lacan définissait comme « la pensée du manche ». Mais d’un marteau sans maître entre mélancolie et divagations, motions et commotions.

Stamm 3.jpgL’auteur suisse sort du registre du vrai comme du symbolique par transferts et répétitions pour de purs jeux de miroirs où une forme de fantastique déjuge toute tentation analytique entre vies parallèles et intercalées. Si bien que le personnage central et trouble se présente moins comme un héros de roman que le sauveur de la fiction en lieu et place de toute réalité concrète.

Jean-Paul Gavard-Perret

Peter Stamm, La douce indifférence du monde, traduit de l'allemand par Pierre Deshusses, Christian Bourgois, Paris, 144 pages, 15, 2018

09:21 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

05/09/2018

Victor Man et le C.E.C. de Genève au M.A.D. de la Monnaie de Paris

MAD victor Man.jpgLes œuvres de Victor Man créent souvent des bribes d’histoires inachevées ou désaccordées mais toujours susceptibles de susciter chez le spectateur/lecteur des associations libres et une certaine désorientation. Son livre présenté au MAD (évènement et concours orchestrée par Sylvie Boulanger et Michel Woolworth à la Monnaie de Paris) le prouve. Celui qui comme il l’écrit « évite de donner un statut définitif à mes œuvres. J’aime l’idée de pénétrer doucement les choses et de conserver une certaine distance. Si les choses deviennent trop explicites, j’ajoute un autre élément qui en perturbe la cohérence » cultive une nouvelle fois l’ambiguïté dans ce livre « mixé ».

MAD.jpgCe livre d’artiste est la reproduction de carnets de dessins De Victor Man lorsqu’il était enfant en Roumanie communiste. Les bandes dessinées révèlent sa fascination pour les héros occidentaux interdis dans son pays. Le livre s'ouvre sur une lettre de Victor Man à la petite Rózsa à qui l'ouvrage est dédié. De tels comics réinventent les héros. Dessins et ses historiettes portent la naïveté de l'enfance mais aussi les fantasmes que provoque cet univers mystérieux et inaccessible. L’ensemble fait dériver un sens initial pour acquérir d’autres niveaux de signification, plus souterrains. L’artiste en augmente le potentiel représentatif. La culture première et populaire trouve un sens divergent comme l’artiste l’avait déjà proposé avec des artistes ou auteurs confirmés : Pierre Molinier ("Shaman", 2008), Samuel Beckett ("Untitled (Memorable Equinox)", 2009) par exemple.

Mad 3.pngMan joue de l'espace livresque comme un lieu de désirs et de dérive. Existe une expérience qui vise à une vision expressionniste et transformiste des « comics» soumis à d’étranges reliefs. Tout ressemble à un chantier où l’artiste remue les héros codés selon des mouvements et des renversements qui ne déplacent pas seulement les lignes. L'explication que peut en donner l’artiste n'est jamais suffisante. Il appartient à l'observateur le « droit » d'établir les règles qui régissent sa bonne compréhension. Comme il lui revient aussi celui de s'égarer.

Jean-Paul Gavard-Perret

Victor Man, « Chilhood Drawings fot Rozsa », C.E.C. Genèvre, Multiple Art Days, Monnaie de Paris, 14-16 septembtre 2018.