gruyeresuisse

31/05/2018

Les albums de Mère Castor ou les si monades de de Beauvoir

Beauvoir.jpgSimone de Beauvoir aura été tout compte fait l’auteure d’un seul livre. Certes, pas n’importe lequel. L’un des rares à faire bouger les lignes, modifier le monde et le secouer encore. Son « Deuxième sexe » reste un ouvrage d’exception. Mais hors de ce livre phare combien de déchets.

Le verbiage des « Mémoires » ne mène qu’à des plaidoyers pro-domo et à des visions narcissiques. Plus l’auteure croit s’en échapper, plus elle tombe dedans dès les « Mémoires d’une jeune fille rangée» et par ses suites jusqu’à l’apologie sartrienne terminale où l’auteur veut préserver sa place éminente.

Beauvoir 2.jpgSi bien que de tels écrits sont intéressants par ce qu’ils cachent. Tous les épisodes ambigus et gênants sont édulcorés dans un art de la litote instinctive. Le tout dans écriture compassée et bourgeoise qui manque cruellement d’ironie et de poésie. La vraie. Pas celle de la d’Ulm ou des vacances chez papi où Beauvoir écrit: « Je sentais sur mes paupières la chaleur du soleil qui brille pour tous et qui ici, en cet instant, ne caressait que moi »…

L’auteure n’a ni la force sourde de Duras, ni la violence poétique de Cathy Acker. Tout chez elle est encalminé dans un chemisier de bon aloi signé par un couturier des bons quartiers parisiens (rive droite comme rive gauche). Nulle question effrayer le lecteur par trop d’acidulé. Si les appétences marxistes sont mises en exergue, les profondeurs lesbiennes demeurent édulcorées. Preuve une fois que de plus qu’il ne faut jamais chercher la vérité d’un auteur dans ses écrits intimes sauf à se transformer comme le fit Stendhal en Henri Brulard.

Jean-Paul Gavard-Perret

Simone de Beauvoir « Mémoires I et II », Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, Gallimard, 1616 p. et 1696 p. "Album Simone de Beauvoir" (même collection).

27/05/2018

Søren Kierkegaard « chrétien sincère et un anticlérical assumé »

Kierkeggaard.pngIl était temps de posséder une vision exhaustive de celui qui est considéré - non sans raison mais avec quelques bémols - comme le précurseur de l’existentialisme. Le Pléiade comble ce vide en publiant les textes essentiels du philosophe danois. Imprégné de christianisme, il laisse une œuvre originale où s’exprime la quête d’une vérité qui fut vécue personnellement, et non seulement pensée abstraitement. Ce qu’un de ses plus fidèle élève - Jean-Paul Sartre n’a pas réussi dans son œuvre philosophique. Il faut attendre « Les mots » et « L’Idiot de la famille » pour cette tentative de réconciliation.

Contrairement à celle de son disciple, la vie (courte - il est mort à 42 ans) de Kierkegaard fut des plus tourmentées. Dans son journal il rappelle que « Si l’on voulait savoir comment, abstraction faite de mon rapport à Dieu, j’ai été conduit à devenir l’écrivain que je suis, je répondrais cela a dépendu d’un vieillard, qui est l’homme à qui je dois le plus, et d’une jeune fille, envers laquelle j’ai la plus grande dette. ».

Son père est le vieillard dont il parle (il eut Søren à l’âge de 56 ans) : l’auteur dut subir la pression de son emprise religieuse austère et étouffante. Il se révoltera et n’eut cesse de montrer combien le christianisme fut une schlague faite pour courber l’être dans un conformisme social plutôt que de l’élever à la vie intérieure.

Kierkegaard 2.pngLa fille que le philosophe évoque est Regina Olsen. Il la rencontre à l’âge de 25 ans au moment où il enseigne le latin dans un collège de Copenhague. C’est une passion : néanmoins quelques semaines après leurs fiançailles et sa soutenance de thèse sur Le Concept d’ironie constamment rapporté à Socrate, Kierkegaard rompt. La raison en est sans doute spirituelle : la jeune femme n’était pas la plus propice à l’aspiration de communion spirituelle dans l’amour. Néanmoins cette rupture coupe la vie du philosophe en deux. Elle lui donne sa liberté pour accomplir et s’accomplir totalement dans son travail e philosophe et d’écrivain.

Dès lors les livres se succèdent sur un rythme plus que soutenu. En particulier paraissent deux œuvres majeures : « Crainte et Tremblement », « Les Miettes philosophiques », le « Traité du désespoir ». L’auteur devient célèbre autant par ses traités que par ses polémiques violentes envers l’Église danoise le tout en des articles drôles et impitoyables repris dans le Tome II de la Pléiade. Ils font de lui ce qui a été souvent souligné : un chrétien sincère et un anticlérical assumé. Son enterrement fut suivi par une foule immense et c’est un privilège rarement accordé à un philosophe (Son élève français le connaîtra). Les œuvres réunies dans cet ensemble prouvent que deux cents ans après la naissance de l’auteur l’œuvre garde toute sa force au moment où une certaine idée des religions font retour.

Jean-Paul Gavard-Perret

Søren Kierkeggard, « Œuvre I et II », sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Michel Forget, La Pléiade, Gallimard, Paris, 2018, 62 et 63 E.

Etienne Faure l’acrobate syntaxique

Faure.pngCe qui donne la forme – à savoir l’écriture – Etienne Faure n’a cesse de l’alléger par effet de contraste. Tête renversée, l’être ignore le lourd même s’il ressent forcément un effet de contrariété. Mais ainsi vue du bas ; la forme est moins solennelle. Elle évite le mastoc tout en faisant sentir des présences qui ne sont pas innocentes.

L’auteur permet la cohabitation des contraires et des contraintes pour ensuite passer à autre chose sans chercher à se situer dans la seule singularité.

Autodidacte à sa manière Etienne Faure transforme la poésie en un exercice d’ignorance puisque que tout ce qui fait sens ne se découvre qu’en avançant en ce qui provient d’une école de la vie, de la mort, de l’ivresse et de l’amour dans la chair des blondes - mais pas seulement. Certes une telle poésie s’enrichit de ce qui fut écrit avant mais qui ne doit pas être retenu comme une vulgate.

Jean-Paul Gavard-Peret

Etienne Faure, « tête en bas », coll. Blanche, Gallimard, 2018.

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