gruyeresuisse

22/04/2015

Silvia Härri quand la craie est usée

 

 

 

 

Harri Bon.pngSilvia Härri , « Extravagances », Editions Empreintes, Chavanne-près-Renans, 2015

 

 

 

Silvia Harri est une poète qui sait regarder le monde. Réservée, discrète elle aime observer ce que font les autres autour d’elle. Dans le train, dans le bus elle « croque » avec ses mots ceux qui l’entourent, note leurs conversations voire simplement le temps qu’il fait. Les situations sont parfois mystérieuses, parfois  rocambolesques ou simples : pas besoin d’avoir recours à l’imagination - le réel suffit. Encore faut-il trouver les mots pour le dire. A l’aller du réel répond le retour de l’écriture. L’auteur la cultive depuis l’enfance et peu à peu elle l’a métamorphosée pour devenir nouvelliste et surtout poétesse. La Professeur souffle le chaud et le froid de la vie lorsqu’elle troque la craie pour le stylo, ou le rétroprojecteur pour l’ordinateur. L’utopie y griffe rarement des miroirs mais une folie court, sous la pluie, sous la neige qui devient parfois celle des amoureux transis lorsqu’elle rougit dans le crépuscule.

 

Harri.jpgUne telle écriture bouscule juste ce qu’il faut les intimités pour effleurer des fibres clandestines et proposer de discrètes calligraphies de la tentation : elle triomphe du naufrage d’un port aux mouettes sur le lac Léman. Celle qui éprouve une admiration  absolue pour Giuseppe Ungaretti, Giorgio Caproni, Wislawa Szymborska, Henri Michaux et Francis Ponge a su trouver sa propre voie, sa manière de dire le réel non sans une touche de dérision beckettienne et une tendresse à la Corinne Bille propre à réenchanter le monde. Partant toujours d’une expérience vécue, de choses vues, de souvenirs titubants dont le socle s’est parfois fissuré Silvia Härri met en mouvement des oiseaux aux ailes de glace. Cela ne les empêchent pas de voler jusqu’à la nuit quand les réverbères sur le pont du Mont Blanc éclairent soudain des itinéraires divergents.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19/04/2015

Flynn Maria Bergmann : passage que passage

 

space station.gifFlynn Maria Bergmann, Space Station, Lausanne


space station 3.jpgLa gare CFF de Lausanne peut parfois  devenir un chemin d'en fer pavé de bonnes intentions. Il suffit que celle ou celui qui s'y aventure  - plus particulièrement au contour du passage sous voies qui conduit au métro M2 - est prêt à rater un train (il en passe un toutes les 5 minutes) pour regarder la  vitrine de Space-Station.

Chaque mois y est présenté une nouvelle exposition. Flynn Maria Bergmann y a exposé récemment textes et images qui mêlent  le ludique  et le sérieux. La photographie mettait un couvre-chef sur le fleuve du réel et le texte rejoignait les affluents du songe. Le monde, comme toujours à la Space Station, perd son visage pour mieux le retrouver. Surgit un miracle tout simple de poésie dans cet étrange bastringue. Se créent de merveilleux tropismes et des voyages suspendus dans des transits qui tentent de sauver le monde des naufrages.

space station 2.jpgFlynn Maria Bergmann l’a proposé avec économie, pour remplir l’espace. Tout y était en sobriété, humour, dépouillement . Mais le nu ici ne s’est pas déshabillé : il s’est coiffé  dans le temps et l’espace afin que la pensée circule dans le corps là où souvent il passe sans pensée sinon au métro ou au train qui risque d’être raté. Un tel lieu redonne une caresse à la vue, il accorde un instant de répit sur les dalles de béton pour rejoindre le rêve. Preuve que des lieux anodins lorsqu’ils sont placés de manière stratégique sont les plus importants.

Jean-Paul Gavard-Perret

14/04/2015

Nadine Agostini : anti-mémoires

 

Agostini.jpgNadine Agostini, "Dans ma tête",  Editions dernier Télégramme, 48 pages, 2015

 

 

 

Nous  n'habitons que le refleurissement de nos cendres. C’est pourquoi Nadine Agostini tente l’impossible : un entretien aussi infini qu’en morceaux avec une destinatrice définie ainsi : « tu ne peux savoir comment je pense tant que tu n’as pas dans la tête ce qu’il y a dans la mienne ». Le rêve semble fou, démesuré. Il n’empêche que les cendres "refleurissent" à la rencontre de ce tu (angoisse comprise)  qui se définit non par ce qu’il est mais par ce qu’il n’est pas : « tu n’as pas été anorexique », tu n’as pas eu peur d’être boulimique ». Très vite pourtant le rêve se transforme en cauchemar : ce « tu » n’est pas un autre mais rien que l’autre je. L’humour - pris d’abord pour léger -devient d’une gravité rare : celle  d’une crise permanente et d’un  doute transmué en apparente plaisanterie d’usage.

 

 

Agostini 2.jpgL’écrivain(e) qui feint de ne pas tomber amoureuse de Kevin Spacey chaque fois qu’elle voit un de ses films, s’engage en un mouvement de descente. Elle n’est interdit de penser que lors de ses obsèques elle ne voudra que le stricte minimum c'est à dire elle-même. En attentant elle propose les plus subtiles et convaincantes anti mémoires. Se mêlent fin et faim dans un jeu de miroirs fait pour brouiller moins les jours que leurs instants. Par antiphrases  Nadine Agostini permet aussi (surtout ?) de donner corps à sa phrase chérie  "Il est temps de vivre la vie que tu t'es imaginée."(Henry James). Peut alors faire écho une phrase  de l'auteur qu'elle n'aime pas du tout mais qu’elle a trouvé dans son sac : "Aujourd'hui est le premier jour du reste de ma vie." A bon entendeur, Salut !

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret