gruyeresuisse

19/02/2015

La poésie chinoise est soluble en Occident

 

 

 

Chine.jpgCollectif, « Anthologie de la poésie chinoise », sous la direction de Paul Mathieu, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2015

 

 

 

 

Contrairement à ce qu’on pense trop souvent la poésie chinoise est  assimilable sur la scène littéraire mondiale. Contrecarrant la doxa idéologique des pouvoirs, des mouvements tels que « Bawu Yudong » ont marqué l’essor de pratiques expérimentales. Elles  ont dépassé Shangai ou Pékin pour se répandre dans toutes les provinces et peuvent intéresser bien des cultures. Dès la dynastie Zhou lres poètes chinois n’ont cessé d’innover comme le prouve cette anthologie. Ils conjuguent abstraction, figuration, panthéisme et critique. De mystérieux paysages entraînent dans un voyage vers les profondeurs de l'âme :

"dans la complainte de la pluie

le vague  à l'âme est pareil à celui du lilas"

écrit Dai Wanghu. Se dessinent les contours d'une nature saisie dans un clair-obscur. Il n'est  pas sans évoquer la contemplation romantique. Mais à travers ces paysages les poètes montrent les relations entre les êtres  humains, c'est-à-dire, concrètement, les corps et le monde. Ils peuvent jouer avec les lieux de manière libre. Ils deviennent  eux-mêmes parfois leurs propres personnages et influencent l'action, les sentiments, les relations des êtres.  Faite d’expériences la poésie a pu flatter parfois les pouvoirs mais elles met aussi à nu les pires bourreaux de l'idéologie : ceux qui s'ignorent. Les 400 poètes de cette anthologie prouvent donc que l'individu doit être considéré comme tel par la communauté et non comme un moyen d'assurer l'existence de celle-ci. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08:52 Publié dans Lettres, Monde | Lien permanent | Commentaires (0)

15/02/2015

S’en tenir là : Montel par Claire Nicole

 

 

 

 

 

Nicoole bon.pngJean-Claude Montel. « Obscuration lente »,  Bois gravé de Claire Nicole, Passage d’encres, Guern, 2013, 12 €.  Claire Nicole : www.clairenicole.ch

 

 

 

 

 

 

La Médée de Sénèque lançait : « Lorsque le monde sera plus vieux ; un moment viendra où l’Océan déliera les choses ». Pour chacun de nous ce moment existe. Notre océan est sans doute réduit à une flaque mais il n’empêche que la douleur existe. Montel rappelle cette descente aux enfers de la manière la plus pudique qui soit. Le poète n’a pas besoin d’inventer  des territoires fabuleux pour dire la chute et l’attente entre le silence et le cri. La Vaudoise Claire Nicole lui emboîte la pas.

 

 

 

Nicole c..jpgErre la phrase ( du moins ce qu’il en reste) , advient le texte :   « ménage à fond / Sol – mur – plafond / Verres – cendriers / Effacer – effacer / le moindre bruit ». Mais reste aussi le collage de Claire Nicole tel un « son » fondamental où tout se tait lorsque la pression du cri est si intense qu’il ne peut plus sortir et que de toute façon il serait trop vain.  Du cri que Montel porte en lui il ne peut même plus rien dire. Il « obéit » au presque silence, à l’abri des mots. Au moment où la docte ignorance du cœur rejoint le lot des choses et ce qui fait que les mortels sont communs, demeure l’image la plus simple qui les accompagne sans masques ni repères. Elle est comme déchirée par le murmure du poète.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

 

 

 

09/02/2015

L'immense petite prose d’Etel Adnan

 

 

 

 

 

Adnan Page couv.jpgLire permet parfois des illuminations. « Prémonition » d’Etel Adnan le prouve. L’auteure n’est pas une inconnue. Son œuvre plastique est reconnue dans le monde entier. Originaire de Beyrouth la créatrice connaît parfaitement le français et l’anglais. Elle commença son œuvre dans la première langue avant de passer à l’anglais pour des raisons politiques (guerre d’Algérie d’un côté, solidarité avec les mouvements américains contre la guerre au Vietnam). Elle opte pour  l’anglais en même temps qu’elle s’engage dans le langage muet de la peinture, devient auteure américaine mais connaît la notoriété en écrivant en français son livre le plus célèbre « Sitt Marie-Rose ». Engagée, représentante d’institutions, journaliste elle se frotte aussi à l’art lyrique (avec Bob Wilson et Gavin Bryars).

 

 

 

Etel Adnan portrait.jpg« Prémonition » restera un livre d’exception. Ecrit en prose il exclut la narration, la description  comme la pure spéculation philosophique. Dégagée des mots précieux ou des figures de rhétorique son écriture est l’exemple parfait de la recherche de l’insaisissable revendiqué comme tel. La vie dans sa complexité  devient un chant unique dégagé de  lyrisme. Il lie l’intime et le cosmos : « Je suis la tempête et je suis la nuit. Plus qu’une nuit d’orage. Une fusion des deux qui produit un troisième élément : l’énergie qui se joindra à d’autres ; mais je ne serai plus là pour le savoir » écrit l’auteure. Sans narcissisme elle dit écrire  pour aucune  postérité si ce n'est celle "rétroactive" de Choderlos de Laclos, Fromentin ou Beckett. Contrairement à ce dernier, éloignant l’écriture de tout désespoir et  morbidité comme de l’humour ou du dérisoire, elle atteint néanmoins à ses côtés un degré supérieur d’émotion et de vérité. L’écriture englobe et prolonge l’expérience humaine. « L’esprit doit planer au-dessus des forêts à la recherche de la rivière qui les nourrit » écrit celle qui précise « Il se heurte à ses propres doutes et tombe dans les gouffres où ses anciens méfaits grouillent toujours ». Le poème en prose ne se veut donc pas légende. Il cheville la femme à son œuvre comme l’être à l’existence dont les « ruptures donnent lieu à des nuits diluviennes. Nuits révélation de la nuit ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


 

 

 

 

Etel Adnan, « Prémonition », Galerie Lelong, Paris, 38 pages, 9 euros, 2015.