gruyeresuisse

16/08/2016

Morgane Som Ville : subtiles simplicités

 

Morgane Som Ville.jpgLes dessins de Morgane Som Ville parlent et mangent. Mangent des corps par le sexe, par la main et le sourire. Ils racontent le monde de l’intime avec humour et fantaisie. L’intimité recherche un tel du sucre. Et le réel a besoin de l’attention que la créatrice lui porte. Les personnages qu’elle dessine sont des fruits du silence.

Somville 3.jpgMorgane Som Ville couche aussi sur le papier la sidération la plus simple : celle du silence. Les dessins symbolisent le besoin de grâce. Aux esprits cannibales elle offre le chant du besoin et lui accorde une forme de volubilité. L’artiste sait créer juste l’ébauche de l’éblouissement plutôt que de le convulser.

Somville 5.jpgLe regard le savoure, en apprécie les confidences et les discrètes transgressions de tabous. Cela tient d’une aurore et parfois d’une sorte bonheur simple et étonné. Le tout dans la clandestinité et par instinct. Le dessin joue un recommencement, écarquille les êtres, lance un bonjour. Avec une simplicité subtile. Celle de la folie des jours par la saisie décalée de l’aujourd’hui.

Jean-Paul Gavard-Perret

(second dessin avec Paul Poule)

14/08/2016

Boris Wolowiec l’espion dormant

 

 

AAAAWolowiec.jpgBoris Wolowiec métamorphose l’aphorisme. Sa forme resserrée peut n’être qu’une coquetterie de la pensée : l’auteur, la démaquille, la « siamoise » par tout un jeu de reprises et de modulations. La raison sort d’un simple dualisme vrai/faux. Un tel créateur ne pense et n’écrit jamais par idées distinctes et simples mais par un feuilletage progressif fondé sur l’exactitude et l’épaisseur du sentiment. Il faut son tribunal de nécessaire déraison sans quoi tout jugement rationnel n’est qu’une vue de l’esprit, une quintessence sans abrasifs.

Boris Wolowiec pratique le « jeu » de l’écriture. Ce jeu est le plus sérieux qui soit. Il agit par effet de glissements et de dérapages contrôlés afin d’atteindre la cible de l’objet humain, de l’être dans le temps. L’équilibre du texte tient d’un mouvement d’avancée par reptations lentes de successions d’assertions à l’intérieur du visible. Demeure dans l’œuvre une forme de lucidité irrationnelle propre à l’espion dormant.

D’où cette écriture âpre plus que brillante. Elle cherche la vigilance, le sombre là même où la clarté semble acquise. L’auteur tord la logique « classique » du discours afin qu’elle se mette à tourner non jusqu’au vertige mais jusqu’au moment où les données sont pour un temps épuisé. Liberté est laissée au discours de se poursuivre plus tard vers un nouveau pas au-delà quand la nécessité se fera sentir. Dans l’alliance de l’imaginaire et du réel demeure en effet toujours un « croire voir » (Beckett) qu’il s’agit de sonder. Sauf à penser sur place ce qui n’est pas dans l’ambition du poète aussi lucide qu’habité. Il y a du Rimbaud en lui mais aussi de Spinoza dans sa recherche de la clé du « esse percipi » - être c’est percevoir ». Les règles sont plus complexes que le commun des penseurs (ignorant de la raison impure comme des impuretés de la raison) l’estiment.

Jean-Paul Gavard-Perret

17:08 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

Isabelle Sbrissa la Mécrivante

 

Sbrissa.jpgIsabelle Sbrissa, « Produits dérivés, Reverdies combinatoires », 2016, Le Miel de l’Ours, Genève

 

La mécrivante Isabelle Sbrissa s’en donne à corps joie. Preuve que la poésie est une « trahition » qu’ont appelée de leurs vœux Prigent et Federman. Comtesse aux pieds nus, la poétesse ouvre des hangars lunaires. Aucun trou de mémoire ne peut effacer le sillage des sentiments ou des coups de pieds qu’elle porte à la langue. Son stylo est sa pelle, elle soulève, désencombre, libère afin d’offrir par la bande une dénégation de diverses tragédies.

Sbrissa2.jpgLa poésie prend à la gorge ou fait rire à gorge déployée selon divers points d’incandescent en un voyage mental dans l’obscur à la quête moins de la lumière que de l’heure blanche où l’on cherche du regard une ligne à laquelle se tenir et où les mots s’enroulent autour d’une poulie qui couine. Preuve que la poésie en ne prétendant à rien prétend à tout. Que faire alors sinon de suivre la corde du puits de sciences interdites de la créatrice ?

Jean-Paul Gavard-Perret