gruyeresuisse

09/03/2015

Quand la poésie « ratée » rend Ben « ethniste » conséquent

 

 

 

Ben.jpgBen, « Ben ministre des cultures », Editions Favre, Lausanne, 2015

 

 

 

Ben, Suisse - on l’oublie trop souvent - est exilé à Nice où il trouve que le temps passe trop vite. Il affirme écrire de moins en moins  car les mots n’arrivent plus - ou trop mais en même temps. Il ne lui resterait que sa newsletter  « comme un clochard qui dit, il me reste ma couverture  et mon chien ».  Mais Ben écrit « sans se relire  des mots qui se suivent ».  Manière de créer des ponts sur l’eau et de poursuivre une histoire d’univers  et de particules. « Ministre des cultures » il revient à ses dadas et pérore qu’il n’existe pas de « beau ». Pour le prouver il aime peigner de bric et de broc ses textes dans le genre  « idiot parfois naïf toujours égotique ». Mais - dernière ambition ? - il voudrait qu’on le prenne au sérieux. Qu’importe s’il a tout lu et rien compris (quelle coquetterie !) : Foucault, Ibsen, Nietzsche, Freud, etc.. Tout dit-il : sauf Marx. Ce qui est faux mais c’est une manière de cultiver encore une autre coquetterie. Toutefois qu’on se le dise : Ben aime écrire et crie - jusque dans ses rêves dont l’érotisme est parfois incestueux - à Annie (son épouse) et sa mère : « Arrêtez de tout écrire  ». A lui la parole, aux autres le mutisme. Et le voilà qu’il s’imagine  nu  avec son « gros ventre »  assis sur un fauteuil Louis Philippe  au milieu de la place Garibaldi de Nice.

 

 

 

Ben 2.pngBen est ravi d’être publié une nouvelle fois chez Favre à Lausanne même si ses autres livres chez le même éditeur n’ont pas eu le succès qu’ils méritent. En celui-ci il s'intéresse aux  cultures et conflits ethniques dans le monde. Le but est simple : essayer de montrer que ses opinions sont justes : « je suis persuadé que le Ben peintre, artiste, poète sera oublié et qu’on ne se souviendra dans 50 ans que du Ben ethniste ». Alors il convient de répondre à son injonction : « Faites moi plaisir lisez ce livre ». Avait-il besoin d’ajouter : « J’ai même inséré une texte sympa de Michel Onfray  contre ma théorie ». Pas sûr que faire le lit du philosophe approximatif soit un argument pour engager l’achat de l’opuscule. Mais il recèle bien d’autres « grâces » : Ben n’arrête pas de conclure et de se contredire dans le simple plaisir « d’ajouter des paragraphes ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 


 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

05/03/2015

Georges Borgeaud : l’être et l’étang

 

 

Borgeaud.jpgGeorges Borgeaud, Lettres à ma mère, La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 800p., 29 CHF.

 

 

 

Même à Lausanne où il naquit  Borgeaud est désormais bien oublié. Il est vrai qu’au bord du Léman succéda Fribourg, Paris, Gordes, Cajarc. L’auteur cultivait l’adhésion et le rejet, le désir du « sublime » et l’attrait pour la « fange », le goût des autres et la misanthropie, la sensualité et l’abstinence, la fascination et l’aversion de la liturgie catholique. Il n’était donc  pas quelqu’un qui pouvait se fixer.  Il a parfois retrouvé la Suisse mais de manière distante comme en 1972 où il écrit : « Je traversai mon pays dont je reconnus l’ennui et son pittoresque car cette nuit-là un clair de lune absolu blanchissait le lac Léman. La Savoie en face avait éteint tous ses feux. Être chez soi sans s’y arrêter  me paraissait le comble du bonheur qui avait effacé des souvenirs souvent plus mauvais que bons. » 

 

L’immense corpus de la correspondance à la mère est passionnant. Il s’étend pendant cinquante ans et ramène à une relation qui ne fut jamais simple - et c’est un euphémisme.  La génitrice restera jusqu'à sa mort son « tourment, l'objet de son désespoir ». Non sans raison : abandon, placement en famille d'accueil, brimades, reproches, dénigrements, bouderies tels fut le lot pour cet enfant ayant eu « tord » d’être né « naturel » et devant en payer le prix. La mère - Ida Gavillet, née Borgeaud à Illarsaz - ne manqua pas de le lui rappeler. Il devra la séduire en un chemin du calvaire. Borgeaud y paraît drôle, injuste, égocentré, parfois mesquin mais toujours lucide et finalement apaisé vis-à-vis de la génitrice : « C'est probablement de ma situation d'enfant naturel que m'est venue cette passion d'écrire »…

 

Borgeaud 2.jpgEt s’il est de l’essence de la littérature d’être obsessionnelle, les lettres  illustrent la fixation première. Elles font  chauffer l’écriture (comme on dit faire chauffer la colle)  dans un dialogue ou soliloque avec une femme adepte d’un trop romantique étang. L’écriture des lettres était là pour la surprendre sur sa berge et l’étonner mais aussi pour tenter de reconstruire quelque chose du passé au présent. Lire cette correspondance est une bonne occasion de renouer avec l’œuvre et toucher sa réalité à travers la chair du fils maniant la douceur comme la trique pour secouer sa  première des femmes qui, bonne catholique et romaine, vit en ce fils naturel une masse inconcevable d’elle-même.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

28/02/2015

Laurent Cennamo : échafaud d'âge.

 

 

 

 Cennamo.jpgLaurent Cennamo, « A celui qui fut pendu par les pieds », La Dogana, Genève, 96 p., 20 E.

 

 

 

Par son minimalisme, ses déconstructions, ses jeux verbaux (des plus sérieux)  Cennamo saisit le monde dans un dénuement  mais aussi une ivresse. Les deux marquent une obsession, une hantise de l'entrave dont le créateur veut libérer ses œuvres. Après avoir  réparé le trauma du passé paternel et maternel (sujets passionnants de ses deux premiers livres) la poésie se dégage  d’un lieu d'enfermement même si le mouvement est complexe comme le prouve le titre et le vers qui le complète : « À celui qui fut pendu par les pieds  / miraculeusement l'âme est rendue ». Dans ses acrobaties comme en ses épures le texte  permet de penser l'être, son rapport à l'autre et au monde selon un travail de récurrence et de frottage. A ce titre le poète  pourrait faire sienne la phrase de Braque : "une toile blanche ce n'est déjà pas si mal". Pour Cennamo c'est même bien : car à la fin il faut toujours revenir à l'essentiel : l'image primitive et sourde. Jamais loin du presque rien. En dépit de sa jeunesse Cennamo atteint en conséquence une sorte d'essence de clarté. La poésie semble se dérober mais résiste pourtant de manière essentielle. En se sens sous l'apparente banalité se cache ce qu'il y a de plus fantastique, comme il est fantastique, si l'on accepte d'y penser un peu, de posséder un nez et deux yeux, un nez entre les deux yeux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret