gruyeresuisse

02/04/2015

Jouve for ever

 


Jouve.jpg"Pierre Jean Jouve " Quarto, Revue des Archives Littéraires Suisses, Berne.

 

Stéphanie Cudré-Mauroux est la maîtresse d'œuvre d'un numéro de choix sur Pierre Jean Jouve le méconnu. L'ensemble propose des coups de sonde à la fois au sujet de l'homme et de l'œuvre selon diverses contributions savantes. A partir d'un texte fondateur de Jean Starobinski on retrouve l'auteur d'"Ode" entre Genève et Fribourg (grâce à J-Paul Louis-Lambert), chez les  Bille, (grâce à la maîtresse de cérémonie)  ou près de  Georges Borgeaud ( par Amaury Nauroy). Muriel Pic  fait un nouveau point sur le critique, le poète et celui qu'elle nomme non sans raison "le prophète".

Jouve 2.pngIl existe dans ce bel ensemble un éloge de l'ouvert. Pierre Jean Jouve (jusque dans ses différentes correspondances réunies ici) surprend  par la vigueur de son interrogation créatrice nourrie d’un imaginaire  écartelé  comme il l’écrivait sans Ode entre "le surgissement du dieu nègre"  et "l'amoncellement du dieu nu". Les différents contributeurs illustrent par ailleurs la volonté chez Pierre Jean Jouve d’enrichir et de dépasser les formes fournies par la tradition littéraire de l'époque afin de mieux faire surgir ce qui dans tout homme tient de la pulsion et du feu. Mis à l’épreuve du langage, les éclatements des possibilités de la figure et bien des audaces pénètrent les soubassements d’une œuvre qui par delà  le soleil noir de la dépression est devenue le "vrai sein noir de mon Désir avec la satisfaction qui dure".

Cette satisfaction, les auteurs du Quarto la font partager par leurs réflexions. Elles ramènent au besoin de fini et d'infini du poète majeur, ses pulsions vers le bas comme vers le haut.  Entre aussi la finitude humaine et un infini singulier, entre une sensualité phénoménologique et une spiritualité concrète. Ce sont d’ailleurs les tensions inhérentes à l’acte créateur : mais elles prennent chez Pierre Jean Jouve une intensité particulière.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19:43 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

30/03/2015

Poétique du regard : Pierre-Alain Tâche

 

 

Tâche.jpgPierre-Alain Tâche, « Une réponse sans fin tentée », L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 172 pages, 20 E..

 

 

 

Voir le réel échappe largement au champ de la maîtrise. Le filtre des médiums n’arrange rien. Il simplifie ou raidit la réalité en fonction de l’idéologie qui le fabrique. D’où l’importance des arts. Sans oublier la poésie. P-A Tache ne la néglige pas. Il lui doit sa renommée et fait mieux ici que l’illustrer. Elle devient le langage particulier qui force à repenser la création et le monde. P-A Tâche rappelle que tout plasticien comme tout poète intervient face à ce qu’il nomme « l’évidence obscure » de  l’ « entrevoir, le croire entrevoir, le croire » (Beckett). La croyance reste en effet le pire piège à qui veut comprendre l’être et le monde. Le créateur est donc forcément - sinon athée - du moins incroyant ou mécréant. Son travail induit la « décréation ». Et Tache de préciser : ce qu’un artiste re-présente  « gagne parfois le pouvoir de guérir la cécité et le silence : la taie disparaît et la bouche ose ». Rares sont les textes aussi  forts pour évoquer le dialogue que le regard engage avec l’image. L’auteur y remonte aux racines d’un mystère que la raison ne peut dissiper : celui où formes et couleurs créent le feu sourd qui écarte la nuit.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/03/2015

Etude, puanteur, altitude : « Dorade » revue

 

 

 

 

Dorade 3.jpgNaviguant entre une mer de sarcasmes et lac Léman, au milieu de carpes diem et groseilles à maquereau, Philippe Jarrigeon et Sylvain Menetrey ont fait de leur revue un outil critique et érotique. Les sirènes disent-ils y sentent mauvais mais comme les andouilles : plus elles puent plus elles se dégustent avec appétit. Ne soyons donc pas dupes des deux iconoclastes et suivons le sillon de leurs poissons. Gras ou maigres ils ne sont jamais de menus fretins.

 

 

 

Dorade 2.jpgDans leur méthode paranoïa critique les deux compères siffleurs créent un spectacle qu'on bisse mais qu’on aurait jadis classé X dans lequel l'humour remplace l'amour - ce qui évite toute bouillabaisse romantique. Allant à la pêche d'images inattendues, les revuistes les revisitent jusqu'à ce qu’elles deviennent les caricatures de ce qu'elles étaient sensées offrir.

 

 

 

dorade.pngJarrigeon et Menetrey savent franchir les limites et on leur en sait gré. Démoulant les images admises et après fouilles et exhumations, ils ont pour devise trois mots : étude,  puanteur, altitude. Quoi de mieux afin que les caresses sans parole des images râpent ? Eros n’est plus ce qu’il était. La revue soulève les dessous des femmes et des hommes pour  créer l’arête vive d’un ciel de lit et remonter le cordon qui permet de se pendre au rideau. La dépense chère à Bataille elle-même est remisée au rang des concepts anciens. Seule l’absence reste le meilleur des biens en touffe de mots parcimonieux tandis que les images aboient aux nuages.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.