gruyeresuisse

22/11/2015

Beckett épistolier dépossédé

 Beckett.jpgSamuel Beckett, « Les Années Godot - Lettres 2 », Gallimard, Paris, 2015.

 

Dans les lettres de Beckett comme dans les œuvres qu’elles jouxtent dans le tome 2 de sa correspondance qui recouvre l’époque des premiers romans et d’« En attendant Godot », le « je » est une pâte bien friable : mais ce « je » atrophié continue inlassablement sa route (pour l’auteur) ou attend de la prendre ou la continuer (chez ses personnages). Parfois Beckett a l’impression que ses mots crèvent au ras de sa peau, parfois que les gestes de ses personnages se poursuivent à l'intérieur de leur poitrine. Il les allonge dans ses missives, les roule dans ses œuvres à la recherche d’un battement rythmique où l’enchevêtrement des voix fait écho à une errance corporelle et mentale. L'écriture trace une géographie anatomique éparpillée et décousue. Et dans certaines de ces lettres surgit une proximité avec la notion de « Corps sans Organes » que Deleuze et Guattari ont développé à partir d'Artaud. Cette configuration est semblable chez Beckett : elle met en question la fonction représentationnelle du signe dans la réalité qui allait influencer en profondeur l’écriture contemporaine.

Beckett 2.pngAvec « En attendant Godot » (comme les romans qui précèdent la pièce) le vrai théâtre de la cruauté « suit son cours ». Il devient la mise en scène d'une machine à produire le réel particulier ni symbolique, ni réaliste. Surgit non un néant originel ou le reste d'une totalité perdue mais une vision « post-war » de l’être. Et si la guerre et ses apocalypses n’ont même pas laissé à la culture l’usage de la parole Beckett a su la reprendre de manière géniale selon un angle particulier. Les lettres du volume 2 montrent un auteur capable de saisir le rapport subtil entre le signe gravé dans le corps et la voix sortie d'une face où l’ancienne mimesis est radicalement déconstruite par une forme de dissolution du langage. Celui-ci émancipe le texte et l'individu loin des idéologies politiques et poétiques de l’époque et reste l’honneur absolu de la littérature. Et ce même au sein de lettres que Beckett nomme parfois ses « dégueulades ».

Jean-Paul Gavard-Perret

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18/11/2015

Claire Nicole & Ginette Mathieu : visitations

 

Mathieu.jpgGinette Mathieu  & Claire Nicole, « Refuge », Passage d’encres, Moulin de Quilio, 300 e.., 2015.

 

Dans les dessins de Claire Nicole se découvrent la lumière et l’obscur. Leurs deux théâtres se superposent. Ginette Mathieu y a trouvé un abri proche de celui qu’elle cultive en Ardèche. Et dans l’hymen des mots et des images existent deux inscriptions, deux étendues continentales. Le texte n’est plus tout à fait à l’intérieur de lui-même. Mais il n’est pas pour autant à l’extérieur à lui. Idem pour l’image.

 

En pénétrant l’un, l’autre s’ouvre en un mouvement réciproque. Ginette Mathieu parle dans les images et Claire Nicole dessine - comme souvent - à travers les mots. Il s’agit de lire, de regarder, de respirer et de méditer dans un espace et un temps clos et ouvert. Existent la chair du monde, celle de l’être et leur énigme laissée vacante. Les mots viennent de l’intérieur des dessins : d’où leur abri. Ils n’y pénètrent pas en simple « visiteurs » mais pour les épauler. Ils témoignent du mystère de la création de l’artiste vaudoise comme l'ombre "parle" de la lumière.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

16/11/2015

L’active patience d’Isabelle Descartes et Virginie Jaquier

 

 

Descartes.jpgIsabelle Descartes « Paresses », fusains de Virginie Jaquier, Editions Couleurs, d’encre, Lausanne, 48 pages, 33 CHF., 2015. Double V (collectif), art&fiction, Lausanne.

 

Est-ce parce que les poèmes d’Isabelle Descartes comme les fusains de Virginie Jaquier sont apparemment simples que tout dans un tel livre en quatre mains harmoniques est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît ? Les visages qui font face au soleil « ont des airs de canaille, inoffensifs et doux ». Mais il faut se méfier des apparences. Et les « taches » d’ombre des fusains le rappellent. Les deux mondes qui se croisent forment la partition mystérieuse à double clé. L’énigme y demeure. Elle éloigne les ornières du passé en un travail virtuose aussi fragile que résistant. Entrer « en paresses » revient à pénétrer dans un sanctuaire dégagé d’une dimension mystique : seuls sont sublimés des instants du quotidien dans des nids de lumière et d’ombres et en un équilibre de forces réajustées.

 

Descartes 2.jpgLes « paresses » deviennent des absolus : elles permettent de ne plus se noyer sous le déluge de la raison que la société impose. Refusant toute trivialité les deux créatrices engouffrent le lecteur-regardeur dans l’aire de l’impalpable mais dont l’antre est chair. L’affect n’y est pas stigmatisé : pour autant il ne se porte pas en sautoir. Il sourd de l’abîme que les fusains proposent dans leurs fragments d’éternité au moment où l'âme se cherche dans le miroir des mots. C'est pourquoi deux opérations ont donc lieu en même temps : concentration ou fermeture mais aussi ouverture du champ par superpositions de plan à l’aide de cette double approche et son effet indirect de réflexion.

 

Jean-Paul Gavard-Perret