gruyeresuisse

10/04/2015

Marie-Laure Dagoit : passé empiété sur marinière J-P Gaultier

 

 

 

Dagoit.jpgL’écriture de Marie-Laure Dagoit s’engendre souvent au seuil de l’absence. Chaque mot semble échouer à dire, feint de passer à côté mais c’est le moyen d’éviter la parodie de croire trouver  un sens à la vie qui n’en a guère. L’auteure fait de chacun de ses textes un arceau ou une île (l’il y est jamais loin mais pas si près qu’il pourrait le penser). En chaque livre surgissent des caresses mais aussi des grondements sourds, des ricochets, des déchirures. Beaucoup d’humour aussi - toujours au second degré.

 

 

 

Dagoit 2.jpgMarie-Laure Dagoit vagabonde, s'ennuie (parfois), erre, hume, goûte. Elle est gourmande, curieuse. Et intrépide. Elle quitte des paysages familiers pour aller explorer des grottes, des récifs. Ici même, ici bas. Elle semble parfois pouvoir être retenue prisonnière mais reste fugueuse même lorsqu’elle s'enlace à des déferlantes. Serpentine dans ses affolements, tentatrice entre dérision et tentation, elle se propulse vers une de ses obsessions littéraires ou artistiques : dada, surréalisme, Beat Generation, éros énergumène. Puis elle reprend à la fois son travail d’éditrice et son chant de Sirène pour entendre gémir des marins animaux plus que des animaux marins. Néanmoins la Méduse se veut rétive à la confusion des affects et à la communion des seins.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Marie-Laure Dagoit, Soins d’une poupée, 8 E.., A Cœur ouvert, 25 E., Ce que je ne dis à personne, 6 E., Editions Derrière la Salle de bains, Rouen.

 

 

 

 

 

06/04/2015

Nancy le Lacangourou

 

 

 

Nancy.jpgJean-Luc Nancy, « Demande » Littérature et philosophie, Galilée, Paris, 382 p. , 35 E., 2015

 

 

 

Croyant que citer Lacan pouvait suffire à créer une pensée Jean-Luc Nancy s’est voulu gourou à la place du maître selon ce qui se dit dans les préaux des écoles : « c’est celui qui le dit qui est ». Il fut un des intellectuels qui pensèrent politiser l’érudition en feignant par leurs contorsions une  mise en abîme du langage. Elle se tourna bien vite en lamentable faconde. Fidèle à Lacan est ses « witz » (mots d’esprits dont la solution appelait la dissolution), Nancy les réduisit en une figure de style. Elle masqua l’inconscient qu’elle estima appâter.  Chef de la discursivité, prétendant parachever les découvertes de la psychanalyse, Nancy  a fait pousser ses fleurs la tête en bas selon une culture des marges dont il faudrait saluer le culte. Voire… « Demande » reste un pensum que Ginette Michaud dans son projet - et en dépit de son exigence -  n’a fait que mettre en évidence. Nancy s’y retrouve tel qu’il est : Lacangourou verbeux, « déconstructionniste » aux hypertrophies rhétoriques.  Il se voulut parfois pur poète là où Psyché serait étendue « à l’ombre d’un noyer qu’Eros contemple sans qu’il le sache » … Il y a loin de la coupe aux lèvres. Plutôt que d’embrasser les secondes Nancy n’a fait que battre la première. Tout hybris reste absent.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/04/2015

Jouve for ever

 


Jouve.jpg"Pierre Jean Jouve " Quarto, Revue des Archives Littéraires Suisses, Berne.

 

Stéphanie Cudré-Mauroux est la maîtresse d'œuvre d'un numéro de choix sur Pierre Jean Jouve le méconnu. L'ensemble propose des coups de sonde à la fois au sujet de l'homme et de l'œuvre selon diverses contributions savantes. A partir d'un texte fondateur de Jean Starobinski on retrouve l'auteur d'"Ode" entre Genève et Fribourg (grâce à J-Paul Louis-Lambert), chez les  Bille, (grâce à la maîtresse de cérémonie)  ou près de  Georges Borgeaud ( par Amaury Nauroy). Muriel Pic  fait un nouveau point sur le critique, le poète et celui qu'elle nomme non sans raison "le prophète".

Jouve 2.pngIl existe dans ce bel ensemble un éloge de l'ouvert. Pierre Jean Jouve (jusque dans ses différentes correspondances réunies ici) surprend  par la vigueur de son interrogation créatrice nourrie d’un imaginaire  écartelé  comme il l’écrivait sans Ode entre "le surgissement du dieu nègre"  et "l'amoncellement du dieu nu". Les différents contributeurs illustrent par ailleurs la volonté chez Pierre Jean Jouve d’enrichir et de dépasser les formes fournies par la tradition littéraire de l'époque afin de mieux faire surgir ce qui dans tout homme tient de la pulsion et du feu. Mis à l’épreuve du langage, les éclatements des possibilités de la figure et bien des audaces pénètrent les soubassements d’une œuvre qui par delà  le soleil noir de la dépression est devenue le "vrai sein noir de mon Désir avec la satisfaction qui dure".

Cette satisfaction, les auteurs du Quarto la font partager par leurs réflexions. Elles ramènent au besoin de fini et d'infini du poète majeur, ses pulsions vers le bas comme vers le haut.  Entre aussi la finitude humaine et un infini singulier, entre une sensualité phénoménologique et une spiritualité concrète. Ce sont d’ailleurs les tensions inhérentes à l’acte créateur : mais elles prennent chez Pierre Jean Jouve une intensité particulière.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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