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29/08/2015

Blaise Cendrars : génériques

 

 

 

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A qui veut comprendre d’où vient l’œuvre de Blaise Cendrars il est recommandé - plus que de lire les deux tomes des  "Œuvres autobiographiques complètes"  (Bibliothèque de la Pléiade) - de relire les deux textes fondateurs republiés aujourd'hui par Fata Morgana. « Le Panama ou les aventures de mes sept oncles » est dédicacé de la manière suivante : “A Raymone, ce poème que l’on croit être le dernier en son genre et qui est le premier d’un art nouveau”. Cendrars s’y fait quasi futuriste. Touché par la catastrophe boursière liée au scandale du Panama son livre devient un conte où le poète s’invente un lignage prestigieux. Mais - et surtout – le texte lie la naissance de la poésie à des impératifs économiques. Ce qui a l’époque n’était pas courant (et reste encore aujourd’hui caché). Les « infrastructures » (pour parler marxiste) deviennent donc le terreau où l’écriture de Cendrars vient casser les vieilleries poétiques et leur vaisselles et va faire du poète un voyageur au long cours.

Cendrars 2.jpgMais « Les armoires chinoises » - texte longtemps resté secret – va plus loin. Il est capital pour comprendre l’œuvre du poète suisse. Amputé en 1917 Cendrars  il doit changer -de main afin d’écrire. L’auteur évoque ici ce que les prétendus généticiens de la littérature oublient : l’écriture est affaire de « mécanique » avant d’affect. L’écriture se crée en avançant et la manière dont elle se calligraphie est essentielle. Cette manière de « prendre » le texte à sa base la plus primaire (au sein d’un conte écrit à cet effet) donne la clé d’une œuvre majeure du XXème siècle et ouvre une vision plus générale de la "chose" littéraire largement occultée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

Blaise Cendrars, "Le Panama ou les aventures de mes sept oncles", fac-simile avec couverture de Raoul Dufy, 40 p., "Les armoires chinoises" (nouvelle édition), dessin de Jean-Gilles Badaire, 72 p., 13 E. Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2015

 

 

 

 

 

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09/07/2015

Mademoiselle S ou la traversée des frontières

 

 

 

Mademoiselle S.jpgAnonymes, "Mademoiselle S,   Lettres d'amour 1928-1930 ",  Coédition Gallimard / Versilio, 19 E., 2015. 

 

 

 

Mademoiselle S restera une belle inconnue. Son amant de corps et de cœur aussi. Jean-Yves Bertault laisse le mystère planer sur les deux amants qui échangèrent une correspondance torride dans les années 20. Joyce et ses lettres « caliente » à Nora peut aller se rhabiller. Son érotisme demeure de la roupie de sansonnet face à celle qui ne cédant à personne sa place ose tout, côté demandes et aveux. Pour son amant ses lettres qui ne devaient se lire d’une seule main. Mais le langage est de qualité, précis, cultivé. Il n’hésite jamais toutefois à appeler les « choses » par leur nom. Tout est bon dans le jambon de celle qui plante sa langue dans la bouche de son amant pour en faire (mais pas seulement) l’extrémité de son cœur.

 

 

 

Sa prétérition  «Il n’y a pas de phrases, si éloquentes soient-elles, qui puissent exprimer toute la passion, toute la fougue, toute la folie, que contiennent ces deux mots notre amour. Nous goûtons à de telles extases qu’on serait inhabile à les vouloir conter!» est donc superfétatoire. Car les amants se livrent en bête pour s’inventer ange. Néanmoins le doute est permis. Demeure la passion charnelle et le vide autour.   Les mots se renouvellent à l’épreuve des diverses lèvres. Dans leur folle fêlure surgit l’éboulis d’abandon sans le moindre repentir. Les mots se travestissent en sexe. Ils se pressent dans les doigts comme des clés. Preuve que nos aïeux (du moins certains d’entre eux) ont apporté leur pierre à une littérature hard-core que seuls les myopes croient réservés à notre époque. La correspondance par et pour Mademoiselle S atteint l’argile enveloppée dans la pierre et invente le plus puissant anneau.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

08/07/2015

Christian Garcin : de Lausanne à Pékin

 

 

Garcin 2.jpgChristian Garcin, « Le Lausanne - Moscou - Pékin », La Baconnière, Genève, 2015, 120 page, 12 E.

 

En hommage à « La prose du Transsibérien » de Blaise Cendrars et pour le centenaire de sa publication, Christian Garcin  a refait suite à un projet de la Radio Suisse Romande le voyage mythique. En fin de parcours l’auteur fait astucieusement se rencontrer le poète suisse avec un « confrère » qu’il aurait pu croiser en Chine : Victor Segalen. Ce rapprochement permet à l’auteur d’expliquer que le « vrai » voyage n’est pas plus un déplacement du corps que la recherche de l’exotisme. C’est « une matière brute à pétrir par l’éclat de la langue ».

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Dès lors la notion d’«écrivains-voyageurs » - si elle peut habiller Nicolas Bouvier - ne convient pas pour les deux poètes. Et lorsque Cendrars perçoit dans

« le grincement perpétuel des roues

Les accents fous et les sanglots

D’une éternelle liturgie »

il s’agit - passant d’un monde à l’autre – de se heurter à soi afin, par la confrontation à l’altérité, de traverser les frontières de l’inconscient toujours plus difficiles à franchir que celles des pays. Voyager en effet ne revient pas à ramener du pareil et du même mais rameuter du fond de soi ce qu’on ne soupçonnait pas encore. A l’époque de Cendrars et comme le rappelle Garcin la possibilité de ce transit « intestinal » était plus libre qu’aujourd’hui. Pour passer d’un pays à l’autre « nul passeport était nécessaire, une enveloppe timbrée portant votre adresse et le tour était joué ». Raison de plus pour accompagner sans soucis l’auteur dans son périple et par procuration s’offrir une introspection.

 

Jean-Paul Gavard-Perret