gruyeresuisse

13/10/2016

Pierre Guyotat : la parole hors des ses gonds

 

Guyotat2.pngPrésenté par leur auteur comme « des jactances et des manifestations de celle ou celui qui veut prendre la place de l’autre », ce livre est le deuxième épisode de « Joyeux animaux de la misère ». En émane le même propos : une « science » de l’esprit et du corps (donc de l’homme), une forme de philosophie de l’histoire et sa « révolution » et le champ de bataille et dépendages des hommes. Ce qui pourrait se nommer « pornographique » ailleurs accentue la vision des limites, les teneurs des actes humains dont les relations causales sont bien différentes ce que la littérature établit le plus souvent derrière ses parapets et paravents. L’imaginaire donne une autre dimension à l’être qui dépasse celle du cœur ou de l’esprit, là où le corps accorde l’impulsion décisive.

Guyotat.pngLes déterminations changent de cap par le langage même. A ce titre le monde et sa sexualité peuvent paraître effrayants mais il y a là une nécessité de comprendre l’humanité actuelle et les millions d’être « qui vivent dans la crasse, au milieu des mouches, des rats, dans la prostitution, et la plus révoltante, la prostitution enfantine, comme on le voit en Asie et dans beaucoup d’autres pays, le nôtre compris ». Guyotat transforme son livre en un assemblage d’une figuration cosmopolite en une unité de lieu (ce qu’il nomme une « mégalopole intercontinentale ») par un verbe sorti de la langue même des héros. Le texte devient une utopie et une réalité où l’auteur réalise une quintessence de la « viande » (Artaud) humaine. Un tel monde est scandaleux aux yeux de la morale (prostitution, inceste, inversions des sexes, sodomies, zoophilie…). Mais il est vécu par les protagonistes dans un état de totale innocence. Et l’auteur de se justifier (si besoin était) : « toutes les grandes découvertes se sont faites par l’imagination. Il y a quelque chose qui apparaît, qu’on saisit comme la mémoire d’un rêve et qu’on retient de toutes ses forces. Voilà comment de grandes choses ont été réalisées ». Guyotat capte l’élan sans chercher de voix médianes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Guyotat, “Par la main dans les Enfers - Joyeux animaux de la misère II”,  Hors série Littérature, Gallimard, 2016

08/10/2016

Les raisins de l’adultère


AAAApingeot 3.jpgLa France aime ses monarques et s’entiche de leurs frasques. Pour preuve l’accueil laudatif de ses gazetiers (toutes tendances confondues) qui saluent les kilos de papier propres à envelopper les lettres d’amour du Président à sa donzelle. Au début de leur relation elle avait 20 ans, lui 46 : de quoi redonner de la verdeur au roucouleur charentais. Si l’on en croît ses missives il rêvait de glisser en elle comme dans ses pantoufles. Que l’amoureuse laisse descendre cul sec dans son cœur ces brouets sirupeux est pardonnable Que la critique chante la pompe du corpus compassé dans le plus pur style XIXème siècle victorien laisse interdit. Le prince y surjoue les Pierrot d’amour avant d’aller pousser plus loin son bouchon.

AAAPingeot2.jpgVirtuose de la viole de gambettes, il cultive du bis repetita placet. Compter fleurette est un moyen de tailler le bout de gras pour celui qui s’ennuie en conseil des ministres ou entre deux élections présidentielles. L’émoi du conformiste amant au surmoi pondéral reste d’un ennui crasse. Pas la moindre originalité; rien que du « Mignonne allons voir si la rose » sans la moindre épine. Manière pour le susdit de poursuivre d’assiduités surannées son Emmanuelle scolaire. Et il est étonnant qu’Anne Pingeot - aussi brillante  aujourd’hui - ait donné son aval à la publication d'un tel marivaudage conformiste où seules la morgue et la hauteur du commandeur n’ont rien d’artificielles. Quant à la littérature elle demeure lit (au ciel pudiquement évoqué) et ratures (sur la moindre malséance). C’est du prêchi-prêcha de bobonne compagnie, un cake étouffe-chrétien mâtiné aux raisins adultérins.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

François Mitterrand, « Lettres à Anne - 1962 – 1995 », Gallimard, Paris, 2016.

 

 

 

 

 

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04/10/2016

Des crépuscules musicaux à l’aube plastique : LP Company



AAACompany.jpgLP Company, “Dis moi qui nous sommes” du 12 octobre 2016 au 19 novembre 2016, Galerie Heinzer-Rezler, Lausanne.


Le collectif lausannois The LP Company représente l’exemple d’un genre cultive la postmodernité artistique. Composée de l’écrivain Laurent Schlittler (L) et du scénariste Patrick Claudet, (P) la Company possède plus de 6000 disques vinyles (de musique underground). Cette collecte de données devient l’initiatrice de bien des projets. Elle est aussi la mouche du coche des passionnés. AAACompany 3.jpgA partir de ce corpus ils déploient des propositions à caractère biographique aussi fictionnel que réel puisqu’ils ponctuent le quotidien du groupe dans plusieurs medias. Peu à peu de cette collection  générique a été recomposée et présentée aux  rencontres d’Arles,  au Musée de l’Elysée à Lausanne, au Palais de Tokyo à Paris. 50 albums ont fait l’objet d’un livre ("Le Mot et Le Reste" 2014) et plusieurs morceaux de l’ensemble ont donné lieu à des reprises par des groupes suisses et/ou internationaux.

AAACompany2.jpgImages projetées, diffusion de musique avec parfois matériel conférenciers: un écran, une imprimante, deux micros, une sono, une connexion internet, une table, deux chaises) développent une étrange poésie du réel et de l’imaginaire selon une forme de « narration » multipartitas où L. et P. ne cherchent pas à se mettre en exergue. Ils travaillent à l’illustration et le défense des arts sans souci des “signatures”. Leur travail se développe comme une immense métaphore : en effet la métaphore cicatrise le temps et ce travail a pour but d’amarrer la nuit des aux plus claires des lendemains matins. Ceux-ci, même lorsqu’ils bâillent, sont saisis d’une éternelle insolation à travers images et musiques. La parade est permanente : n’est-ce pas la manière que possède les arts pour lutter contre les idées fades ?

Jean-Paul Gavard-Perret