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28/03/2017

Sabine Zaalene : Lieu du lieu

Zaalene.jpgSabine Zaalene, « Vieille branche », collection ShushLarry «Les poches qui brassent de l’art», art&fiction, Lausanne, 100 p, 14, 90 E., 2017. A PARAÎTRE FIN MAI.

 

 

 

Zaalene 4.jpg« Vieille Branche » est un livre majeur. Il représente le moyeu capable faire tourner un monde chargé du poids du temps et de l'histoire là où l’artiste suisse Sabine Zaalene semblait flotter jusque là hors référence quoique toujours attirée vers une réalité forcément sidérante pour elle. Par ce retour aux sources de l’existence ancestrale algérienne l’auteure ne reste plus au fond de sa grotte. Son travail de recouvrement intime, paysager et archéologique lui permet de se ressourcer au moment où, diffusant son énergie selon une clarté d’abord d'inévidence, le livre procure son éclaircissement. Existe en une suite de vignettes le passage du jour à la nuit, de la nuit au jour. Le livre, dans son caractère aussi intime que général - à la fois journal de vie et document - prouve l’importance d’une renaissance à plusieurs niveaux d'appréhension.

Zaalene 2.jpgPartant de l’Antiquité par le jaillissement d'une image première qui ouvre le livre - celle de l’olivier mais pas n’importe lequel : « À Souk-Ahras se trouve l’olivier de saint Augustin. » - Sabine Zaalene crée un passage de l’obscur à la lumière. L'Algérie ne se traite plus comme un symptôme. L’auteure ne propose pas pour autant un simple “lifting” de ses images antérieures. Elle provoque leurs transformations et surtout une autre circulation du regard. L’auteur brûle des artefacts pour atteindre le bloc d'inconnu qui n'avait encore jamais été mis à nu et qui remonte à travers ses souvenirs paternels magrébins.

Zaalene 6.pngLe livre permet de comprendre que l'expression picturo-littéraire créée s'effectue en partant des choses de la nature non pour l’“abstraire” mais pour qu'elles deviennent les sujets agissants de l’histoire de l’artiste et de l’Histoire de l’Algérie depuis les origines jusqu’à la colonisation française et une libération parfois chaotique. Partant de l’arbre évoqué et qu'elle n'a peut-être jamais vu, l'auteure provoque non seulement son apparition : elle met à jour un autre fonctionnement de l’écriture afin de toucher, par delà l’archéologie des lieux, celle de régions secrètes essentielles.

Zaalene 3.jpgEcrire n’est donc pas abstraire le monde. Sabine Zaalene préserve des éléments significatifs, êtres, lieux ; couleurs, lumières. Nulle mise hors-jeu du monde mais son face à face avec ce que l’auteure est dans son être le plus profond. Parler d’œuvre « esthétique » à propos de cette œuvre, ce serait proposer un tel adjectif par défaut. Car s’y engage bien plus : à savoir la quête de l’existence au moment où – affres et cafouillages des religions aidant – il se peut que l’Olivier ait été remplacé par un frêne.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

26/03/2017

Monstres vont : Catherine Liégeois

Liegeois.jpgDans sa pratique du toucher Catherine Liégeois met le doigt (si l’on peut dire) sur un aspect négligé du livre : sa valeur tactile. Elle sert de sortie de secours à certains handicaps (cécité), de propédeutiques aux enfants comme parfois aux scientifiques et donne aux artistes une manière de transformer un « volume » en volume. L’auteure - artiste elle-même et éditrice - verbalise les perceptions tactiles qui impulsent une nouvelle vie au livre et à la transmission qu’il peut « co-mettre » dans sa masse volumique.

Liegeois 2.jpgLa vision originale d’un objet commun - même s’il a tendance à se dématérialiser - jaillit d’un tel remarquable ouvrage dont la jaquette elle-même n’est pas innocente. Sa froidure scintille, remplace l’objet « déconnu » pour le penser en gestes, caresses en ce qui devient des histoires de peau. Le livre prend corps pour un autre plaisir et d’autres fêtes non seulement de l’intellect mais des sens. De grands artistes - comme l’explique - l’auteure réinvente le medium. Quand finit sa platitude, sa chair lourde peut parfois atteindre la satiété d’une machine presque obscène. Elle fait sortir d’objet d’état d’épave affective. Par le toucher ; les livres d’enfants comme ceux d’artistes, permettent une éducation sentimentale et s’affranchit su seul culte de l’esprit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Catherine Liégeois, « L’art du livre tactile », coll. Alternatives,Editions Gallimard, ,160 p., 32 e., 2017.

23/03/2017

Perrine Le Querrec : poupée brisée

Zurn.jpgUnica Zürn a pu croire un temps que, poupée parmi les poupées, elle gouvernait l’amour qui l’unissait à Hans Bellmer. Mal lui en pris. L’amour était là mais l’amant l’altéra. Croyant prendre chair, Unica finit par la perdre. Perrine Le Querrec devient la narratrice de sa souffrance, sa déchéance et sa ruine en un pacte textuel où la mort, plus forte que l’amour, se plaque sur du vivant. La foudre des étreintes finit en « foirade » (Beckett) tragique et ne fait que parachever ce qui a eu lieu avant.

Le Querrec.jpgLa relation aura ressemblé à un vide où le désir trépasse mais où paradoxalement l’amour demeure en se scellant par le suicide final. Perrine Le Querrec articule sobrement des seuls mots nécessaires le presque mutisme dans lequel l’artiste allemande s’enferma. Poupée parmi les poupées Unica Zürn devint écran total à elle-même. Et la poétesse ne transforme pas le lecteur en voyeur d’un tel périple cataclysmique.

 

 

Le Querrec 2.jpgUnica Zürn est là : ensommeillée en sa dérive, son enfermement, ne pouvant plus rien recevoir de qui pourtant elle attendit tout - trop sans doute. Elle ne mangera ni la pomme espérée, ni un quelconque fruit de la connaissance. Perdant ses illusions puis son propre « moi » elle ne bougera plus sauf pour le saut final. Un tel livre, - si rare - dans son écriture et son graphisme est en parfaite adéquation avec la folie qu’elle suit à la trace. Le corps fut asservi, modelé, ficelé selon une persécution plastique et mentale finit là où son manipulateur avait contribué à l’entraîner. Pris en un remord final il fera écrire sur leur tombe commune « Mon amour te suivra dans l’éternité ». Il était bien trop tard. Ce fut comme un message pour les vers, sans prénom et juste quelques fleurs posées là par des visiteurs de passage.

Jean-Paul Gavard-Perret

Perrine Le Querrec, « Ruines », Tinbad poésie, Editions Tinbad, Paris, 66 p., 12 E ., En librairie le 25 avril 2017.