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16/06/2017

Abbé Louis : Père vert et entorses bénéfiques

Le curé.jpgAbbé Louis, « Le curé travesti », coll. Eros Singulier, Humus, Lausanne


Le directeur de la collection Eros Singulier a été mis - il y a quelques années - sur la piste du journal d’un curé de campagne au cœur de la France. De ce massif central le préfacier et éditeur a retenu les poèmes, fragments, récits ou facéties où le prélat pour se prélasser s’est amusé à compasser les descriptions minutieuses de travestissements et de diverses combinaisons sexuelles.

Le curé 3.jpgLibidineuses, voluptueuse, fantasmatiques et drôles ces œuvres sont plus le fruit d’un pur scripteur que d’un pratiquant. Il est vrai que dans la campagne française au milieu du XXème siècle, un abbé ne pouvait jouer les Molinier. Et le queer demeurait une vue de l’esprit. Le penchant pour la chair devint néanmoins un sacerdoce littéraire dans les moissons d’un prêtre où l’ivresse est préférée au bon grain.

 

 

Le curé 2.jpgLes textes posent la question de ce que l’on voit lorsqu’on lit. Et se perçoit aussi comment un pratiquant de la dérision et de l’autodérision conteste les limites de la sexualisation et la sortie de leurs constructions officielles. L’abbé céda à une succession d’espaces désorientés où s’abolissent les repères.

Nul ne sait s’il fut inspiré, pour ses digressions, par les confessions sulfureuses de ses ouailles ou par les ondulations croupières d’une bonne gironde. En tout état de cause, demeure la méditation lascive d’un abonné à la solitude de presbytère. Surgit de manière compulsive un monde obsessionnel où l’auteur se plut aux infinis arrangements d’entorses de gouffres plus démoniaques que saints. Dieu l’en bénit.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

30/05/2017

Nicolas Pesquès : « Nouvelles de l’impossible »

Pesques.jpgFidèle à son habitude Nicolas Pesquès propose un livre qui décoiffe eu égard au statut des textes qu’il contient. Ce livre parle de tableaux, arpente la peinture et la couleur en des textes hybrides à la fois critiques et de poésie pure. « On n’y apprend peu de choses » dit modestement l’auteur. Il est vrai que le texte prend par revers les corpus non seulement de l’art et de son histoire, mais tout autant de la philosophie et de la poésie (Rimbaud en tête).

PesquesMoninot.jpg

 

Ces textes réussissent des a parte des plus significatifs à travers l’univers des artistes que l’auteur retient. Et ce dans une configuration particulière. Elle met en exergue certes des artistes reconnus (Buraglio; Gilles Aillaud, Garache, Jan Voss, Delacroix, Opalka, Schlosser) mais aussi des œuvres plus neuves, moins médiatiques mais d’un intérêt majeur : celles d’Aurélie Nemours, Bernard Moninot et ses tables, Brigitte Palaggi par exemple).

pesques Voss.jpgPour chaque œuvre, Pesquès crée une propre physique du texte, et son espace phrastique particulier. Et c’est bien en ce sens qu’il faut comprendre le titre du livre. « Sans peinture », celle-ci est néanmoins dedans, elle se lit dans ce qui n’y a pas été écrit mais que l’auteur propose. Dès lors les images s’ouvrent comme le titre du livre s’ouvre entre ces deux termes afin que l’indicible ne soit plus un innommable. L’auteur demeure donc fidèle à une idée qui est chère : « les tableaux font comme les poèmes et les poèmes aussi font comme les tableaux ». Les deux donnent des « nouvelles de l’impossible ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Nicolas Pesquès, « Sans Peinture », Editions l’Atelier contemporain, Strasbourg, 304 p., 30 E., 2017.

(oeuvres de Bernard Moninot et Jan Voss)

 

 

28/05/2017

La Poésie Romande vue de France


suisse.jpg« Poésie Suisse Romande », La traverse du Tigre, n° hors série des Carnets d’Eucharis, Roquebrune sur Argens, 112 p., 16 E., 2017.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Suisse Poget.jpgQue cette déambulation - plus qu’anthologie - commence par un texte d’Olivier Beetschen est significatif. Comment en effet situer au plus haut niveau un florilège sinon par un poème qui ouvre le lyrisme à un autre poumon que celui des grandes orgues ? Le lecteur - à partir de cette évocation d’une légende enfantine - est convié et transporté vers des points d’horizon que la France a toujours du mal à situer comme si elle était victime, hors Paris, d’une agoraphobie. Pierre Voëlin, Marie-Laure Zoss, Claire Genoux (entre autres) montrent comment le poème devient chemin en un panorama singulier. Certaines écritures sont plus fractales que d’autres mais tout « sent » l’ouverture. Il convient donc de cesser de voir la Suisse comme un écrin : les poètes sortent du bord du Léman, dévalent des bras d’obscurité des grands sapins sous la lune.

 

Suisse Beetschen.jpgDans sa postface Angèle Paoli rappelle la nécessité du poème afin de retrouver au moins un « semblant d’équilibre » dans un monde qui en manque de plus en plus. Laurence Verrey déplace les paysages admis et porte sur ses lèvres un chant fragile. Ici et comme l’écrit Pierre-Alain Tâche, « le poète a repris le don », celui qui « répond au don d’autrui » sans pour autant que cette reprise soit un banal merci. Antoine Rodriguez ouvre encore plus profondément cette offrande : le corps y a sa place. Et Pierrine Poget le fait murmurer en « reculant sa caméra » afin que l’autre ait toute sa place.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

(photos de Pierrine Poget et Olvier Beetschen)