gruyeresuisse

27/02/2018

Muma croûte que croûte ou l’accoucheur de tourner en rond

Muma.jpgMuma, « Je ne suis pas d’accord avec moi-même », Art&fction, Lausanne, 2018. Parution en mars.


Muma fait le pitre mais tout en feignant de jouer un lamento des larmes. Pour preuve ? Il sous-titre son livre « Jérémiades, lamentations & acrimonies diverses ». Mais de fait - en écrivant à diverses dames des missives qui normalement ne s’envoient pas - il empile astucieusement et de manière drôlatique « questions télescopiques, claudications boiteuses et carambolages ». Qu’importe si les femmes ne lui répondent pas. Monsieur de Sévigné n’en a cure.

mUMA 2.jpgIl se veut accoucheur de réflexion sans faire subir à ses correspondances les plus irréparables outrages dans le stupre et la fornication. Le point de départ des missives est l’inutilité de l’art et de la littérature. Ce qui est pour le plasticien et écrivain une manière de soigner le mal par le mal. Preuve aussi qu’un tel mâle ne veut que le bien des femmes (mais pas seulement).S’adressant à l’homme dans un incipit l’auteur est d’une attention rare. Vu qu’il se dit inapte à articuler ce qui ressemble à une pensée il lui rappelle qu’il n’a rien à lui dire… Mais c’est bien sûr un effet de fausse modestie qu’on pardonnera à un hâbleur impénitent qui travaille dans le doute non sans certitude.

mUMA BON.jpgLe livre est un ravissement. Il caresse le légèreté pour secouer le cocotier des idées reçues. Certes Muma a beau affirmer qu’il a « des sentiments plus courts que d’autres », les siens sentent le vrai et nous dégagent des foirades mystiques new-age qui comme les alpinistes postmodernes font « une face nord en 2 heures 20, là où les grands-parent mettaient trois jours et un petit 8000 après une fondue, en 52 heures à peine. ». Mum illustre combien aujourd’hui le porc se croit épique. Et sa métaphysique une auge. Pas de quoi néanmoins en faire un gruyère suisse, du Beaufort ou un Emmenthal. Mais le livre reste une bonne manière de redevenir rupestre et Neandertal et de redonner à l’art ce qui depuis un certains temps ses images ne font pas. Génial.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/02/2018

Jindrich Štyrsky ; un monde rempli d’Emilie et de ses résonances

Emilie 2.jpgJindřich Štyrský (1899 -1942) est avec Toyen le plus grand poète et artiste surréaliste tchèque. Il appartint au groupe « Devesti » et fut l’un des membres fondateurs du « Groupe des surréalistes de Tchécoslovaquie ». Il a été aussi photographe, directeur du groupe « La théâtre libéré » et éditeur entre autres de deux revues d’avant garde : "Erotická revue" et "Odeon" dans lequel parurent plusieurs de ses textes courts et des études sur Rimbaud et Sade.

Emilie.jpgLes éditions Mörel republient en fac-simile « Emilie Comes to me in a Dream », un livre conçu et fabriqué par l’artiste en 1933. Cette édition témoigne des hallucinations érotiques et surréalistes de son créateur. L’œuvre est la parfaite introduction aux rêves voluptueux et fabuleux. Les photographies caressent les fantasmagories en plongeant dans un univers cosmique et fantastique où la femme est maîtresse de parades sauvages riches en stupre et fornication.

 

 

 

Emilie 3.jpgDe telles images anticipaient le futur. Elles restent une rébellion avec la conscience certaine d'un dérèglement des codes même si les mises en scène sont habilement établies. Il ne s'agit pas de « voir du pays » mais de faire basculer le réel de manière magistrale pour le bousculer érotiquement là où planent des amours muettes et des étreintes tacites.

Jean-Paul Gavard-Perrret

Jindrich Štyrsky, « Emilie Comes to me in a Dream », Mörel Books, 2018.

14/02/2018

Foucault et Blanchot : l’homme dans la langue

Foucault .jpgL’impersonnel, le neutre que Blanchot insère dans le discours n’ont cesse d’interroger Foucault. Son archéologie du savoir se trouve interpellé par cette invitation à penser le sujet non comme intériorité mais extériorité là où le moi n’est même plus « persona » mais personne. En ce sens le philosophe salue - dans le numéro de « Critique » consacré à Blanchot - en l’auteur de « Thomas l’obscur » un maître même. Néanmoins il s’empresse d’ajouter à propos de son impersonnel qui invite à penser le moi non comme fondement mais comme distance : « Il faudra bien un jour essayer de définir les formes et les catégories fondamentales de cette « pensée du dehors ».

Foucault 2.jpgLa dissolution du sujet dans la pensée de Blanchot, Foucault tente de la rapprocher du néo-platonisme où elle n’a pas forcément son fondement. Mais le philosophe, marqué par ses recherches historiques suppose qu’elle est née de cette pensée mystique qui selon lui « a rôdé aux confins du christianisme » et qui s’est « peut-être s’est-elle maintenue, pendant un millénaire ou presque, sous les formes d’une théologie négative ». La culture occidentale via Plotin ou Maître Eckhart serait donc à la source de cette pensée des marges.

Foucault 3.jpgNéanmoins l’émergence du neutre et de l’impersonnel chez Blanchot n’est pas celui qui apparaît dans la grammaire de langue grecque. Cette négation ne demande rien à personne pour personne. Et Blanchot le précise dans « Celui qui m’accompagnait pas » : C’était le tranquille sourire de personne, qui ne visait personne et près duquel on ne pouvait séjourner près de soi, non pas un sourire impersonnel et peut-être même pas un sourire, la présence de l’impersonnel, l’acquiescement à sa présence ».

Foucauld 4.pngIl existe donc chez l’auteur du « Pas au-delà » un « pas du pas » que Foucault était moins apte à saisir qu’un Beckett. Ce dernier trouvera là le fondement de son appréhension d’un monde sans monde signe sinon celui de la crise du sujet et de ses origines.

Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Foucault, « La pensée du dehors », Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2018, 64 p., 13 E