gruyeresuisse

13/01/2016

Relire Foucault

 

 

Afoucault.jpgMichel Foucault, « Œuvres », Deux volumes, sous la direction de Frédéric Gros, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2015

Foucault n’a eu cesse de s’interroger sur les fondements des histoires (anonymes ou sociales) et leurs mythologies constituantes. Face aux malentendus des pactes sociaux l’œuvre résolument politique au sens profond du texte précise les archéologies des savoirs et des discours, les arcanes de l’enfermement (Surveiller et punir ; L’histoire de la folie à l’âge classique), de la médecine (Naissance de la clinique), des sciences humaines (Les mots et les Choses) et ceux de la sexualité (La volonté du savoir, L’usage des plaisirs, Le souci de soi).


Rassemblant les textes majeurs de Foucault ces deux volumes rameutent ses grandes idées et intuitions  dans leurs cycles d’exploration des exils où il existe même parfois, comme l'auteur l’écrit dans une conférence publiée dans le tome 2, des « continents, des univers dont il serait bien impossible de relever la trace (…) tout simplement parce qu’ils n’appartiennent à aucun espace ». A la douceur des utopies s’opposent les divers lieux qui prouvent que dedans comme dehors  nul « ne vit pas dans un espace neutre et blanc ». Traversant les domaines de connaissance, l’auteur fut un véritable pré-situationniste. Par ces travaux hétérogènes, dont les exils sont l’enjeu - celui du langage compris -, il démontre ce qui contamine et entrave l’être. Les deux volumes créent un champ immense qu’on n’a pas fini d’explorer. Il y a là une fugue inachevée, une forteresse volante.


Jean-Paul Gavard-Perret

08:57 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

09/01/2016

Duo et duel : Frank Smith et Julien Serve

 

Serve 4.pngFrank Smith et Julien Serve, « Pour Parler », Galerie Analix Forever, Genève

 

 

L’exposition « Pour Parler » est née de la rencontre entre Julien Serve et Frank Smith. Le second a écrit 115 sonnets. Il en a revisité et déconstruit la forme-fixe pour la transformer en la dégageant de la rime et du lyrisme intimiste. La question posée devient : Que parler ? Comment parler ? Avant l’intrusion de Julien Serve, le recueil s’intitulait d’ailleurs « Je ne sais plus parler ». Le but était simple : « Je veux rapporter comment j’ai trouvé le monde » écrit l’auteur. A l’expression d’un moi tourmenté par la révélation que la pensée n’existe qu’à travers les mots, Serve propose une version plastique qui tient de l’opération à savoir de l’ouverture.

 Serve 2.png

Pour l’exposition les deux créateurs ont dû inventer un dispositif. Serve a dessiné sur (à proprement parler) les sonnets pour savoir comment le dessin produit une pensée Pour les deux « acteurs » elle naît dans le geste qui reformule la réalité. Serve.pngServe s’est volontairement « perdu » dans les sonnets aux structures éclatées : « Que les sonnets se lisent sans discontinuer me permettaient de perdre prise. L’imprévu devenait alors envisageable. Je me suis donc contraint à ce dispositif avec des règles simples et strictes : 24 heures de dessins en direct à la lecture d’une voix numérique.» Chaque dessin ne répond pas à un sonnet : le résultat est celui de la durée d’exécution. Il s’agissait d’injecter les dessins dans les sonnets, de fusionner textes et images loin de la simple illustration. La communication dessin-texte est opérative comme elle le fut jadis entre musique et littérature avec Morton Feldman et Samuel Beckett.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

01/01/2016

Laurent Guénat et la « métamorpause »

 Guénat.jpgLaurent Guénat, «Le corps, une nourriture qui tient au ventre », « -36 Editions », Les Bayards, 2015.

 

Laurent Guénat répond de manière double (texte et images) à deux questions essentielles : « qu’est-ce qu’un corps ? Que peut-on en faire ». Si l’on en croit l’artiste le corps c’est de la parole, de la pensée, des protéines. Et il le prouve. Ce sont aussi des gestes et leur cirque : le créateur l’anime, le dresse et tord sous la douleur et le désir. Sous l’attente aussi. Car chez lui le corps fait superbement des siennes et lorsqu’il devient poète, Guénat le sort - s’il en était encore besoin - de toute ascèse. Le peintre est dedans, là où le support devient miroir prêt au sacre de la chair altière pour laquelle il « vote » à tous les coups – car il faut que ce corps exulte.

 

Il reste avant tout la maison de l’imaginaire plus que celle de l’être. Cela permet de l’arracher aux causes temporelles en le portant - moins que vers la fin de certaines fonctions - à la « métamorpause ». Tandis que le dessin met du vivant dans sa mécanique, le texte le découvre encore plus nu. Mais soudain son érection est celle de l’intelligence. Preuve que parfois, l’homme bande avec sa tête. Bref le créateur rappelle que nous sommes jamais plus près de quelqu’un que de notre corps. C’est pourquoi, puisque chaque jour le temps devient plus pressant, il faut le prendre à bras le texte pour l’étreindre, le remuer avant qu’il ne s’affaisse et ne s’évapore « en bulles légères ». Que demander de plus à l’art et au poème ?

 

Jean-Paul Gavard-Perret