gruyeresuisse

11/07/2017

Niele Toroni et le lapin


Toroni.jpgLe Tessinois Niele Toroni reste un prestigieux faux plaisantin de l’art. Tout théoriquement est fait dans son œuvre - depuis l’époque où il fut cofondateur du groupe BMPT avec Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier – pour dégommer son art. Toutefois ce n’est qu’une apparence. Résolument placé entre l'art conceptuel et minimaliste, Niele Toroni, est resté sur les mêmes fondamentaux en revendiquant un degré zéro de la peinture. Refusant les items inhérents à l’art il demeure fidèle à l’injonction première du groupe « NOUS NE SOMMES PAS PEINTRES ! ».

Voire… En donnant un coup de pinceau No50 tous les trente centimètres sur son support blanc il a peu à peu construit une œuvre d’envergure. A sa manière la fable de « Lapin Tur » - écrite en 1976 et à nouveau disponible - signe la fausse mort de la peinture. Toroni se moque du décès programmé. L’artiste a su renouveler les fondamentaux de l’art par ses accords et désaccords des couleurs, la transformation des règles de la composition, le refus de l’imagination, de la valorisation du geste et de l’ego de l’artiste, de son intériorité plus ou moins profonde ou creuse.

Toroni 2.jpgLa fable est aussi occasion de multiplier les plaisanteries et les jeux de mots de derrière les fagots de l’exilé à Paris. Manière de prouver que la peinture sans « l’esthétisme, des fleurs, des femmes, de l’érotisme, de l’environnement quotidien, de l’art, de dada, de la psychanalyse » a encore beaucoup à dire. Et surtout à montrer. Le lapin a la vie dure et il peu conjuguer des mondes dont la syntaxe s’étend. Il sonde le monde en lui donnant plus d’œil et d’oreilles possibles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Niele Toroni; «L'histoire de Lapin Tur», Editions Allia, Paris, 2017, 48 pages.

 

08/07/2017

Nicole Blanche Mezzadonna et Joanna Concejo : extension du rationnel

Mezzadonna.jpgNicole Blanche Mezzadonna, Joanna Concejo, « Un pas à la fois », Editions Notari, Genève.

Ce livre est a priori pour enfants. Mais a priori seulement. Certes l’histoire est attendrissante. Au service des envois non traitables par la poste, le héros fait preuve d’imagination pour combler les vides des adresses incomplètes ou illisibles. Néanmoins sa vie est d’une précision kantienne et soumise à une raison du même acabit. Elle le dirige eu égard aux injonctions d’une tante dont il a hérité et dont les paroles le hantent. Mezadonna 2.jpgDu moins jusqu’au jour où le personnage découvre petit oiseau tricoté. Mais ses mailles se défont : elles vont entraîner le héros loin d’un cercle où il tournait en rond. Mais le livre est encore plus fort par les dessins de Joanna Concejo. Ils semblent parfois venir d’archives et proposent des renaissances qui contiennent des abandons nécessaires à la vie du personnage entraîné du son cercle premier vers une bien autre ronde. En surgit un chant et un contre-chant du monde. Tout se joue entre traces et subtilités afin de poser la question de l’identité comme différence.Mezzadonna 3.jpg Les dessins dégagent le texte d’un aspect purement narratif. On ne peut pas pour autant parler à leur propos de formes purement « stylisées ». Une porosité particulière au monde dans une poésie plastique transforme le réel par mutations. Jaillissent ça et là des êtres ou animaux fantasques. Le geste de création n’a rien d’une reproduction. L’artiste ne cesse de plonger dans un sillon ludique qui dépasse le réel au moment même où le monde proche est de plus en plus lointain au diapason des compagnons inédits du personnage.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Danièle Momont, Anne-Sophie Tschiegg : souplesses

Momont.jpgDans le texte de Danièle Momont et les images d’Anne-Sophie Tschiegg l’amour est un hybride il y a ce qu’il faut de soleil comme un écu, comme une girandole. Une tête parfois empaquetées entre une chair molle et choisie à souhait l’aspire. Elle danse torride. À l’aine. Dans la cavité du nombril. À la racine des cheveux, aux tempes pour se déprendre et mander le fretin du cœur, tout cela, avec peut-être la dérision qui à la plupart d’entre nous tient lieu de foi. Mais les deux femmes en échappent, prêtresses du Bel Échange, dans le vif plus que le ramassé. Momont 2.jpgCe qui fend tient de la percussion et de la traversée, d’un plongeon délicieux. Les femmes s’y font entières, sensuelles, curieuses. Elles veulent connaître, essayer, sentir ; occupées à gésir et désirant mordre à l’orange de l’idéal organique argentin dans la broussaille, dans le ru. Avec l’espoir d’y voir sauter aussi de petits poissons, car toujours elles désirent que le vif ait de quoi hausser le cœur avec le reste de l’intime triperie. D’où ce fatras que chacune taille à sa main. Manière de fabriquer une douceur inusable aux courants immarcescibles qui s’établissent entre deux êtres. Le livre montre combien les courants sont semblables quoique divers en s’intensifiant diversement jusqu’à ce que rien d’autre n’existe dans deux vies. Demeurent les flux, l’aguet fiévreux pour les repérer, et songer que, de quelque nature qu’ils soient, chacune aurait tort de s’en priver.

Jean-Paul Gavard-Perret

Danièle Momont, Anne-Sophie Tschiegg, « Dans ma nuque », litterature mineure, 2017, 8 E..