gruyeresuisse

14/05/2015

Les dérobades enlacées de Zoé Balthus


 

Zoé Bon.jpgZoé Balthus ose dans ce beau texte ouvrir ses personnages aux plaisirs. L’homme - un peu lent d’abord mais la poétesse le presse - finit par goûter les parfums de  la femme, boire à sa source, dévorer son amande douce. Sa partenaire-narratrice sait battre des ailes pour ça : elle parcourt son sang, le regarde par dessus par-dessous et lui rappelle le renflement d’éros que Cécile Hug habille de ses lignes vertes, de ses lignes noires. Chaque coque cache de ses graffitis fins le secret de l’effeuillée rose.

 

 

 

Zoé 3.pngZoé.jpgLongtemps l’amant a rêvé de ce galbe recouvert de soie. Désormais la poétesse avec pudeur mais franchise met des mots non dessus mais dedans. Un loup confidentiel est invité aux sensations retrouvées à la source exacte des vertiges. L’amande devient l’ogive d’une idée fixe dont rien ne sera dit : sinon tendresse et insomnies au moment où Cécile Hug joue de violons visuels plutôt que des cymbales. Pour atteindre les lèvres intégrales les deux créatrices se mêlent en un mix entre Lilith et Mère Arnaud. La seconde est convoquée uniquement pour sa capacité à donner des leçons de conduite que Zoé Balthus dirige non vers l’ange mais le démon. Elle le pousse  en capitaine d’infanterie pour qu’il feuillète ce que Cécile Hug recouvre en feignant de proposer un nuage en fine enveloppe soie au lieu d'une femme charnelle. Mais qu’on ne se trompe pas : d’intrépides gerbes d’opales et des boucles d'orgasmes sont demandés  au mâle. A bon entendeur salut.

 

 

 

Jeran-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Zoé Balthus & Cécile Hug, « Amande douce », Editions Derrière la Salle de bains, 8 E., 2015.

 

 

 

 

 

 

 

28/04/2015

Henri Michaux à la fondation Jan Michalski

 

 

Michaux.jpg« Henri Michaux  |  Figures · Ecritures », Fondation Jan Michalski,  Montricher, du 21 février au 14 juin 2015.

 

 

 

Pour rentrer dans l’humain il faut toujours revenir à Michaux, ses encres et ses vagues.  Leurs tourbillons laissent toujours en état second. Dans ses jardins abstraits ses arbres (ou ce qui en tient lieu)  surgissent parfois de chats gris de la nuit qui ressemblent à des plongeurs des Nouvelles-Zébrides.  Lorsqu’il les créait Michaux marchait, s’agitait. Parfois il s’endormait (façon d’éveillé, façon d’endormi). Des cauchemars lui lançaient leur boule de neige en plaine figure. Typhon d’images, oscillations, sauts grenus. Ce sont plus des drôleries que des énigmes. L’inverse est vrai aussi.

 

 

 

Michaux 2.jpgIl faut suivre ses taches ou plutôt ses êtres de petite taille. S’attacher aux hommes microbes de la mescaline. Souvent incomplets, bancals. Il leur manque par exemple la moitié du bras. Mais par ailleurs ils restent en excellent état. Michaux en ses versions minimalistes créa  autant de trouvailles « sournoises que traîtres » disait-il. Mais il ne faut pas le croire. Adepte des « Misérables miracles », ni fier ni honteux,  le peintre aimait les consistance gênantes, les sillons, les fractures, l’écorce des êtres comme celle des marronniers. Il feignit d’aimer le lisse. Mais beaucoup d’accidents surgissaient. Pullulation après l’éclipse. Sur un bras délicat il mit, par  exemple, une excroissance désinvolte ou il le plissa comme un genou. Sans pour autant déclencher le rire. On regarde l’inattendu, le rarement visible. On rentre dans l’humain : il commence toujours de façon surprenante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/04/2015

« Suisside » : Dunia Miralles

 

 

 

 

duina 2.jpgDunia Miralles, « Swiss Trash », coll. Poche Suisse, l’Age d’Homme, Lausanne, 2015.Vernissage culturel et festif du livre le samedi 9 mai 2015 à partir de 16h, librairie et galerie HumuS, Lausanne

 

 

 

 

 

Dunia Miralles est (peut-être) la plus romantique des femmes. Certes le titre de ses livres ne le prouvent pas : Swiss trash, Fille facile et Inertie sont pour le moins sulfureux mais ils cachent des histoires d'amour romantiques dont l’excès pousse autant au tragique qu’à l’implacable drôlerie.  Ses personnages sont particuliers (euphémisme). Vivant en funambules amateurs sur le fil de l’existence ils deviennent des vecteurs d’une folie urbaine contemporaine. Quittant sa Chaux-de-Fonds d’adoption l’écrivaine va chercher l’inspiration lorsqu’elle est à Paris « sur le tombeau d'Alphonsine Plessis, dite Marie Duplessis, devenue Marguerite Gautier sous la plume d'Alexandre Dumas fils ». Elle y trouve là un fil romantique pour rendre hommage à la grande littérature et surtout à celles qu’on nomme « putes » ou encore « chandelles consumées, dérisoires » mais qui permettent à leur clients de croire à la vie en donnant du plaisir au « bestiau » qu’il soit avide, insatiable ou triste.

 

 

 

Duina.jpgCes femmes Dunia Miralles les considère comme ses semblables, ses sœurs. Comme elles, Dunia Miralles se sent embrasée, embrassée, oublieuse de tout dans certains instants d’intensité revendiquée comme telle. Néanmoins celle qui feint de se présenter comme pute et soumise ne l’est pas. Elle se veut amoureuse, romantique mais d’un genre particulier.  Ceci dit-elle  la «  potentialise niveau Q, ce qui a pour effet de stimuler sa créativité ». Mais c’est une posture amusante (pour éviter de pleurer) pour celle qui a peu de temps pour se livrer au plaisir des sens : écrire nécessite un grand investissement voire une ascèse. Néanmoins à l'horaire accommodant elle répond au premier appel : « entre un TGV et deux avions, elle descend de ses cieux » pour emmener l’homme dans des transports avec du  « délectable et raffiné » type sucrerie au caramel salé qu’elle « consomme avec une pointe de grand A » comme Amour même si elle ne fait aucune illusion sur la réciprocité romantique de son partenaire. Mais pour elle cela reste anecdotique : brûler son « elle » ne l’empêche pas de voler de ses propres ailes.  Dunia Miralles a payé pour ça comme le rappelle la réédition de son livre majeur « Swiss Trash » avec son « flow » d’ironie contre le malheur. Celui-ci se croit vainqueur mais il n’est qu’un perdant dont l’auteure à tout loisir de lui laisser croire qu’il est magnifique.


Jean-Paul Gavard-Perret


Photo de l'auteure par Shelley Aebi.