gruyeresuisse

09/03/2016

Barbara Polla : avatars et corps-machines

 

AAPola 2.jpgBarbara Polla, « Troisième vie », Editions Eclectica, « Vingt-cinq os plus l’astragale, Collection ShushLarry, art&fiction, Lausanne


L'héroïne de « Troisième vie » de Barbara Polla est comme son auteure : elle aime connaître les mâles. Les deux goûtent leur sexe, leur force physique, leur don pour l'interpénétration plus que pour la prédation. Pour se faire une idée de leurs réactions Rébecca, bio informaticienne, s'est implantée des nano puces dans tout son corps (même en ses intimités) pour enregistrer et stocker les organes et cloner une galerie humaine. L’héroïne dévoile leur secret et prouve que le cerveau, contrairement à l’ordinateur, ne possède ni centre ni périphérie  : "c'est un amas" dit celle qui a l’inverse rend vivants ses ordinateurs. Ils deviennent capables d'aimer, de le dire, grâce à la poésie inoculée en eux. L’héroïne d'une auteure à la jonction de Simone de Beauvoir et d’Angela Carter est proche d'atteindre ses objectifs. Après ses deux premières existences la troisième semble apte à reprendre le fil de son histoire originelle dans un ailleurs voire un retour amont "avec les mêmes puces et les mêmes clones dans sa galerie humaine".

AApola.jpgC'est l'occasion pour elle de "faire un pas de côté, de prendre un chemin de traverse". Mais quelque chose résiste puisque "la seule manière de connaître l'autre c'est soit de l'habiter soit de l'avoir été". Mais cela n’est pas une donnée immédiate de la conscience -  fût-elle numérique. Et l’auteur pousse la quête engagée dans ces quatre précédents titres (« Victoire » (L’Age d’Homme), « Tout à fait femme » et « Tout à fait homme » (Odile Jacob) et son ironique « Astragale » . Le corps de la femme y est encore plus glorieux et toujours désirant. Mais Barbara Polla butte de nouveau sur le problème du désir et de l’affect. Il reste au  centre de son interrogation. C’est pourquoi ses livres touchent à notre plaisir, à notre jouissance et, en conséquence, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées par cette modification de la féminité. L’auteur poursuit un chemin de reconnaissance au milieu des méandres et des chassés-croisés de ce qui se nomme trop énigmatiquement amour et dont le livre « 25 os plus l’astragale » crée le squelette ou le Meccano de la Générale helvétique.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/03/2016

Eloge du "non" - Henri Michaux

 

Michaux.jpgHenri Michaux, « Donc c'est non », Édition de Jean-Luc Outers, Collection Blanche, Gallimard, Paris.

 

L'écriture n'existe pas toujours. De moins pas en totalité. Elle peut se perdre en se diluant au gré des sollicitudes extérieures qui flattent bien des égos. Michaux a dû se gendarmer pour préserver son isolement. Il a refusé la musique médiatique et ne s’est jamais plié aux appels de ses sirènes. L'accoucheur de mondes ne voulait pas se disperser dans ce qui n'était pas lui. Jean-Luc Outers a réuni ses lettres de refus radicales ou délicieuses. Michaux écrit afin que demandes d’interviews, adaptations scéniques de ses textes, anthologies, colloques, numéros de revues qui lui sont consacrés, rééditions (y compris dans la Bibliothèque de la Pléiade..), prix littéraires, photos, etc., restent lettres mortes. L'auteur s’en dégage. Mais ce n’est pas qu’un moyen de botter en touche. Michaux refuse les petits bassins d’eau où les narcisses littéraires se mirent, viennent pécher les grigris de la gloire et la rançon de leur vanité. L’auteur a appris de gré plus que de force à lutter afin ne pas finir «gavé de mon propre nom». Ses « non » sont moins audacieux par les effacements qu’ils engagent que par les possibilités qu’ils ont ouverts à l’œuvre. Sans eux l’auteur n’aurait pu pousser si loin la possibilité émise dans Emergences-Résurgences « rendre le lieu sans lieu, la matière sans matérialité, l’espace sans limitation ». Pourrait-on imaginer d’ambitions plus grandes à l’art et à la littérature?

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/02/2016

Henry James : Isabel avait les yeux bleus

 

James.jpgHenry James, « Un portrait de femme et autres romans », Traductions nouvelles, édition d’Evelyne Labbé, La Pléiade, Gallimard, 2016.

 

Avec « Un portrait de femme » (1881) Henry James (encore sous-évalué bien souvent en francophonie) prouve une maîtrise parfaite sur le plan de l’écriture et de l’observation. Plus qu’un Flaubert avec Emma, l’auteur pourrait dire au sujet de son héroïne « Isabel c’est moi ». La comparaison entre les deux auteurs ne s’arrête pas là. Isabel caresse le même romantisme et la même passion pour les « choses de l’esprit » qu’Emma. Mais contrairement à elle, elle y sacrifiera tout : même celles du sexe (que son mari contribua à saccager).

James 3.jpgPassionné par ce qu’il nomme le " grand théâtre obscur " de la psyché humaine, Henry James scrute l'âme, le psychisme, les révolutions intérieures des consciences. Mais son analyse du comportement humain a le mérite de ne pas tout dévoiler. Dans ses Carnets (publiés en extraits dans ce volume) James avoue avoir laissé l’héroïne "en l'air", sans "la conduire au bout de la situation". Mais cela donne à « Un portrait de femme » toute sa puissance. Comme la vie en générale celle de l’héroïne reste forcément inachevée et répond à ce que le romancier écrivait dans la préface du livre " On ne sait le tout de rien ". C’est donc sous une forme complexe et mystérieuse que l’auteur devient un maître du « narcissisme psychologique ».

James pour dépeindre la vie de son héroïne décrit ses perceptions, les intensités variables de ses émotions. L’univers moral reste dès lors bien plus important que les actions proprement dites. L’auteur est - tel une Duras avant la lettre - moins sensible à ce que fait son personnage qu'à ce qu’elle voit, ressent, éprouve dans ses capacité d'absorption ou de réflexion. Mais l’auteur les met en même temps en abîme en feignant de rendre son héroïne quelque peu hautaine, ignorante et attachée à son image.

Ce qui est en germe dans ses "Nouvelles" est magnifié dans un tel roman. Sous le joug et le jeu complexe des relations dites civilisées, en Europe comme en Amérique se découvre les abysses humains. Le vernis des nantis ne cache que la corruption et l’argent reste la richesse la plus avilissante. James crée un univers aussi psychologique que social sans jamais chercher à plaire à un public. Il est en conséquence aussi proche de Stendhal que de Flaubert et possède la même force d’universalisme. Avec une beauté glacée en plus. C’est sans doute ce qui gène certains lecteurs vieux continentaux peut être désarçonnés par la perfection de celui qui reste le romancier majeur du XIXème siècle américain.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 (Photo du film de Jane Campion tiré du roman de James)