gruyeresuisse

24/02/2016

Henry James : Isabel avait les yeux bleus

 

James.jpgHenry James, « Un portrait de femme et autres romans », Traductions nouvelles, édition d’Evelyne Labbé, La Pléiade, Gallimard, 2016.

 

Avec « Un portrait de femme » (1881) Henry James (encore sous-évalué bien souvent en francophonie) prouve une maîtrise parfaite sur le plan de l’écriture et de l’observation. Plus qu’un Flaubert avec Emma, l’auteur pourrait dire au sujet de son héroïne « Isabel c’est moi ». La comparaison entre les deux auteurs ne s’arrête pas là. Isabel caresse le même romantisme et la même passion pour les « choses de l’esprit » qu’Emma. Mais contrairement à elle, elle y sacrifiera tout : même celles du sexe (que son mari contribua à saccager).

James 3.jpgPassionné par ce qu’il nomme le " grand théâtre obscur " de la psyché humaine, Henry James scrute l'âme, le psychisme, les révolutions intérieures des consciences. Mais son analyse du comportement humain a le mérite de ne pas tout dévoiler. Dans ses Carnets (publiés en extraits dans ce volume) James avoue avoir laissé l’héroïne "en l'air", sans "la conduire au bout de la situation". Mais cela donne à « Un portrait de femme » toute sa puissance. Comme la vie en générale celle de l’héroïne reste forcément inachevée et répond à ce que le romancier écrivait dans la préface du livre " On ne sait le tout de rien ". C’est donc sous une forme complexe et mystérieuse que l’auteur devient un maître du « narcissisme psychologique ».

James pour dépeindre la vie de son héroïne décrit ses perceptions, les intensités variables de ses émotions. L’univers moral reste dès lors bien plus important que les actions proprement dites. L’auteur est - tel une Duras avant la lettre - moins sensible à ce que fait son personnage qu'à ce qu’elle voit, ressent, éprouve dans ses capacité d'absorption ou de réflexion. Mais l’auteur les met en même temps en abîme en feignant de rendre son héroïne quelque peu hautaine, ignorante et attachée à son image.

Ce qui est en germe dans ses "Nouvelles" est magnifié dans un tel roman. Sous le joug et le jeu complexe des relations dites civilisées, en Europe comme en Amérique se découvre les abysses humains. Le vernis des nantis ne cache que la corruption et l’argent reste la richesse la plus avilissante. James crée un univers aussi psychologique que social sans jamais chercher à plaire à un public. Il est en conséquence aussi proche de Stendhal que de Flaubert et possède la même force d’universalisme. Avec une beauté glacée en plus. C’est sans doute ce qui gène certains lecteurs vieux continentaux peut être désarçonnés par la perfection de celui qui reste le romancier majeur du XIXème siècle américain.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 (Photo du film de Jane Campion tiré du roman de James)

03/02/2016

Anna Jouy et les ombres solubles

Jouy 2.jpgAnna Jouy, « L’Acide citronnier de la lune », coll.; Surya, Editions Alcyone, Saintes, 2016.

 

Anna Jouy est la poétesse des apparitions. Mais celles-ci ne se donnent pas selon un processus discursif ou descriptif : cela ne ferait que tourner autour. La langue de l’auteure participe au secret, elle lui donne forme. Son langage devient vision en sa texture pudique, étrange afin de « re-produire » du visible et traduire l’insu. Le signe est donc poétique : il passe la frontière des peaux à travers les perfusions et les canaux d’un verbe fondateur même si, dans un de ses complexes, Anna Jouy se dit « inculte ». Elle est tout le contraire. Les dits « lettrés » seraient bien incapables de développer des énigmes, de tricoter des maillages insondables comme elle le fait. Ses articulations, ses codes secrets dépassent la parole standard pour atteindre une connaissance qui n’est jamais pure spéculation intellectuelle mais veines du vivant venues de son propre souffle, de sa respiration. Chaque poème marque une route, une piste. Il est ouverture et creusement.

Jouy.jpgLà où les faux poètes disent et affirment, Anna Jouy fait plus : elle inspecte les dessous cachés d’une parole qui ne s’abandonne pas à la première détrousseuse venue. Il faut à l’écriture un engagement particulier seul capable de faire apparaître « L’Acide citronnier de la lune ». En lisant le livre qui en porte le titre et en suivant sa croissance, nous somme sà la serrure de l’extraordinaire d’un réel inconnu. La poétesse en explore les angles morts, cachés dans l’ombre. Elle les projette à la lumière. Quoique tributaire « d’une généalogie très nouée de secrets  de non dits », elle en dégage les nuances prisonnières. Son encre n’a pas besoin de venir de Chine ou du Mexique afin d’en venir à bout. Elle sort du ventre de la terre romande, fribourgeoise. Anna Jouy y plonge sa plume pour écrire avec «  cette attention et de cette intuition à laquelle je ne peux faire confiance et qui détient pourtant la certitude ». Celle d’être encore en vie parmi les ombres appesanties que la poétesse rend plus solubles.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/02/2016

Les exercices de sagesse efficiente de Rémi Mogenet

 

 

Mogenet 3.jpgRémi Mogenet, "777 aphorismes ésotérismes", Editions Le Tour, Samoëns, 92 pages, 12 E., 2016.

 

Rien de plus périlleux que l'exercice de l'aphorisme. Beaucoup s'y cassent les dents car la forme ramassée implique souvent la seule tentative d'une brillance superfétatoire. Rémi Mogenet évite ce piège car ses aphorismes ne cherchent jamais l'effet pour l'effet. Certes certaines formules sont lapidaires et acérées et se suffisent par leur poésie plénière. Citons par exemple "L'autorité est du domaine de l'air, en tant qu'elle est exercée, mais elle trouve sa légitimité dans le feu, qui lui donne sa lumière" : tout est (bien) dit. Néanmoins l'auteur sait aussi ne pas se limiter à une formule trop resserrée lorsque le propos a besoin d'être nuancé. Pour chaque assertion Mogenet assoit ses affirmations sur une connaissance approfondie de l'histoire et fondée sur diverses traditions culturelles. Le monde moderne y est revisité à leur aune. L'auteur s'y fait penseur radical mais il réduit à néant les philosophes au messianisme médiatique qui ne touillent qu'une pensée molle. Celle de l'auteur ne l'est jamais.

 

Mogenet.jpgExiste dans son livre un souffle. Il donne à l'Occident d'autres prolégomènes que ceux qu'on lui accorde trop souvent. Le seul bémol qu'on peut lui porter ne tient pas à son propos mais (hélas) à son éditeur. Publié dans une maison éloignée du mausolée germanopratin il est sine die occulté. Il souffre donc d'un mal que les éditeurs suisses francophones connaissent d'ailleurs trop bien. Mais qu'importe : sous l'égide de penseurs parfois trop oubliés ou reclus au rang de "réactionnaires" (Joseph de Maistre en tête) l'auteur remet les considérations dites d'usage en place. Cultivant au besoin l'ironie - "Les Vaudois parlent apparemment français mais font semblant de parler allemand" ou encore "Le Christ n'a pas besoin d'être Dieu : il lui suffit d'adorer son corps mystique" -,celle-ci devient plus impitoyable que clivante. Les 777 aphorismes permettent de renouer avec leur genre car l'auteur ne le traite jamais par dessus la langue. Elle est rarement aussi riche et puissante afin de remettre des vérités courtes ou des mensonges d'usage à leur place. Le texte est donc à lire absolument à qui ne veut pas vivre idiot. Il prouve enfin que l'ésotérisme n'est pas ce qu'on croit. Estimé anachronique il demeure bien vivant lorsqu'il est - comme chez Mogenet - cultivé à bon escient.

 

Jean-Paul Gavard-Perret