gruyeresuisse

04/09/2017

Quand Marcel Miracle "déshabille" Héraclite

Berthet bon.jpgMarcel Miracle est comme un poisson dans l'eau au sein de la collection "apostilles" de Danielle Berthet là où à défaut du texte ne demeurent que ses notes en bas de page. D'une œuvre qui existe (ou pas) reste ce que les mots de Miracle ouvrent, agrandissent, blessent et renversent. Le texte (ou sa supposition) est mis à nu en une sorte de sidération, d’absolu de l’exhibition en ce qui ne peut néanmoins n’être pris que pour un "croire" ou un "croire croire" rempli de doutes.

Berthet bon 2.jpgTout se réduit à un jeu de lignes et de faces (vers le sol, vers le ciel) là où Héraclite reste célibataire. Ce qui n'est pas plus mal. L'auteur et exégète crée un « pas au-delà » (Blanchot) de l’admiration, de la réflexion, de la mise en rapport avec d’autres œuvres ou contextes (un cirque par exemple). Seul résiste la nudité si particulière d'un texte présupposé qui répond par le vide à tout ce qui pourrait voiler sa présence et sa "vérité". La nudité ne s’oppose donc pas au dévoilement :  Et Marcel Miracle - tel un clown blanc sur la piste du cirque - élucide ce qui n'existe pas. N'est-ce pas la manière de toucher une vérité ultime, irréductible là où l'ex-Lausannois crée le plus impudique des voilements d'un texte (probablement) incontournable ?…

Jean-Paul Gavard-Perret

Marcel Miracle & Danielle Berthet, "HERACLITE - commentaire d'un fragment", coll. Apostilles, Editions D. Berthet, Aix les Bains, 2017.

 

03/09/2017

Richard Meier au fil des jours et des livres

Meier 3.jpgIl existe une continuité évidente entre les livres créés par Richard Meier. L'univers se constitue dans une sorte de longue vue envoûtée où images, couleurs et textes se mélangent entre rêve et réalité en d'étranges charpentes de mots, découpes, coulures placées sous le signe de l'intervalle. L'artiste décompose l'espace en refusant les conventions et au sein de ventres et de solitudes chargées des contours multiformes séduits par les hypostases du réel mais qui se dissout en multiples états.

Meier 2.jpgImages et mots dialoguent. Ils témoignent de l'attachement de Richard Meier pour ce qui peuple son monde intérieur. Le bâtisseur escalade le support afin de répandre des flaques qu'aucun frisson ne vient troubler et qui ressemblent parfois à d'étranges animaux aussi familiaux qu'inconnus. Chaque page devient une glissade, elle se répète ou plutôt varie là où le sens tourmente, vacille.

Meier.jpgRichard Meier ne prétend pas changer le cours du monde, mais - têtu - il s'obstine à en donner des équivalences en des leporellos partiellement "asphaltés" avec des mots planant au-dessus des nappes. L'artiste travaille jusqu'à en avoir mal aux épaules pour répondre à une promesse : chasser le cafard en apportant des jours bleus, des nuits enfiévrées, des lacs en mélopées. Les projets semblent avoir ni rime, ni raison mais c'est une illusion d'optique. La couleur conduit la main par-ci, par-là contre la tristesse et là où les mots dérapent. Le tout sans goût du fixatif absolu et sans principes préfabriqués.

Jean-Paul Gavard-Perret

Richard Meier, "Astérismes - Bleu profond", "Un art pour les yeux", Editions Richard Meier, 2017.

 

28/08/2017

Anthony Bannwart : "relire" Stendhal


Bannwart.jpgAnthony Bannwart, "Conversation avec Stendhal", Editions du Griffon, Neuchâtel. Edition de luxe des Chroniques Italiennes de Stendhal de 1847. Double intervention de l’artiste, à la fois picturale sur une double page, et conceptuelle avec un ouvre- lettres en bronze réalisé par l’artiste afin de détacher les pages. 400 €


Bannwart 2.jpgAnthony Bannwart né à La Chaux de Fonds a vécu à Londres, où il a étudié les Beaux-Arts (film, vidéo) après avoir été formé chez un maître en bijouterie et design à Frankfort. Multidisciplinaire l'artiste réalise des projets en symbiose avec ses œuvres, ses écrits ou ceux d'autres comme par exemple "Les Chroniques Italiennes" de Stendhal à travers interventions plastiques et un ouvre lettre en bronze. L'auteur utilise cette matière mais aussi l'aluminium, le granit, le cuir. En tant qu’artiste et curateur il a créé « A ses parents – variations autour de Le Corbusier » pour traiter le don, le contre don et l'exil volontaire. Il travailla pour ce projet avec Louise Bourgeois et Felice Varini, aux côtés de scientifiques, de musiciens, et d’un cycle cinématographique conçu avec George Clark de la Tate Modern. Cette œuvre donna lieu à un livre éponyme puis d'autres projets tels que «Vision of the host» et «Resilience» autour de la capacité à vivre, réussir, se développer en dépit de traumatismes exprimés par une corde sans âme renforcée, construisant de par ces lignes figées dans l’espace de nouvelles perspectives.

Bannwart 3.jpgDepuis il poursuit son « conceptual and evolutive video project » sur l’image en mouvement en une collection de séquences muettes. Son projet «Poïesis» est créé à partir de ses propres textes courts d'Anthony Bannwart : les mots sont appliqués sur la peau à l'aide des petites sculptures de bronze en forme de tampon. Capturés ensuite par la photographie, ses textes nourrissent une collection qui s’ouvre aux collaborations extérieures pour diffuser sa pensée par des canaux très diversifiés. Avec les "Chroniques Italiennes" d'une certaine manière le propos s'inverse. L'artiste tente de voir au-delà des mots. Ses interventions et l’objet inséré « percent » le logos pour créer des espaces adjacents, comme emboutis les uns dans les autres. Ils dressent une visibilité particulière afin de lire Stendhal autrement. Le corps du texte trouve un caractère particulier. La figuration prend des tours et détours et se démarque de la narration qui se condense dans les images. Elles deviennent un paysage particulier, déclenchent un récit dans le récit ou plutôt de puzzle permanent où se faufile un roman de la vue, un dérobé, une trame en une série d’interférences qui rejettent l’accessoire pour retenir l’essentiel en des espaces où parfois caresse et parfois frictionne ce qui nous échappe où s’évanouit d’avoir été jusque là si mal lu ou perçu.

Jean-Paul Gavard-Perret