gruyeresuisse

18/02/2017

Michel Tournier ou l’habileté littéraire

Tournier.jpgMichel Tournier, « Romans suivis de Le Vent Paraclet », édition établie par Arlette Bouloumé, La Pléiade, Gallimard, Paris, 2017.

Souvent les romans de Michel Tournier mettent en scène des personnages venus de vieux livres d'images qui firent jadis le délice de l'enfance : l'ogre du Roi des Aulnes, les frères jumeaux des Météores, le Robinson de Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Par ailleurs certains contes de l’auteur ont été publiés en collections pour enfants. Et l’auteur a même a récrit son « Vendredi » pour la jeunesse. Toutefois entre ces deux versions ne se produit pas une édulcoration mais un travail d’approfondissement du projet.

Tournier 2.pngLe romancier est donc celui de la métamorphose des mythes et de l’écriture dans le but de toucher un jeune public. Ce fut pour lui « l’ambition sans mesure » car elle impose la perfection. Mais peut-on parler pour autant de clarté ? L’ambition dont parle Tournier est sans doute plus trouble et plus profonde qu’il n’y paraît. Manière de contourner bien des dogmes en feignant de les respecter. A l'interdit d'interdire fait place sous couvert de clause de sauvegarde, l'impossibilité habilement déviée du moindre faux pas, là où les sujets sont toujours délicats.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/02/2017

Michel Thévoz : de l’important d’être constant

Thevoz.jpgRetrouver l’écriture et les champs d’investigation de Michel Thévoz est toujours un plaisir. Il n’a de Professeur Honoraire que le titre, pour le reste il reste arrimé aux images disloquées et disloquantes. En huit chapitres ou articles il fait le tour de la question de l’art contemporain et de sa réception. Et ce, de la manière la plus impertinente. Il montre - entre autres - comment la laideur « a absorbé son contraire » sans pour autant, dans sa démonstration, plaider pour le passé. Il montre comment son principe de « viralité » contamine la beauté qui pourrait lui être opposée : « A l’instar du capitalisme après la chute du communisme, qui investit le djihadisme et le poutinisme pour reconduire un simulacre d’opposition et se relancer de cette manière, la laideur se crée des contraintes postiches ».

Thevoz 2.pngLa vision est aussi sinistre que juste donc en résumé roborative. D’autant que la laideur ne signifie en rien la mort de l’art mais sa nouvelle alliance et sa régénérescence. Thévoz rappelle qu’au dégoût de Le Corbusier pour la laideur de la modernité comme à celui du fils de Lichenstein hostile à la peinture paternelle et optant pour Donald par Walt Disney car « on voit ce que ça représente et c’est bien dessiné » Thévoz prouve que la laideur n’est pas « le goût de l’autre, mais le goût de l’Autre ». A partir de là tout est possible. L’auteur l’affirme afin que des portes s’ouvrent et que les myopes de l’art voient plus loin que leur certitudes acquises. Chapeau.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Michel Thévoz, « L’art comme malentendu », coll. Paradoxe, Editions de Minuit, Paris, 2017, 11 E., 70 p.

12/02/2017

Christine Célarier : le temps et les heures

 

célarier.pngCet homme, Le père (presque) déjà parti, tout revient. Emoi de midinette diraient certains. Mais bien plus. Du Piaf mais bien plus. L’énergie de l’artiste en boucles circulaires. Et spirales. Deux « œuvres » sont en cours en des sons parfois amplifiés et la voix claire, nette, grave de Christine Célarier. Elle ponctue les séquences avant de commenter face à la caméra son livre, le film. Elle et lui. Père et fille. L’artiste se met dans sa tête. « Il s’appelle Louis il a été marié, il a deux filles. Où sont-elles ? Il les a aimées d’un amour invalide ». Le vide en lui à la mort de sa mère. A celle de son père aussi avec son cri d’alors « Maman Maman ». La fille le rappelle sobrement, le scande. Sans pathos. De manière presque nue.

Christine Célarier inscrit sa recherche de l’identité en perdant la sienne (du moins en apparence). Elle se met dans celle de l’autre - le père. Christine Célarier parle, décalant le point de vue du livre. Avec une seule question : « Sait-il encore ? » Sait-il sa longue fatigue. Celle du quatrième abîme qui l’aspire. Le scanner l’a dit. Mais on est presque au-delà de l’Alzheimer. Avant il a déjà butté contre des morts qu’il a dû charrier. Rien d’autres ne sera dit. Juste une aporie. Parfois il redevient homme au contact de l’étoffe qu’il revêt - la caressant, le froissant. Avant, bien avant, il aimait prendre des photos avec son épouse. Dans la ville (sans dire laquelle) pour inventer des récits. Avant qu’un jour sa femme ne puisse plus marcher. Il se mit à classer, restaurer, entasser des livres, des tableaux, des montres et tout un atelier d’horloger. Le temps soudain engrangé dans une des chambres de ses filles. Comme pour les remplacer - inconsciemment. Tenter non de tuer le temps de leur départ mais de le remonter. « C’est comme ça qu’on freine » aurait dit Bashung.

Célarier 2.jpgL’automne c’était le bord de la mer. L’odeur de la pipe dans la voiture. Il fallait s’arrêter » pour faire vomir les filles. Répulsion sourde qu’elles éprouvaient en cette emprise. Sans pouvoir encore « changer d’air ». Dans la famille il déambulait nu au mépris de « ses » trois femmes. Sa puissance d’homme s’affichait par la violence de cette nudité presque « perverse ». Jusqu’à la perte finale : « Où sont-elles ? » dit-elle. Racontant ce qui est difficile. L-‘impudeur. La pudeur et la vérité. Voir autrement. « Le père » devenu « mon petit papa ». La douceur de sa main. Aphasique Papa. « La remontée du temps. Corps cassé. La rage. La violence d’une forme de « nudité ». « Le moi petite fille guidant le moi adulte » .

Une relation continue, suit son cours. Plus tranquille ce cours. « Du bonus ». Tout est dit. De cet amour. Cœur à vif. L’abandon à la douceur que le père ignorait en lui. Et l’auteur de rappeler le baiser sur la tempe, la main dans les cheveux. Boule de neige pour sédimenter le temps : eau libre, libation, noyade, remontée. Passage des heures – le temps, le temps, le temps. Sur l’horloge comtoise il remontait les heures le retardant de quelques minutes. Jusqu’au noir. Final. Son ensevelissement. Momie et destruction. Mots mis.

célarier 3.jpgD’où l’émission d’une transgression pudique selon une grande maîtrise en un travail du geste (souple, en volute) et de la réflexion par effets de rythme et de pulsation d’actes plus suggérés que montrés. L’œuvre reste de l’ordre de la trace minimaliste, stimulante au sein de ses émotions en une forme d’ascèse. Tout joue du pli et de l’ouverture par fragments au sein d’écho d’actes imbibés d’une tension filiale. Les images jusqu’au bout resteront implicites plus qu’explicites pour désarticuler les apparences avec un regard du dedans.

Jean-Paul Gavard-Perret.

"L'homme perdu" de Christine Célarier réalisé par Gilles Framinet, adapté du roman écrit par Christine Célarier. https://www.youtube.com/watch?v=Z_VxVVUC4hs