gruyeresuisse

09/11/2015

Lebon, la brute et le langage "truant"

Lebon 2.jpgElizabeth Lebon, « Spoool », Boabooks, Genève,194 pages, 2015.

Elizabeth Lebon propose une poésie concrète très particulière à la fois optique, sonore et glossolalique. Après des « tapisseries »  poétiques reproduites chez le même éditeur et liées à la perception du rivage et des océans: «sey; of the oea; cocklle; like a cockle shell; courage; wea wea my my; aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa ; sea sea sea; pages tothfh bhblel nsnkek ataghgee olofaf tkt eue sgseeeasa; are; sand embers.», Spooool propose cinq rouleaux écrits par Elizabeth Lebon. Lebon 3.pngL'artiste les  tape sur des caisses enregistreuses ou sur des machines à écrire. «From Newquay to Brooksby's Walk» mesure 23 mètres de long. les quatre autres chacun 10 m sur 6 cm de large. L’ensemble constitue le manifeste littéraire de 63 mètres de tapuscrit. L'usage de machines  obsolètes sert à se dégager des normalisations de l’écriture contemporaine.

Surgissent des répétitions, des erreurs sur un rouleau où la forme devient le contenu et le contenu la forme. Ce va et vient  interroge le langage sous toutes ses formes,  porte le temps du monde et devient l’empreinte d’un perçu hors de ses gonds. Il n’est pas illégitime de nommer ces possibles de termes de propriétés du donné dans des moments premiers. Lebon.jpgÀ partir de telles formes rien n’a lieu que le lieu d’un jeu. L’univers, commencé par sa soupe quantique, trouve ici une « remise » inattendu » par un détour critique phonétique  et graphique à l’intersection de transmission d’indices a priori dérisoires mais signifiants. Loin de la maladie transcendantale de la poésie le texte-bande conte et compte le temps comme esquisse, dessin et dessein par le matériau le plus commun.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/11/2015

L’échange et la fugue : Alain Huck

 

 

 

 

 

Huck.jpgDavid Lemaire, « Alain Huck - La Symétrie du Saule », Editions Mamco, Genève, 344 p., 34 E., 2015, Julie Enckell Julliard et Alain Huck, "Les Salons noirs", éditions Scheidegger & Spiess, 2015.

 

 

 

Ce qu'Alain Huck écrit dans « Que du ciel » peut s’appliquer au statut de l’artiste et donc à lui-même : défaire ce qui lui est donné, reconstruire ce qui lui a été pris dans « une course essoufflée d'un lac jamais nommé à des montagnes froides ». A partir des lieux et des paysages son regard se fait aussi intra qu’introspectif pour découvrir et reprendre divers réseaux organiques. Ils se déploient sur le minéral et forment avec lui, dans leurs masses, des monuments et miroirs élémentaires. Le créateur vaudois sépare du chaos tout en le suggérant dans la virtuosité d’une œuvre où demeurent à la fois la quiétude et le ravinement. Les écheveaux de chaque dessin ne cessent d’exprimer le rapport de l’homme à la nature, de la géographie mentale à l’Histoire et ses torsions. Le livre de David Lemaire permet la traversée de l'œuvre en ses différents médiums et les questions qu'ils servent à traiter : autobiographie, "écologie", rapport au temps et bien sûr la recherche d’un langage plastique propre par l’intermédiaire des formes et de leurs corps de manières. Dessins, peintures, sculptures, installations interagissent entre eux dans un substrat de références littéraires que Lemaire déplie comme l’artiste le fait.

 

 

 

Huck 2.jpgOn se souvient de ses 269 dessins de  « Vite soyons heureux il le faut je le veux » réalisés sur des supports évidés, découpés, translucides. Envisagée comme un archivage, la série s'est constituée régulièrement depuis 1993 jusqu'au début de l'année 2007. On peut citer aussi son livre d’artiste « Ancholia » formé de la déconstruction de 4 dessins immenses au fusain. Ils sont l'exemple même de l'originalité de l'œuvre. Ce livre réalisé pour l'exposition au C.C.S. présente les œuvres par fragments pour qu'elles soient lues à l'échelle 1 mais comme une bande-dessinée complétée par un texte de l'artiste. Il est fait de 82 citations de la littérature mondiale. Leurs références deviennent un second texte en calque du premier. Restent donc toujours en acte chez Huck divers réseaux de veines et de racines. Certaines montent vers le ciel, d’autres s’enfoncent vers le sol. Tout chez le Vaudois est empreint de signes plus ou moins obscurs présentés dans divers changements d’échelles pour le renversement d’une géométrie euclidienne et le déplacement des ordres de marche et de perception.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

31/10/2015

De l’image au texte : les horizons décalés de Pierre Loye

 

 

 

 

 

Loye.jpgPierre Loye, « Parmi les vivants », coll Re:Pacific, art&fiction, Lausanne, 2015.

 

 

 

 

 

Il arrive que les mots voulant glisser dans la statuaire en jaillissent par nuées. Perverse narcissique elle refuse d'être manipulée par eux : au plasticien - forcé à devenir poète - de faire avec. Il ne s'en prive pas. Mais cela est "pire" : il ne peut les suspendre.  Pierre Loye trouve là le moyen de construire ou de tisser de manière baroque ce qui échappe à la représentation. La logorrhée frénétique ne crée pas l'angoisse mais invente des connexions intempestives (entre chewing-gum et réseau sans fil, véhicule à moteur et religion). Ce que l'artiste vaudois nomme "compte rendu" chargé du poids des ans est aussi un code restitué à l'existence et permet de la poursuivre.

 

 

 

Loye 2.jpg"Parmi les vivants » peut ressembler à  un impromptu par rapport au travail d'artiste de Loye. Mais son texte est riche de labours de fond là où le corps n'appartient qu'à son mystère. Reste donc à savoir comment l'œuvre va encore avancer : suite ou bifurcation qu'importe. Elle reste toujours à suivre tant il existe même dans le plus simple et le plus trivial (jusqu’à l'odeur des pieds…) beaucoup d'amour. Il préside au fil de l’art  et de la vie que résume ainsi Danielle Mémoire "il n’y a pas de chemin où il n’y a pas d’amour".

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret