gruyeresuisse

08/04/2017

Le minimalisme plastique de Laurence Skivée ou les extases nues

Skivée 3.jpgPour « Ball-trap » de Werner Lambersy Laurence Skivée a créé un jeu sidérant de contours. Chaque intervention propose un volume particulier de l'ordre de l'épure. Le dessin combat le vide sans pour autant que puissent se distinguer des objets mais juste quelques indices d'une certaine présence. Les formes surgissent et agissent dans l'obscur délesté de sa composante d’ombre : tout se désépaissit et s'allège en confrontation communicante avec les textes.

Skivée 2.jpgLa présence plastique se réduit à une fragrance de lignes ou de courbes. Elles donnent à voir ce qui échappe (objet ? substance ?) en monochromie de diverses couleurs. Reste l'interception de la lumière par ce corpus mystérieux et fin de présences énigmatiques. Laurence Skivée transforme les données « objectives » du réel. Tout se retrouve lointain et proche. Les contours ne sont plus des pièges : ils créent la débandade des horizons afin de montrer des confins, des possibles. L’artiste retient et libère en une suite de formes aussi simples qu’altières et poétiques. En un tel minimalisme graphique il n’existe plus de “ plans ” stables. Les formes se rétractent ou deviennent extensibles. Plutôt que « d'images » il s’agit de leur avant et de leur après, de leur avancée et leur recul.

Skivée.JPGCela peut s’appeler Eden et enclos. L’artiste y noue des entrelacs. La lumière efface toute ombre en embrassant l’espace afin de créer une poésie perceptive particulière. Chaque oeuvre « regarde » de façon implicite le texte de Lambersy et le développe hors de lui-même en rhizomes, suspens, échos visuels capables de fomenter l’étrange fascination d’une humilité d’apparence. Ce que le texte dit de la déperdition « des premières lumières », le dessin lui répond en des mouvements magnétisés par ce qui les dépasse. Le texte appelle une telle présence d’envols en fragment et en intermittence. L’art devient une méditation et une exaltation unissant un mouvement de dilatation à celui de la concentration. Il lie l’infime à l’immense loin de tout effet spectaculaire en une harmonie subtile. Reste à s’abîmer en une extase nue.

Jean-Paul Gavard-Perret

Werner Lambersy et Laurence Skivée, « Ball-Trap », Editions l’Âne qui butine, Mouscron, non paginé, 2017, 22 E..

 

02/04/2017

Les naines brunes de Katherine Detraz

Kat 2.jpgKatherine Détraz crée par ses mots des allégories féminines perversement fleurs bleues mais surtout érotiques qu'elles illustrent de photos proche de son univers poétique. Dans son écriture la sensualité demeure en suggestion comme un "précision ": "Arrache ma peau / Et  / Prends-moi /A vif.  / Que rien ne te résiste,  /Même pas ma colère  /A ta précipitation /Tu connais ma folie".  Elle connait pour sa part certains manques du partenaire. Néanmoins elle propose un naturalisme enchanteur, un cinéma hollywoodien noir aux touffeurs pénétrantes sous feinte d'aveux pénétrants.  Manière de vampiriser le réel pour le transformer en une de ces étoiles  qui se nomment naines brunes et demeurent en partie invisibles.

Kat 3.jpgSouvent dans ses textes l'esclave possède le maître, la naine chevauche (métaphoriquement) les prétendus géants. Jamais d'angoisse, seulement la (sur)prise de l'innommable. Jamais de sauvagerie, juste le suspens de la caresse des mots. Aucune limite ne semble pouvoir les arrêter dans un travail de pénétration où le dévoilement est le contraire de la nudité et la seconde le contraire du premier.  Chaque texte ose les points de non-retour tout en évitant  l’ébullition lyrique.

Kat 4.jpgL'oeuvre demeure profondément personnelle en des  "remises" qui sont la signature de la créatrice. Restent dans ses textes un arrêt, une arête, un verdict pour déclencher un vibrato  profond et voluptueux d'une poésie  de suggestion. Par les moindres détails la pensée dérive selon  des attentes si bien que l'écriture demeure le laboratoire clandestin d'une lectrice qui feint la légèreté : mais il faut se méfier des apparences..

Jean-Paul Gavard-Perret

Muriel Pic : flux migratoires



Pic.pngDes falaises aux squelettes blancs de Rügen où Hitler voulut créer des camps de vacances pour les travailleurs du Reich (de ceux-là à ceux de concentration les corps nus se ressemblent mais les uns sont vivants d’autres sont morts), en passant pas l’instauration des premiers Kibboutz et jusqu’à l’infiniment petit des données radioactives c’est bien l’ordre de la destruction qui semble régner en maitre des forges. En renouant avec un genre poétique particulier, reliant quête documentaire et chant, Muriel Pic trouve dans ses recherches de quoi illustrer son procès. Elle passe de l’Histoire au particulier pour revenir en suite à une vision globale. Il s’agit de rester lucide mais - l’esprit de géométrie ne suffisant pas - l'auteure actionne celui de finesse. Un centre d’énergie se répand au delà de l’étude et l’analyse selon une formule qui peut se condenser ainsi : « Imaginations mortes, imaginez encore le pire »

Pic 3.jpgCar c’est là où les choses commencent et finissent. Le livre se présente comme celui d’une colère. Celle-ci « veut insuffler dans les poumons des puissants, la fine poussière meurtrière / qu’égrènent ceux qui ont beaucoup appris » même si chez Muriel Pic l’illusion n’est pas de mise. Professeur, écrivain et photographe, traductrice de Walter Benjamin, spécialiste de W. G. Sebald, en liant l’archive à l’élégie comme la poussière aux étoiles, elle met à nu les illusions des utopies « architecturales » quelle qu’en soit le but ou la nature. Du rêve au désastre le pas n’est pas si loin. Chaque démiurge imagine à sa main sa communauté humaine. « En Europe le calendrier dit 1939 / En Palestine le calendrier dit 1948 /les abeilles butinent des fleurs de fer. ». Ensuite un chaos nucléaire suit son cours selon diverses dérivations. Pic 2.pngEt si « Le ciel est un livre dont les récits se répètent », la terre est à l’identique. Dans les deux cas les comprendre revient à deviner la destruction. D’où le titre d’ « élégies » pour ce livre puissant et ses « deltas d’émotion ». L’auteure prouve que toute structure « continue de construire des ruines » et ne fait qu’architecturer ce qui suit un cours « politique, poétique, darwinienne de vols, de viols, de rapts, de guerres et de mort ». En témoin glacée et lucide l’auteure remet ce fer au feu pour appeler à la vigilance.

Jean-Paul Gavard-Perret

Muriel Pic, « Élégies documentaires », Collection "Opus incertum", éditions Macula, 2016, 92 p.