gruyeresuisse

11/03/2019

Pierre Bergougnioux et Jacquie Barral : l'être des lettres (en avoir ou pas)

Barral.jpgLes pensées spéculatives sur et de l'écriture se révèlent ici par le biais de la ponctuation plastique de Jacquie Barral. Surgit un ordre caché du monde que les mots n’épuisent pas. Dès lors, repoussant l’ordonnancement classique des images, la créatrice franchit les limites du logos de Bergougnioux (même si lui-même le libère) en des pans et fragments. Ils deviennent l’organisme «vivant» d'un espace plus profond que le signe par lui-même voudrait offrir dans son "abstraction". Preuve que la "forme" n'est jamais vide.

 

 

Barral 2.jpgRetenant les lettres dans ce qu'elles auraient de plus "pure" par le jeu des formes qu'elle incise, l’artiste contribue à l’édification d’un château qui nous fait autant que nous l’habitons. Transparaît le sentiment du mystère au moment  où les lettres s’amassent pour créer dans la conscience un sentiment de soi et du monde en des concepts qui ne sont pas seulement mentaux mais des processus phénoménaux.

 

 

 

 

Barral 3.jpgS'inscrit en conséquence une autre convergence et un dynamisme inédit pour faire exister les signes dans cette co-production. Le dessin devient à la fois le miroir déplacé et une autre instance de karma de chaque lettre. Il est l’écharpe des profondeurs intérieures mais aussi leur aigue-vive afin que voit le jour - loin des conventions - un processus psychique de l'écriture. Elle s'enrichit en passant du discours au dessin. Sa métamorphose instruit des épaisseurs plus prégnantes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Pierre Bergougnioux et Jacquie Barral, "Le corps de la lettre", Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2019, 13 euros. Le livre sera présenté à la Galerie AL/MA - 5 rue du Plan du Palais, 34000 Montpellier, mars 2019.

 

01/03/2019

John Berger : histoire de la peinture

Berger BON.jpgAvant ses essais de critique d’art dont "Voir le Voir" où s’élabore une conception matérialiste de la vision, ses textes sur le monde rural, la contribution en tant que scénariste aux films d’Alain Tanner ("La Salamandre", "Le Milieu du Monde", "Jonas"), sa fiction qui lui permit d'obtenir le Booker Prize ("G"), puis "King", le roman d’un SDF raconté par son chien ou encore des recueils comme "Fidèle au rendez-vous", l'écrivain dans "Un peintre de notre temps" montrait déjà tout son engagement.

Il est enfin réédité. Le personnage est un peintre hongrois à l’époque stalinienne qui s'exile à Londres. Travaillant sur son projet, John Berger avait déclaré ne pas savoir si son livre serait considéré comme un essai, un roman, un traité, un cauchemar tant le critique d’art, le romancier et l’essayiste sont indissociables chez l’auteur.

Dans ce roman le héros Jonas Levin disparaît. Le mystère de cette disparition le lecteur va le comprendre en lisant le journal du peintre. Celui-ci est "doublé" par la voix de John, son ami et admirateur. Leurs deux voix se complètent à travers la passé et le présent de l'écrivain, l'évolution de ses travaux et celle du temps. L'artiste tente de justifier son rôle de peintre et de l’exploitation à laquelle il est soumis.

Berger 3.jpgCette double voix touchent donc une plaie commune en effet de "repons". Le texte est concentré sur cette vie que le peintre comme son biographe sait qu’il va la perdre. Ici la connaissance de soi s'accompagne de celle du monde et répond à la question : et vous vous savez ce qu'il en est de la peinture ? C'est ce qui  en fait sa richesse là où l'artiste se retrouve "la tête couronnée dans une mine de charbon".

Jean-Paul Gavard-Perret

John Berger, "Un peintre de notre temps", traduction de Fanchita Gonzales Battle, L'Atlier Contemporain, Strasbourg, 224 p., 25 E., 2019.

24/02/2019

Caroline François-Rubino et John Taylor : crépuscules

Rubino top.jpgLa force des aquarelles de Caroline François-Rubino tient ici à leur espace entre le jour et la nuit, l'épanouissement et la fin, le ciel et la terre. Comme l'écrit le poète "une lumière (est) ourlée / de noir / quelle s'en soit la clarté". Certes Taylor écrivant ces vers parle de l'aimée mais Caroline François-Rubino trouve un moyen plastique aussi simple que génial de rebondir sur ce monde mental intense où la lumière est cernée d'ombre commme le bleu noir de blancheur.

 

 

Rubino bon.jpgL'artiste ignore le pittoresque dans ses divers jeux entre le ciel et la terre, le gel et le dégel, ce qui s'écrit et ne peut se dire ( mais que la créatrice complète). Elle a trouvé en John Taylor le partenaire de choix (et lui idem) pour évoquer le secret existentiel et son cycle. Le poète sait lorsque ses mots seraient superfétatoires et il laisse alors la place à l'aquarelliste. Sans rien égratigner du tronc des textes elle laisse tomber sur les feuilles des formes bien plus précises qu'incertaines. Douloureuses mais apaisantes, les gouttes de sang s'y transforment en effusion de rosée du soir.

Rubino.pngDans ce décalage ou plutôt cet exercice de parfait "repons" la parole comme l'aquarelle jaillit sans fard là où une forme d'impossibilité d'un dire (d'une part), d'une figuration (de l'autre) triomphent jusqu'à la chute ou à la délivrance afin que l'inquiétante étrangeté de l'amour et de la mort soit "cernée par le jamais et l'à jamais nulle part".

 

Jean-Paul Gavard-Perret 

John Taylor et Caroline François-Rubino, "Le dernier cerisier" (traduction de Françoise Daviet-Taylor), Voix d'encre, 2019.