gruyeresuisse

16/11/2017

Perrine Le Querrec et Jacques Cauda : la danse des scalpées

Querrec bon.jpgL’offense faite aux femmes reste la machine indéraillable, le mécanisme parfaitement assuré par les lâches. Le mouvement perpétuel de leur insuffisance trouve en leurs « compagnes » le bon moyen de s’exonérer de toute culpabilité en la faisant porter à celles qui, par exemple à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, en France ou au Danemark, ont été tondues, déshabillées et exposées aux crachats et à lavindicte de la populace. C’est vieux,comme l’Histoire : Perrine Le Querrec rappelle le sort accordée aux prisonnières dans l’Espagne du XVIIème siècle comme aux femmes d’Afghanistan aujourd’hui.

Querrec 2.pngUne cruauté de nature érotique face à « la chevelure » chère à Baudelaire se veut le plus sûr garant à un « ordre » où derrière la raison surgissent des forces aberrantes et souterraines, tragiques et hélas obstinées, monstrueuses. Jacques Cauda par ses dessins souligne ce naufrage et cet acharnement où la bêtise la plus crasse triomphe et où de la raison, ne reste que le cadavre. Il jouxte ceux des victimes qui finissent parfois une balle dans la tête.

Querrec.jpgCe livre reste donc le grand cri nécessaire face à la nuit du monde et la poussée vers l’obscur de ce qui ne peut même plus se nommer « âme » humaine. L’auteure et l’artiste ouvrent à des scènes où les chiens de guerre et de guère se laissent aller à l’immonde. La chevelure devient ce qu’il faut neutraliser en une agression instinctive et régressive, frénétique et insupportable.

Querrec 3.pngIl reste nécessaire de réhabiliter les victimes et de rappeler que ceux qui ne furent ou sont des bourreaux puérils trouvèrent leurs alibis en celles qui auraient pu être leurs mères, épouses ou filles en les condamnant au supplice et "au manque expressif de chevelure"  (Lautréamont). Le livre démontre la « virginité immonde » d’une force décomposante et accablante. La contemplation hideuse se déplace enfin des femmes livides et muettes vers leurs tortionnaires. Leur vengeance n’est que la figure de la bestialité insoutenable des couards qui souvent ont changé de camp à la dernière heure.

Jean-Paul Gavard-Perret

Perrine Le Querrec et Jacques Cauda, « Les tondues », Z4 éditions, 2017

Lapin levé n’a pas d’oreille : Pascale Favre

Favre.jpgPascale Favre, « Aster. Une vie de lapin », coll. Pacific, Art&fiction, 2017, 240 p., CFF 27.

Pascale Favre est née en 1970 à Genève où elle vit et travaille. Outre l’enseignement et l’édition, son œuvre s’articule autour du dessin, de l’installation et de l’écriture. Elle prend les images mentales et l’activité de la mémoire comme matières premières afin de décaler perception et appréhension de l’espace et du temps. Ici lapin au caractère fort plus que domestique alimente, entre dessins et textes, ce qui se fragmentent en diverses narrations. L’animal devient bon gré mal gré - une sorte de sage par procuration.

Favre 4.jpgLe temps de l'histoire se situe dans l’enfance de la créatrice. Les textes décrivent les souvenirs vécus et partagés avec le lagomorphe « confident » des joies ou moments plus difficiles de l'enfance et de l'adolescence. Les narrations s'enrichissent de réflexions sur les rapports à l'animalité, à l'attachement, à la douceur. Rien de mièvre néanmoins. Mais un retournement de l’anthropomorphisme. Le lapin nous regarde et rappelle que nous avons beaucoup à apprendre des animaux même si nous pensons en savoir plus qu'eux

Favre 2.jpgPascale Favre évoque le lapin Cézanne les pommes. Elle fait comprendre qui nous accompagne, qui se cache en nous. Elle rappelle à qui et à quoi il faut demeurer fidèle. Loin de tout romantisme le travail de mémoire de la créatrice exploite à dessein le dessin pour compléter les trous d’oubli du langage écrit. Il y a donc là tout un jeu de « mémoires de mémoires ». L'art et la littérature se doivent au lapin lorsque la décision radicale qui habite un créateur l’impose.

favre 3.jpgElle y ose une intimité. Qui sait alors si soudain le lapin ne coagule pas nos fantômes ? L'artiste n'a cesse de les aiguillonner pour en accentuer l'espace qu'ils habitent à travers l'animal. Disparu, ressuscité le lapinou fabrique une perspective que nous voulons ignorer. Les mots tentent de l'apprivoiser. Mais c'est impossible. Comme si le jour où le lapin pourrait être apprivoisé, l'œuvre serait terminée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/11/2017

Richard Meier : un Prince

Meier Bon 2.jpgGrâce à Richard Meier Don Juan trouve à dire à Juliette que la femme est le plus bel Alpha de Roméo : celui qui couronne le mémoire de Dieu par l’esthétique selon - et entre autres - un « rond dans l’eau – fleur sage et bouton d’or ». Il est vrai que l’auteur sait parler aux femmes et à ceux qui les accompagnent.

Et lorsqu’il n’est pas compris il joint l’image à la parole en « danse typogramme » quite a faire un scénario en carton grossier mais sans besoin de souffleur. Pour l’auteur, même compromis par Judas, le baiser n’en constitue pas moins un pont sûr. Et Meier en appelle aux corps des amoureux qu’il évoque en des flèches. Elles ne gardent de la lascivité que la sueur et le chant des lettres.

Meier.pngChez lui tout est incisif en petits méandres et lignes discontinues au milieu des sémaphores féminins. D’un rond dans l’eau du livre l’artiste puise pour rappeler que l’amour est tout ce que l’humain a pu tirer d’un péché originel. Afin de le prouver il transforme une nuit d’encre en une constellation de lumières.

Nul ne sait chez lui – lorsqu’une femme affirme n’avoir jamais trompé son mari - si elle le dit en toute fierté ou à regret. Ne serait-ce pas la preuve que, si la femme n’existait pas, la rose serait la plus belle fleur ? En tout état de cause il ne discrimine l’époux. Ni ses parasites. Dans leurs veines court du sang humain et qu’importe si dans de tels livres »l’œil ne suit plus la conversation ». Il a d’autres chas où entrer.


Jean-Paul Gavard-Perret

Richard Meier, « Un œil pour les yeux », et « Dynamo des Tropismes », Voix éditions, 2017.