gruyeresuisse

05/01/2018

Du sage au sacripant : fagots cités de Jérôme Meizoz

Meizoz.jpgJérôme Meizoz, « Haute trahison », La Baconnière, 10 CHF, 32 p., 2018.

Jérôme Meizoz prouve qu’un brillant professeur d’Université (celle de Lausanne en l’occurrence) peut être un excellent auteur dont l’humour est aussi corrosif que dévastateur. Il l’avait déjà prouvé en écrivant « Les Désemparés », « Père et passe », « Faire le garçon ». Ici en mêlant « dans un monologue fait pour être lu d’une traite » qui va être représenté à Lausanne en janvier, le héros tente de répondre aux injonctions de deux registres différents : une préface pour un livre sur les peintres de montagne et une conférence à propos d’un chant de la Divine Comédie de Dante (le Chant XXXIIII du Styx réservés aux « Traitres »). Plutôt que de résoudre la quadrature de ce cercle à géométrie variable - ce qui est parfaitement réalisable - le narrateur en profite, cortex dénoué, pour partir en sauts et gambades entre marmots, crétins des alpes et d’ailleurs et autre pauvres ou riches diables. Le tout en subissant des incidents de passage avant non le dénouement mais le suspens terminal - sorte de fin de non recevoir ponctué d’une clause de sauvegarde : « j’avais à fendre mon bois pour l’hiver »…

Meizoz 2.jpgUn tel bucheron affectionne les plaisanteries de derrière les fagots. Si bien que son livre est un cours de miracles. L’écoute de la discussion sur France Culture d’une écrivaine (qui ne l’est pas) ne le remet pas pour autant sur les rails. Meizoz poursuit sa farce déambulatoire. Et c’est un régal. Aux lecteurs chenus de la « Lectura Dantis », l’auteur préfère les plombiers zingueurs qui franchissent non les portes de l’Enfer mais d’un bistrot. Histoire de remettre à leur place les amateurs sages de paysages, ce qui ne l’empêche pas au passage - entre deux brèves de comptoir - de saluer le Florentin qui au milieu de son âge et sans traverser l’Achéron découvrit du Léthé et le Paradis et sa salle de transit.

Meizoz 3.jpgPreuve qu’être payé pour réfléchir n’empêche pas les billevesées et de pratiquer l’autodérision. Manière aussi de clouer le bec aux lecteurs francophones qui pensent encore que les vaudois manquent d’humour. Meizoz pour le prouver poursuit sa fanfare improbable. Par acupuncture cervicale le langage chatouille les lobes au moment où le narrateur a mieux à faire que de s’engager dans des présupposés plus ou moins humanistes de la peinture et de la littérature. Restent ici le plaisir d’avanies avec en plus une bonne bière dès le matin. Tout est bon afin que les équilibres instables créent de véritables danses du scalpel : le lecteur ne se fait pas pour autant un sang d’encre. La fantaisie verbale ouvre les plaies du monde : la béance devient jouvence de l’abbé sourire d’un clerc tout en « haute trahison ».

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/12/2017

Carole Carcillo Mesrobian : assomption par les gouffres

Carcillo 3.pngCarole Carcillo Mesrobian ne cherche pas à plonger dans l’inconnu pour y trouver du nouveau. Ni l’inverse. Elle a bien mieux à faire. Retournant sans le dire vers les plaies premières elle devient la primitive d’un futur qui semble se fermer. Preuve que l’écriture ne sauve pas celle ou celui qui la pratique. C’est une maladie. De l’amour, de l’existence. Et ceux qui en guérissent ne sont que des écrivains ratés.

 

 

Carcillo 2.pngNéanmoins plonger au fond des gouffres ne revient pas à y sombrer. Car sur les trottoirs de l’écriture les créateurs créent un charme. Le lecteur devient lesbien : en grec le verbe « lesbiarein » veut dire lécher. Et au cœur des grands textes il s’agir de caresser des blessures là où l’auteur se met au service de celles et ceux que, confusément, il séduit. Carole Carcillo est de ceux-là.

Carcillo.jpgElle éprouve un manque et une fragilité nés de défections premières, de chocs douloureux qui l’ont obsédée et qui l’ont rendue insaisissable à elle-même mais tout autant poreuse, hypersensible. Tout contact et expérience humaine semble chargés de douleur. Mais l’attirance pour le chaos devient une rencontre avec soi-même et qui se partage. Avec en sous-couche, un besoin de liberté par un lien vital, brûlant, créateur et intellectuel.

L’auteure ne cherche pas la paix par l’écriture. Elle y décrypte les soubassements d’un mal-être et d’un manque de confiance. Renonçant à trouver dans l’écriture une cure, elle ose inconsciemment la séduction. L’écriture en plongeant dans les gouffres ranime le désir qui croupissait sous une épaisse couche de cendres. S’y font entendre les bruits sourds d’un volcan tellurique et aérien entre aventure et passion là où le conflit de chaque être devient présence.

Jean-Paul Gavard-Perret

Carole Carcillo : « A contre murailles », Editions du Littéraire, « Foulées désultoires », Editions du Cygne.

22/12/2017

Alain Lévêque et les franchissements d’Anne-Marie Jaccottet

Lévêque.pngAlain Lévêque, « L’accueillante », Coéditions Le Bruit du Temps / La Dogana, Paris et Genève, 2017, non paginé, 22 E.

 

Alain Lévêque a tout compris du travail d’Anne-Marie Jaccottet. Formée à Lausanne, épouse du poète Philippe Jacottet, elle maîtrise la force de ses dessins et de ses aquarelles : « Même coupées les fleurs y palpitent de couleur » écrit Lévêque. Dans la rapidité propre à la technique de l’aquarelle, par le jeu des transparences de couches diluées par juxtaposition et superposition et dans l’impossibilité de tout « repentir » ses œuvres créent une impression de fraîcheur et de spontanéité.

Lévêque2.jpgL’effet aboutit à ouvrir le regard jusqu’au fond d’un réel que par la puissance discrète de leurs contours les dessins de l’artiste précisent. Tout devient préhensible. Et ce jusqu’à ce qui voulait se cacher. Les traits ne le cernent pas, ils enveloppent en ce qui tient d’un précis de dissolution afin que l’invisible apparaisse.

Existent un débordement et une évaporation. L’aquarelle échappe à la ligne même si elle peut l’induire. Le dessin quant à lui disperse la pesanteur. Tout reste de l’ordre du diaphane si bien que le non représenté l’emporte sur la représentation. Reste un état de vaporisation, de brume de sens messagère d’une clarté font chaque œuvre devient non la résultante mais l’avant-garde « brouilleuse » des apparences.

Lévêque3.jpgUne nappe ravale l’immobile sous une instance de consumation. Elle laisse apparaître une forme de liberté du désir, cible embryonnaire d’une velléité du signe. Au faste de la représentation fait place une capacité de vibration, d’écho qui atteint le silence au fond de l’amenuisement de la matière. Lévêque, en poète, accompagne de ses mots une telle sublimation.

Jean-Paul Gavard-Perret