gruyeresuisse

14/08/2016

Boris Wolowiec l’espion dormant

 

 

AAAAWolowiec.jpgBoris Wolowiec métamorphose l’aphorisme. Sa forme resserrée peut n’être qu’une coquetterie de la pensée : l’auteur, la démaquille, la « siamoise » par tout un jeu de reprises et de modulations. La raison sort d’un simple dualisme vrai/faux. Un tel créateur ne pense et n’écrit jamais par idées distinctes et simples mais par un feuilletage progressif fondé sur l’exactitude et l’épaisseur du sentiment. Il faut son tribunal de nécessaire déraison sans quoi tout jugement rationnel n’est qu’une vue de l’esprit, une quintessence sans abrasifs.

Boris Wolowiec pratique le « jeu » de l’écriture. Ce jeu est le plus sérieux qui soit. Il agit par effet de glissements et de dérapages contrôlés afin d’atteindre la cible de l’objet humain, de l’être dans le temps. L’équilibre du texte tient d’un mouvement d’avancée par reptations lentes de successions d’assertions à l’intérieur du visible. Demeure dans l’œuvre une forme de lucidité irrationnelle propre à l’espion dormant.

D’où cette écriture âpre plus que brillante. Elle cherche la vigilance, le sombre là même où la clarté semble acquise. L’auteur tord la logique « classique » du discours afin qu’elle se mette à tourner non jusqu’au vertige mais jusqu’au moment où les données sont pour un temps épuisé. Liberté est laissée au discours de se poursuivre plus tard vers un nouveau pas au-delà quand la nécessité se fera sentir. Dans l’alliance de l’imaginaire et du réel demeure en effet toujours un « croire voir » (Beckett) qu’il s’agit de sonder. Sauf à penser sur place ce qui n’est pas dans l’ambition du poète aussi lucide qu’habité. Il y a du Rimbaud en lui mais aussi de Spinoza dans sa recherche de la clé du « esse percipi » - être c’est percevoir ». Les règles sont plus complexes que le commun des penseurs (ignorant de la raison impure comme des impuretés de la raison) l’estiment.

Jean-Paul Gavard-Perret

17:08 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

Isabelle Sbrissa la Mécrivante

 

Sbrissa.jpgIsabelle Sbrissa, « Produits dérivés, Reverdies combinatoires », 2016, Le Miel de l’Ours, Genève

 

La mécrivante Isabelle Sbrissa s’en donne à corps joie. Preuve que la poésie est une « trahition » qu’ont appelée de leurs vœux Prigent et Federman. Comtesse aux pieds nus, la poétesse ouvre des hangars lunaires. Aucun trou de mémoire ne peut effacer le sillage des sentiments ou des coups de pieds qu’elle porte à la langue. Son stylo est sa pelle, elle soulève, désencombre, libère afin d’offrir par la bande une dénégation de diverses tragédies.

Sbrissa2.jpgLa poésie prend à la gorge ou fait rire à gorge déployée selon divers points d’incandescent en un voyage mental dans l’obscur à la quête moins de la lumière que de l’heure blanche où l’on cherche du regard une ligne à laquelle se tenir et où les mots s’enroulent autour d’une poulie qui couine. Preuve que la poésie en ne prétendant à rien prétend à tout. Que faire alors sinon de suivre la corde du puits de sciences interdites de la créatrice ?

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/07/2016

Naomi del Vecchio : les mains dans la pâte des mots


STEPHANE.jpgNaomi del Vecchio, « Des pieds et des mains et comment s’en servir » , 96 pages, coll. Pacific, art&fiction Lausanne, CHF 27 / € 20

 

 

 

 

Del vecchio 3.pngNaomi Del Vecchio s’inscrit dans l’esprit des œuvres de la sémiologue intempestive Fabienne Radi. Les recherches de la Genevoise se fondent sur de savoureuses tentatives de classement poussées parfois jusqu’à l’absurde, la confusion des genres, la percussion du logos avec le réel. Elle développe le lien entre mots, dessins et objets et se penche sur les questions de la nomenclature, de la définition en restant fidèle aux normes mais ouverte aux intrus : à travers eux le quotidien et la logique basculent vers le « monstre ». Son livre en est l’exemple. Il est le fruit de l'exploration des unités de mesure utilisées avant le système métrique : le pied, la main, le pouce, la coudée, etc. Evaluer l'espace avec le corps renvoie à des expressions liées à lui en jouant du sens propre ou figuré. Et ce, en tirant sur l’élastique des associations d'idées dans un ping-pong verbal au moment même où le dessin offre un espace tiers : les mots trouvent un autre développement surréaliste.

 

Del Vecchio.pngAvoir pied, faire le premier ou un faux pas, savoir sur le bout des doigts, sauter à pieds joints, etc., toutes ces expressions permettent un vagabondage roboratif qui manquait jusque là à la langue française. Partant de l’idée que « Le monde est tout ce qui a lieu » (Wittgenstein) l’artiste ajoute que l’état des choses est un listing dont la possibilité de structure n’épuise le réel qu’en s’affolant. D’où l’importance de l’art. Il reste la riposte a-logique aux limites de la logique. En s’opposant à un simple “voir-comme” et à une vision simple de la réalité, l’art introduit la notion d’immixtion et d’outrepassement ». Bref, il ouvre un accès privilégié aux relations internes non seulement entre les objets mais les mots : ils sont censés représenter les premiers mais ici ils font mieux : il les « re-présentent ».

Jean-Paul Gavard-Perret