gruyeresuisse

14/11/2019

Claude Minière : Pascal débridé

Minière.jpgClaude Minière sort Pascal de l'hibernation. Il demande au lecteur de ne pas refuser ce que l'auteur des Pensées offrit car en fidélité à sa logique et à sa foi il osa l'impossible bien avant Mallarmé et afin qu'à l'inverse de Stéphane son coup de dés abolisse le hasard. Le destin s'en mêla pour une telle réussite. De son projet d'"Apologie de la religion chrétienne" ne restent que les fragments et les ruines à savoir comme l'écrit Minière "versets, canons musicaux, sentences suspendues".

Tout a été préservé – par cet mouture embryonnaire – de la verve de celui qui sut créer des illuminations scientifiques et verbales. Il aura donc inventé la machine à calculer, les transports collectifs et le livre qui sera - selon Lautréamont-Ducasse son "tapis de jeu" où s'étale "la balance des contraires." L'adepte des calculs et des démonstrations accorda à la croyance non évidente ses propres prédictions et hypothèses dans le jeu de hasard capable d'assurer une certitude. Là où "il n 'y a qu'un point invisible qui soit le véritable lieu" reste en conséquence  "le lieu du lieu" mallarméen pour peu que le lecteur cher à Stéphane ne soit pas trop regardant et chipoteur sur son Pari.

Minière 2.jpgCe qui n'est pas le cas de Minière. Il avance dans sa propre démonstration, n'hésitant pas à appeler un chat un chat et un miracle un miracle en ramenant à sa rescousse les créateurs qui ont saisi l'ampleur de la quête de Pascal. Il s'éloigne de ceux qui  ne virent dans ses notes qu'un fatras et se rapproche des voyants. Ce fut la cas de Balzac qui comprit – vu les immenses recherches de l'apologiste – qu'à deux pas des abîmes il ne pouvait "se passer de deux chaises de chaque côté de la sienne". Mais Minière de rectifier : non pas des chaises mais "un feu de joie, la fulgurance, la nudité"  et un saut non en mais au dessus du vide par une ascension propre à une mise où tous les gains semblent possibles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Claude Minière, Un coup de dés, coll. Tinbad Essai, éditions Tinbad, novembre 2019, 56 p., 11,50 €

12/11/2019

Claire Nicole & François Matthey vers la lumière

Claire Nicole.jpgClaire Nicole & François Matthey, "L'Obscurité diaphane", Editions Couleurs d'encre, Lausanne, 2019, 48 p., 29 CHF..

 

Pour rehausser "l'équilibre harmonieux d'un quatrain" et de l'écriture de François Mathey, Claire Nicole évite le fantasme d'une peinture fruits de terres étrangères. Pour autant elle rameute de l'inconnu de l'obscurité diaphane qui saisit les couleurs autour d'un motif inaccessible.

 

Claire Nicole 2.jpgChaque peinture donne une impression de justesse au seins de lignes qui soulignent des substances en mutation pour rendre hommage à la lumière du monde de manière paradoxale là où si ne se perçoit pas d'emblée la relation entre le terre et le ciel tout gravite autour de lois physiques et métaphysiques.

 

Claire Nicole 3.jpgLa peinture souligne l'écart entre le visible et l'invisible. Existe dans cette double approche un goût pour le mystère. L'image comme le texte demeurent en suspens eu égard à la saisie de l'oxymore engagée ici. Les deux créateurs greffent leur propre recherche l'une à l'autre là où la peinture paraît sans fin ni début.  Elle ne borne rien mais ouvre le temps du poème en offrant une cohérence entre divers axes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

11/11/2019

Hervé Martin : Loup y es-tu ?

Martin.pngChaque poème de «J’en gage le corps» est une singularité. L’auteur pense sa vie en tentant d’en ramasser la totalité de l’intelligible et du sensible. Et pas la résumer. Chaque poème est donc un rapport et non un mur. C’est ce rapport qui permet de (se) voir et de chercher l’hétérogénéité de l'existence.

L'ensemble devient de la sorte un texte «critique».  Le montrage (et le montage) sont détruits afin que se crée une poétique du symptôme. Son expression (sensibilité) a plus d’importance que le contenu (intelligence). Elle fait appel au trouble. Et prouve que toute vie est une interprétation où des ombres (femme aimée, paysages) circulent.

Le poème n’est ici pas seulement un phénomène de perception mais d’interrogation fascinante. Il sollicite pour aller voir ce qu’il y a derrière. D’autant que Martin ne se livre pas à un simple abandon aux «reflets» de ses images. L’imagination reconstruit, remonte et met en correspondances ce qu’elle contemple de manière aussi inconsciente que consciente. A ce titre le grain et la nature même du langage est bien plus important que ce qu’ils sont sensés présenter.

Jean-Paul Gavard-Perret

Hervé Martin, «J’en gage le corp», coll. Accents graves, accents aigus, Editions de l’Amandier, 80 pages, 13 Euros.

19:33 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)