gruyeresuisse

19/03/2016

Rêveries et énigmes lacustres de Jacques Replat

 

JReplat.jpgacques Replat, « Voyages au long cours sur le lac d’Annecy », Notes et postface de Rémy Mogenet, Editons Livres du Monde, Annecy, 2016, 168 p., 16 E..

 

Le regard s'apprend, se surprend alors que l'œil butinant et virevoltant reste toujours pressé. Il lui manque autant un poids qu’une légèreté. Jacques Replat (Chambéry, 1807 - Annecy 1866) les lui accorde par un voyage aussi étrange qu’extraordinaire et une poésie romantique digne des "Rêveries" de Rousseau. L’auteur se rend sur les plus hautes montagnes en traversant le lac d’Annecy pour « épouser » leurs cimes…

 

Replat 3.jpgPreuve qu’un paysage n’existe que s’il retourne la vue, interroge le regard qui est sensé la voir. L’auteur ne se contente pas de passer d'un reflet à l'autre, il envisage la « paysagéïté » - comparable à ce que Beckett, pour la peinture, nommait "la choséité". Inscrivant entre ici et ailleurs son extraterritorialité le regard subvertit les notions de dehors et de dedans dans un romantisme subtil.

 

Replat 2.jpgLe paysage mute de la simple représentation vers la « re-présentation ». L’auteur fidèle à la nature n’exclut pas la modernité (celle des « Railways » par exemple). Entre les deux le pas est moins immense. qu'on ne peut l'estimer.  Preuve que l’auteur est non seulement romantique mais pré-futuriste à sa manière. Il illustre la différence entre le travail du faiseur et celui du créateur. Replat en est un, il oriente vers on ne sait quel abîme et vers quelle faille sinon  le désir de la vie malgré tout. Elle est là sous les paupières dans un retournement du paysage qui appelle à l’extase. Le livre est à découvrir absolument ; non seulement aux amoureux des Alpes et de la Savoie mais à ceux de la haute littérature. Comme le rappelle Rémi Mogenet dans sa postface l’auteur fait le lien entre le savoyard Xavier de Maistre du « Voyage autour de ma chambre » et l’helvète Töpffer inventeur de la bande dessinée. Le tout dans un lyrisme intelligent où l’Imaginaire monte plus haut que les cimes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09/03/2016

Barbara Polla : avatars et corps-machines

 

AAPola 2.jpgBarbara Polla, « Troisième vie », Editions Eclectica, « Vingt-cinq os plus l’astragale, Collection ShushLarry, art&fiction, Lausanne


L'héroïne de « Troisième vie » de Barbara Polla est comme son auteure : elle aime connaître les mâles. Les deux goûtent leur sexe, leur force physique, leur don pour l'interpénétration plus que pour la prédation. Pour se faire une idée de leurs réactions Rébecca, bio informaticienne, s'est implantée des nano puces dans tout son corps (même en ses intimités) pour enregistrer et stocker les organes et cloner une galerie humaine. L’héroïne dévoile leur secret et prouve que le cerveau, contrairement à l’ordinateur, ne possède ni centre ni périphérie  : "c'est un amas" dit celle qui a l’inverse rend vivants ses ordinateurs. Ils deviennent capables d'aimer, de le dire, grâce à la poésie inoculée en eux. L’héroïne d'une auteure à la jonction de Simone de Beauvoir et d’Angela Carter est proche d'atteindre ses objectifs. Après ses deux premières existences la troisième semble apte à reprendre le fil de son histoire originelle dans un ailleurs voire un retour amont "avec les mêmes puces et les mêmes clones dans sa galerie humaine".

AApola.jpgC'est l'occasion pour elle de "faire un pas de côté, de prendre un chemin de traverse". Mais quelque chose résiste puisque "la seule manière de connaître l'autre c'est soit de l'habiter soit de l'avoir été". Mais cela n’est pas une donnée immédiate de la conscience -  fût-elle numérique. Et l’auteur pousse la quête engagée dans ces quatre précédents titres (« Victoire » (L’Age d’Homme), « Tout à fait femme » et « Tout à fait homme » (Odile Jacob) et son ironique « Astragale » . Le corps de la femme y est encore plus glorieux et toujours désirant. Mais Barbara Polla butte de nouveau sur le problème du désir et de l’affect. Il reste au  centre de son interrogation. C’est pourquoi ses livres touchent à notre plaisir, à notre jouissance et, en conséquence, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées par cette modification de la féminité. L’auteur poursuit un chemin de reconnaissance au milieu des méandres et des chassés-croisés de ce qui se nomme trop énigmatiquement amour et dont le livre « 25 os plus l’astragale » crée le squelette ou le Meccano de la Générale helvétique.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/03/2016

Eloge du "non" - Henri Michaux

 

Michaux.jpgHenri Michaux, « Donc c'est non », Édition de Jean-Luc Outers, Collection Blanche, Gallimard, Paris.

 

L'écriture n'existe pas toujours. De moins pas en totalité. Elle peut se perdre en se diluant au gré des sollicitudes extérieures qui flattent bien des égos. Michaux a dû se gendarmer pour préserver son isolement. Il a refusé la musique médiatique et ne s’est jamais plié aux appels de ses sirènes. L'accoucheur de mondes ne voulait pas se disperser dans ce qui n'était pas lui. Jean-Luc Outers a réuni ses lettres de refus radicales ou délicieuses. Michaux écrit afin que demandes d’interviews, adaptations scéniques de ses textes, anthologies, colloques, numéros de revues qui lui sont consacrés, rééditions (y compris dans la Bibliothèque de la Pléiade..), prix littéraires, photos, etc., restent lettres mortes. L'auteur s’en dégage. Mais ce n’est pas qu’un moyen de botter en touche. Michaux refuse les petits bassins d’eau où les narcisses littéraires se mirent, viennent pécher les grigris de la gloire et la rançon de leur vanité. L’auteur a appris de gré plus que de force à lutter afin ne pas finir «gavé de mon propre nom». Ses « non » sont moins audacieux par les effacements qu’ils engagent que par les possibilités qu’ils ont ouverts à l’œuvre. Sans eux l’auteur n’aurait pu pousser si loin la possibilité émise dans Emergences-Résurgences « rendre le lieu sans lieu, la matière sans matérialité, l’espace sans limitation ». Pourrait-on imaginer d’ambitions plus grandes à l’art et à la littérature?

 

Jean-Paul Gavard-Perret