gruyeresuisse

05/04/2016

Charles Hersperger : éducation sentimentale


Hersperger.jpgCharles Hersperger , "XXXVERSXXIONS", art&fiction, coll. Sushlarry, Lausanne, 2016, 100 p, 14,90 CHF, 12 E..

Le livre de Charles Hersperger est un délice voire un petit miracle. Il tient à la fois du "Un si petit monde" de David Lodge que de "L'Education sentimentale". Tout s'y passe sous la forme de la distance et de l'ironie pour éloigner tout sentiment tragique de la vie. Certes le narrateur ne peut pas trop espérer l'extase : sans langue pendante et avec une certaine fatigue il est victime de sa complexion qu'il définit avec orgueil et modestie, auto-condescendance et dérision. Qu'on en juge sur pièce : "Certains pensent ou disent que je suis gros, que je souffre de surpoids. Il n’en est rien. J’appartiens à un type physique qui n’est pas courant. Un regard sans préjugés sur mon corps devrait le trouver bien fait et en bonne santé" et plus loin : "On dirait par exemple à première vue que mon visage est rond. Pourtant tous ses angles sont clairement distincts, bien dessinés". Comme est bien dessinée son histoire d'amour (homo) sujet central du livre : comparable à toutes les bonnes histoires d'amour, elle finit mal.

Celui qui à défaut de faire l'unanimité, passe dans la vie tel un caméléon sans que cela soit une technique avérée, est aussi un poisson froid. Il privilégie sa profession à sa vie privée. Elle peut sembler morne mais l'auteur à soin de préciser "pour les personnes qui ne cherchent pas la petite bête". Car l'arrivée de Stefos dans sa vie crée une étrange irréalité que le narrateur met astucieusement en abîme. Il semble raconter une histoire très simple, avec le sexe bien sûr, mais ce qui le noue aussi aux autres - dont la mère. Hersperger s'en amuse ou fait avec : il est à ce titre le contraire d'une Annie Ernaux. Il ne cherche pas à se rejoindre par l'écriture mais à se distancier. Et cela fait tout le prix du livre. A la défaite de vie se substitue la victoire de l'écriture par dissociation du vécu. Si l'histoire est l'histoire de l'amour, elle n'est en rien la complainte du cœur. Pas de pathos donc même si cet amour peut être aussi vénal qu'éternel entre éducation et adieu.


Jean-Paul Gavard-Perret

03/04/2016

Golems de la nuit : Virginie Jaton & Claire Nicole

Nicole.jpgVirginie Jaton & Claire Nicole, « S’atténuer de nuit », Editions Couleurs d’Encre, Lausanne, 2016, 33 E. (en souscription jusqu’au 30 avril)


Une forme de déshérence - inhérente au texte de Virginie Jaton comme aux peintures de Claire Nicole - crée des jambages et des soubresauts contre les ombres qui vont et viennent. Il ne s’agit plus de se dresser contre mais de faire corps avec elles. En une suite de sensations métaphoriques, le peu revient sans cran de sûreté dans un bleu de nuit. Le fracas silencieux cadenasse les bruits de concaténation par le timbre d’une voix qui revient et s’écoute au milieu des éléments figuraux que Claire Nicole déplace.

Nicole 2.jpgLes deux créatrices laissent au latent l’espace et l’heure de faire son travail. Se reforment phonèmes et phosphènes dans un leporello de 14 feuillets dont les plans sont des souffles. II n’existe plus de tango de l’inutilité : les temps morts, les ombres deviennent des codes et des matrices de luminosité intermittentes. Le tout dans un subtil manège à contre-époque de vue là où quelques sillons convulsent le silence et où les mots deviennent l’indice d’une toccata ou d’une fugue.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

28/03/2016

Archives du corps : Barbara Polla

 

Polla.jpgBarbara Polla, « vingt-cinq os plus l’astragale », coll. Sushlarry, art&fiction, Lausanne, 2016

 

Avec « Vingt-cinq os plus l’astragale » Barbara Polla poursuit sa quête du désir et du corps de l’autre sans faire abstraction des ombres et de la mort qui plane (et est parfois déjà venue). Refusant tout renoncement amoureux, acceptant (parfois) une certaine soumission l’auteure sort le corps de ses silences à travers diverses traversées. Néanmoins nulle algarade, nul mot plus haut que l'autre mais l’impertinence, la lucidité et l’humour. Il est inutile à la créatrice de jouer la chanteuse lyrique et danseuse. La voix et le corps ne s'y prêtent pas. Seule l’écriture font ce que les autres arts ne parviennent pas à dire, montrer, entendre.


Polla 2.jpgBarbara Polla repousse l’amour en costume empoussiéré du bout d'un manche de pelle : nait l'image d'une nuée. Manière pour chaque partenaire d’effleurer le ciel ou toucher le fond de la mer. L’auteure ne cherche pas forcément la distance mais son « je » suggère l'espace qui dépare les vies. Preuve que l’écriture reste le moyen de se décentrer pour mieux se concentrer. Se retrouvent ici - si l’on veut jouer les réminiscences cinématographiques - les frissons humides du « Stalker » de Tarkovski, ça et là une sensation de malaise de « Persona » de Bergman, l’émotion muette de « Dolls » de Takeshi Kitano ou les évocations plus distanciées des films d’Hayao Miyazaki.


Dans tous les textes existe un bol invisible. La parole est l'art de placer des mots adéquats en celui-ci et d'en sortir d'autres. La conversation amoureuse devient conversion sur une carte particulière du tendre. Il en reste toujours quelque chose de nos rêves - hommes ou femmes qu’importe. Il suffit comme l’auteur d’être une entêtée. Mais - et cela est important - sans oublier le "reste" du corps.


Jean-Paul Gavard-Perret