gruyeresuisse

21/04/2020

Claude Louis-Combet lecteur de Huysmans

Combet.jpg"Ce n’est pas ici un essai sur Huysmans, l’homme et son œuvre, mais un témoignage de reconnaissance à l’égard d’une écriture dont l’esprit, incarné successivement en Folantin, en Des Esseintes et en Durtal" écrit Claude Louis-Combet  pour présenter son livre. Cet éloge peut sembler surprenant tant l'auteur d' "A rebours" pourrait sembler éloigné de lui. Mais il insiste et le reconnaît "comme le seul auteur dont je pourrais me réclamer s’il me fallait répondre à une question qui porterait sur le lien établi, dès le début et à la longue, entre l’écriture et l’existence."

Combet 2.jpgClaude Louis-Combet a compris combien le satanisme et la création comme son un acte transgressif au centre de l'oeuvre de Huysmans. Le premier a été touché par un tel doloriste, spécialiste des coeurs souffrants et pyrotechniques.

Mais il est touché aussi par les oeuvres plus tardives et catholiques du "Bureaucrate de l'Apocalypse", gratte-papier administratif qui a réussi par ses élucubrations a sortir de la vie de bureau.

 

 

Combet 3.jpgIl y exprime non sans "furor" une écriture fruit d'un atrabilaire invétéré, aigri, naturaliste et luciférien, maître de l'érudition historique. Claude Louis-Combet a compris plus qu'un autre celui qui - avant de devenir moraliste mystique - a refusé la narration classique dans ses fictions pessimistes et fébriles dont l'écriture violente va au corps, à la chair sans refus d'idéalisation et le goût des mots et du détail. 

Jean-Paul Gavard-Perret

Claude Louis-Combet, "Huysmans au coin de ma fenêtre", dessins de Roland Sénéca, Fata Morgana, 112 p., 18 E..

16/04/2020

Michel Butor et Jacquie Barral : tout ce qui reste

Barral.jpgDans son innocence joyeuse, Michel Butor savait faire défiler les mots afin de monter d'étranges architectures. Le tout entre radicalité et émotion (particulière) qui font d'un tel ouvrage une connaissance et un plaisir selon un lien qu’Aristote aurait pu souligner. Ce jeu à quatre mains induit une dramaturgie ouverte à l’appréhension de l'inconnu.  La créatrice sait que la vie est toujours après ou avant les mots. Pas dedans. A l’artiste le jour dans la nuit, à l’auteur la nuit dans le jour.

Barral 2.jpgLes images de Jacquie Barral et ses plans transforment le vécu et le perçu évoqués par l'auteur en une forme de concept analysante au sein d’une structure spatiale et temporelle. Les deux créateurs décapitent les monstres obscurs qui hantent les cauchemars. En une feinte d’abstraction les images deviennent sinon chair du moins avaleuses de grenouilles au moment où la calligraphie baffouille une complainte ironique.

 

Barral 3.jpgDu texte à l’image s’inscrivent les formes savantes et secrètes entre lignes, stries, volumes. De là naît la contemplation qui n’a rien de mystique. Etre mystique c’est se laisser dévorer vivant pour ne plus tomber nez à nez avec son jadis et son naguère, parallèlement.  A l'inverse dans l'asile du livre les deux créateurs jettent des signes au sein de l'espace-temps pour y pêcher des directions. Les formes deviennent aussi réelles que leur trou. Et l'entre ligne aussi conséquent que l'écriture. Ils ont la même consistance dans cette momification qui - on s'en doute s'agissant de l'auteur - reste une "modification".

Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Butor et Jacquie Barral, "Monologue de la momie", Fata Morgane, Frontfroide le Haut, 2013, 32 p, 220 E..

14/04/2020

Jehan Mayoux le surréaliste oublié

Jehan Mayoux.pngMayoux est un poète surréaliste scandaleusement méconnu. Fils d’enseignants pacifistes et anarcho-syndicalistes, il se rapproche des mouvements libertaires et rejoint dès 1933 le surréalisme. André Breton et Paul Éluard le publient dans "Le surréalisme au service de la révolution n°5" et il devient l'ami l’intime de Benjamin Péret. Ils se rejoignent dans leur humour, leur liberté d''invention, leur désir de révolution qui emmenèrent Mayoux en prison et en déportation. En 1939, il refuse la mobilisation, est condamné à cinq ans de prison. Il s'évade, est repris par les autorités de Vichy puis est déporté par les Allemands en Ukraine. Il ne cessa d’être un insoumis exemplaire jusqu'à sa mort en 1975 .

Dans sa Petite philosophie du surréalisme Jehan Mayoux rappelle  que "L’imaginaire est une des catégories du réel et réciproquement". Il le prouve dans "La rivière Aa" republié par les éditions William Blake and Co après sa première publication en 1976 par Peralta. Le livre en sa puissance évocatrice présente un monde dont l'audace n’a d’égale que sa subtilité, son goût de la vérité. Il devient un point de résistance au nihilisme.Ses ressources stylistiques prennent une grâce inconfondable.

Mayoux 4.pngElles font de lui un poète particulier pour lequel les mots ne sont pas un artifice. Ils créent une urgence autant dans l’ordre de la connaissance que dans celui de l’action. Il  renvoie à notre ignorance volontaire d'occulter ce qui nous dérange dans l'histoire des humains. Il ne s’agit plus de suggérer en enveloppant délibérément de brumes, mais de nommer dans une violente passion du réel pour en faire sentir l’arête. Voire s’y couper les idées reçues au sein d'une beauté stylistique productrice de sens.

"La rivière Aa" prouve la force poétique de l'auteur. Elle charrie un déferlement d'images propres à décrire les êtres dans des "Gares de pleine nuit sentiers de feuilles stades cafés de village" ou autres "Décombres dans les dimanches de banlieue" où les femmes parées comme des pièces de viande sur un étal de boucher deviennent des "bestiaux héraldiques" piégées par leur condition de pauvreté et de souffrance jusque dans les décombres de dimanches. Les accumulations verbales créent fondent des émotions dans les : "Dunes routes à plusieurs voies forêts marchés au poisson / Boulevards ombragés glaciers boutiques calamistrées ports / Plaines de blé autobus urbains marais coassants(...) Monde inconnu soudain reconnu souffle coupé". La comédie humaine est mises à nu là où l'auteur n'a qu'un but : "Je donne vie à un objet et il mange pour moi". Dans une écriture action se croisent les ouvriers des chantiers, les demoiselles de pensionnat au moment où " le soleil grille sa première cigarette". Le texte est fabuleux car le monde se réveille et la révolte sourde gronde. Sous les cerisiers parés de blanc le rouge est mis comme si le temps de leurs fruits allaient se gonfler de sang.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jehan Mayoux, "La rivière Aa" précédée de « Porte à secrets ,» Édition bilingue avec une eau-forte d’Olivier Le Bars et deux dessins de Georges-Henri Morin. Traduction de Alice Mayoux et Sandra Wright, Editions William Blake end Co, Bordeaux,124 p.,18 €, 2020