gruyeresuisse

23/11/2016

Soupe cosmique de Michel Potage

 

Potage.jpgPour beaucoup Michel Potage est mauvais peintre et méchant homme. Il reste de fait un grand seigneur, montreur d’ours à sa manière. Jouant entre le plein et la vide, il reste un des "cochons qui s’amusent" (sérieusement) sur le fumier de l’art" (Gerhard Richter). Il n’a cessé de le remuer au sein même d’une expérience traumatique dont il ne dit rien.

 

 

 

 

 

Potage2.pngQu’importe si les portes n’existent pas, Potage a toujours quitté les opinions communes sur l’art. Il abandonna par exemple la performance lorsqu’elle devint « élément de langage » pour revenir à la « peinture-peinture ». Considéré comme un faiseur de tord, il est toujours juste, vrai, sans refoulement.

Potage3.jpgSa vie et son œuvre restent un voyage étrange : elles ne produisent pas forcément du réel mais découvrent les bases vivantes d’une "science philosophale" propre à désenclaver, arracher, renverser jusqu’aux « arbres » qu’elle propose.

Rien d’homogène dans l’œuvre : juste les traces de gestes. Elles ont - entre autres - servi d’accompagnement à plusieurs livres de éditions Fata Morgana qui publient aujourd’hui un texte essentiel de celui qui - picturalement- s’est tu. Il répond à la souillure par l’image. Mais pas n’importe laquelle : « Ce n’est pas tout à fait une image, c’est moi en moi ». Liée au sol, cette image est vibrante de réalité quasi magique. L’artiste n’a cherché qu’à en rallumer le jeu jusqu’à se brûler. Artaud n'est jamais loin - pas le "fou", le poète.

Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Potage, « Avant-jour », Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2016.

20/11/2016

Images noires contre idées de même couleur - Rodolphe Petit & Élise Gagnebin-de Bons

 

Rodolphe 2.jpgRodolphe Petit & Élise Gagnebin-de Bons, « Je vois des formes qui n’existent plus », coll. So/So, editionsart&fiction, Lausanne, 2016, CHF 32 / € 25

Rodolphe Petit n’en est pas à son coup d’essai. Spécialiste des titres et des textes pétards il a publié deux livres dont « Il se peut qu'ils n'aient pas mangé assez de crustacés » récit fabuleux et érudit qui revenait sur les traces de l'homme préhistorique à travers bien des suggestions sur son extinction. « Je vois des formes qui n’existent plus » est un livre résolument foisonnant de déconstruction et de reconstruction. Il tient d’une fiction échevelée qui renoue avec la grande tradition initiée par le Quichotte. Comme Cervantès, l’auteur renoue avec l’attention lyrique envers un fantôme rêvé dans ce roman de « chevalerie » hors de ses gonds et autant comique que tragique. Si l’ombre du Quichotte plane la quête du Graal est tout autant présente. En une traversée de forêts profondes les temps se bouleversent là où la folie de la langue relie ce qui ne peut l’être par la miction du rêve dans la réalité. La proposition plastique d'Élise Gagnebin-de Bons appuie et approfondit le propos. Tout joue dans son œuvre au noir afin de suggérer ce qui n’existe plus, ce qui n’existe pas.

Rodolphe.jpgJouant du littéral comme du cérébral les formes deviennent telluriques, végétales, animales et aquatiques autant qu’humaines dans la conquête d’une poétique dont le centre de gravité est partout et nulle part. Le recyclage est de mise loin de la grisaille de simples réminiscences. Proche du réel Rodolphe Petit n’y sombre pas. Il étend son domaine de la lutte par ce qu’il dispose, plie, froisse, découpe, projette en reconfigurations incessantes. Son livre inscrit des formes qui ne souffrent aucunement d’arthrose. Elles n’infusent jamais de la vieillerie mais propose une nouvelle forme de narration dans un temps où la rapidité de lecture impose la forme la plus ramassée qui soit. Il n’y a de place ici ni pour colis fichés ni pour verroterie sauf à y voir débarouler un éléphant. Rodolphe 3.jpgTel un aviateur fou, l’auteur fait planer le doute à coup de loopings. Chaque nuage traversé devient un manteau de vision. Le texte ne sert donc plus de croc de boucher pour s’accrocher à une langue morte. Il surgit afin d’évaporer les idées noires et pour que le lecteur s’amarre à celles plus claires de la fiction et compagnie.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19/11/2016

Agonies et castagnes : Alexandre Friederich et la revue "Toute la lire"


friederich.jpgNé à Pully, Alexandre Friederich est un auteur majeur trop méconnu. Ecrivains des apocalypses il livre avec « Cassations » dans la revue « Toute la lire » un texte majeur. Face au mal « qui a ses formes spécifiques d’action » l’auteur ne l’exclut pas : il en fait son champ clos dans une écriture de combat et de témoignage qui rappelle les grands auteurs américains (Steinbeck et Dos Passos en tête).

Tout à lire.jpgSorte de vieux beatnik Friederich parcourt les univers dévastés par les crises et la mondialisation. L’écriture est autant intime qu’expressionniste. Pas de logos ou de lyrisme. Mais l’esthétique des ruines et des périphéries. Les mots rebondissent là où la pensée heurtant le monde et sa misère ne lâche rien. Le propos est sociologique, politique et social mais avant tout poétique.

 

Tout à 2.pngLà où la volonté de puissance et de profit des nantis fait refluer les mots des opprimés, Friederich les émet dans ce qui est autant une figuration du monde que sa métaphore et tout autant la prémonition d’un univers qui tétanise. Le « social cosmétique » des apparences est dégommé afin de suggérer comment la souffrance s’abat sur les humiliés. A l’image de tout ce qui est écrit dans la revue de « poégraphie » de Christian Désagulier et de Julia Tabakhova et hors de toutes théories, là où la moisissure ronge, les mots enflent : une tache nouvelle engrosse la littérature pour qu’elle soit un acte de résistance. Elle trouve ici une forme de sublimation.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Tout la lire- n° 1 et 2 », éditions Terracol, 2016, 12 et 18 E..Voir le site www.editions-terracol.fr