gruyeresuisse

20/09/2018

Muriel Valat-b : Naissance de la lumière

Valart 2.jpgIl existe dans les dessins de Muriel Valat-b de la place pour une pluie de lumière dont les halos s’interpénètrent dans l’alternance des lignes. Le tout non sans douceur.Les zébrures viennent de partout, ça s’entrecroisent, ça flue en sarabandes et ritournelles du jour. Existent des séries d’aperçus. L’épaisseur des choses se dilue et les poèmes choisis par la créatrice rentrent en césure avec le dessin.

Valat.jpgElle propose des stases contemplatives qui permettent une liberté d’interprétation. Nous pouvons regarder et respirer dans de telles surfaces où tout circule avec à peine quelques références réalistes ou architecturales. Dans une fixité inhérente au dessin tout se déplace et dépayse pour mettre à nu l’évidence de la lumière. A mesure que l’artiste lui lâche la bride, le chant des lignes a lieu.

Valat 3.gifNul habillement ou décoration : juste ce qui est nécessaire afin de créer l’esprit de la clarté que les « filets » n’entravent pas mais soulignent. Leur profusion ressource l’épicentre du jour dès la déambulation matinale qu’un tel livre instaure. Il semble avoir une sensation d’avance sur nous. Nous étions endormis : il nous réveille par la fée des secrets qui devient « incicatrice » et instigatrice : bref, le jour est ce qu’il est et ce qu’il devient.

Jean-Paul Gavard-Perret

Muriel Valat-b, « La nuit est usée », Voix Editions - Richard Meier, Elne, 2018.

17/09/2018

Ben : le Giacometti du pauvre

Ben.pngBen est infatigable. Il est comme les vieilles 4L, rien ne l’arrête – même pas ses freins. Exposant à Montpellier allée Giacometti il va même jusqu’à présenter « un Giacometti du pauvre » en fidèle compatriote fédéral. Pour habiller le dos des cinq murs où il affichera son travail il a choisi le triptyque thématique et « matelatique » « Humour sexe vérité » sans doute aussi difficile à respecter que « liberté, égalité, fraternité ».

Ben 3.pngL’opaque helvète occitan tente ici de réaliser son rêve : être transparent. Sans pour autant prétendre que la vérité le soit ; « sinon on n’y verrait rien » a raison de préciser le patriarche. L’atrabilaire ajoute : « Il m’est difficile d’écrire et même d’aller à l’atelier ». Mais il n’a pas encore décidé s’il est gravement malade. Ou pas. Mais il se sent réconforté chaque soir avec son Annie et ses chats. Ses angoisses l’angoissent mais il continue son travail. Pour New-York il prépare dix questions sur l’art : « Is art a dead story ? », « Is art helpfull ? « Who am I ? (ah ego quand tu nous tiens), etc.

Ben 2.pngPreuve que Ben tient le cap. Et Annie n’y est pas pour rien. Elle, « croit à une justice qui viendra un jour pour les jeunes Thaïlandaises qui, pour survivre, doivent tailler des pipes à tous ces gros bourgeois qui se payent des vacances sexe ». Lui, n’est pas loin de penser le contraire. Mais il poursuit son travail rigolo et libre entre autres - et c’est paradoxal – de tout ego même s’il feint de dire le contraire. Mais le travail de l’artiste « bipolaire » le prouve. Et après Montpellier puis Blois et Paris nous le retrouverons à la foire de Bâle. Même si pour lui y être exposé ressemble à un enterrement. « Moi j’ai envie de rester vivant et libre et continuer à faire du n’importe quoi n’importe comment » dit-il mais gageons que nous l’y retrouverons avec dans sa besace des détournements notoires.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ben, « Je suis transparent », Galerie A.D., Montpellier, 21 septembre – 21 octobre 2018.

15/09/2018

Isabelle Sbrissa : remplir les trous avec la langue

sbrissa.jpgIsabelle Sbrissa confirme de livre son importance dans le paysage poétique francophone. Ecrivant pour savoir ce qu’il y aura dans ses textes la Genevoise ne travaille pas que pour elle : elle nous apprend à apprendre et donne l’«unité ratière » que constitue l’humanité selon Lacan une manière de se retrouver dans des labyrinthes. Le tout avec une puissance évocatrice à plusieurs entrées. L’humour s’y marie à d’autres enjeux. Citons par exemple p. 96 : « C, qui me prête la pelle, dit qu’il comprend mon désir de creuser un trou : lui aussi voudrait se mettre tout nu, se glisser sous les feuilles et se transformer en mousse « jusqu’à ce que j’ai envie d’aller au cinéma » dit-il ».

sbrissa 2.jpgCe petit bonhomme en mousse et la fabrique du trou fait pencher forcément Isabelle Sbrissa vers Ponge. Néanmoins la terre de Ponge « c’est le Littré tandis que la mienne et noir, elle sent et j’en ai plein les doigts ». Dès lors d’un texte à l’autre c’est toujours le même ouvrage « creuse, creuse ma fille » doit se dire en substance la poétesse qui, telle Alice, elle tient un parapluie fermé. Car il s’agit moins de se protéger de la pluie que faire retentir - en appuyant sa canne sur le ciment - les ondes telluriques des trottoirs.

sbrissa 3.jpgLe discours poétique hystérise (très sobrement) tout penchant à l’analyse, il devient la main courante qui préfère fouir, éprouver, trier ou caresser que se tendre vers celle de Dieu. Si bien qu’il existe dans une telle poésie qui invente une nouvelle genèse. Tout se transforme dans « Lalangue », ses veines et méandres. Ils n’ont plus effet que de mener les gens par le bout du nez mais offre des affects en un voyage en si terre. Le langage s’enfonce dans l’obscur pour manifester autre chose que son insuffisance.

Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle Sbrissa, « Ici là voir ailleurs », coll. « disparate, Editions Nous, Caen, 2018, 152 p., 16 E.