gruyeresuisse

26/03/2017

Monstres vont : Catherine Liégeois

Liegeois.jpgDans sa pratique du toucher Catherine Liégeois met le doigt (si l’on peut dire) sur un aspect négligé du livre : sa valeur tactile. Elle sert de sortie de secours à certains handicaps (cécité), de propédeutiques aux enfants comme parfois aux scientifiques et donne aux artistes une manière de transformer un « volume » en volume. L’auteure - artiste elle-même et éditrice - verbalise les perceptions tactiles qui impulsent une nouvelle vie au livre et à la transmission qu’il peut « co-mettre » dans sa masse volumique.

Liegeois 2.jpgLa vision originale d’un objet commun - même s’il a tendance à se dématérialiser - jaillit d’un tel remarquable ouvrage dont la jaquette elle-même n’est pas innocente. Sa froidure scintille, remplace l’objet « déconnu » pour le penser en gestes, caresses en ce qui devient des histoires de peau. Le livre prend corps pour un autre plaisir et d’autres fêtes non seulement de l’intellect mais des sens. De grands artistes - comme l’explique - l’auteure réinvente le medium. Quand finit sa platitude, sa chair lourde peut parfois atteindre la satiété d’une machine presque obscène. Elle fait sortir d’objet d’état d’épave affective. Par le toucher ; les livres d’enfants comme ceux d’artistes, permettent une éducation sentimentale et s’affranchit su seul culte de l’esprit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Catherine Liégeois, « L’art du livre tactile », coll. Alternatives,Editions Gallimard, ,160 p., 32 e., 2017.

23/03/2017

Perrine Le Querrec : poupée brisée

Zurn.jpgUnica Zürn a pu croire un temps que, poupée parmi les poupées, elle gouvernait l’amour qui l’unissait à Hans Bellmer. Mal lui en pris. L’amour était là mais l’amant l’altéra. Croyant prendre chair, Unica finit par la perdre. Perrine Le Querrec devient la narratrice de sa souffrance, sa déchéance et sa ruine en un pacte textuel où la mort, plus forte que l’amour, se plaque sur du vivant. La foudre des étreintes finit en « foirade » (Beckett) tragique et ne fait que parachever ce qui a eu lieu avant.

Le Querrec.jpgLa relation aura ressemblé à un vide où le désir trépasse mais où paradoxalement l’amour demeure en se scellant par le suicide final. Perrine Le Querrec articule sobrement des seuls mots nécessaires le presque mutisme dans lequel l’artiste allemande s’enferma. Poupée parmi les poupées Unica Zürn devint écran total à elle-même. Et la poétesse ne transforme pas le lecteur en voyeur d’un tel périple cataclysmique.

 

 

Le Querrec 2.jpgUnica Zürn est là : ensommeillée en sa dérive, son enfermement, ne pouvant plus rien recevoir de qui pourtant elle attendit tout - trop sans doute. Elle ne mangera ni la pomme espérée, ni un quelconque fruit de la connaissance. Perdant ses illusions puis son propre « moi » elle ne bougera plus sauf pour le saut final. Un tel livre, - si rare - dans son écriture et son graphisme est en parfaite adéquation avec la folie qu’elle suit à la trace. Le corps fut asservi, modelé, ficelé selon une persécution plastique et mentale finit là où son manipulateur avait contribué à l’entraîner. Pris en un remord final il fera écrire sur leur tombe commune « Mon amour te suivra dans l’éternité ». Il était bien trop tard. Ce fut comme un message pour les vers, sans prénom et juste quelques fleurs posées là par des visiteurs de passage.

Jean-Paul Gavard-Perret

Perrine Le Querrec, « Ruines », Tinbad poésie, Editions Tinbad, Paris, 66 p., 12 E ., En librairie le 25 avril 2017.

 

22/03/2017

Philippe Denis "sucs de l'inaudible"

 


Philippe Denis.jpgPhilippe Denis précise lui-même sa poétique : « L’art de lier au fumet du mot juste / les sucs de l’inaudible. » Dès lors le choix des noms n’est pas simple même lorsqu’il s’agit de définir un arbre : « J’avais bien quelques certitudes quant à son nom. Mais que sont les noms ? Quel savoir se dissimule derrière leur attribution ? » Il faut donc faire œuvre de componction quant à leur choix et leur utilisation. Mais il ne faut pas se faire trop d’illusion : les identités restent toujours lacunaires.

 

 

 

PhilippeDenis 3.jpgEt pour le prouver le poète fait retour à « son » arbre : « Il y a quelque chose en lui du clavecin, une palpitation, un égrènement orangé. Son nom est répertorié, abîmé (…) Son nom est roide, militaire, poussiéreux. / Sur d’autres continents son fruit est noir (…) il en sort des pandémies qui, en d’autres temps, faisaient la joie des enfants ». Bref jusque dans un nom le regard erre. Et les cahiers de notes du poète, ses « Petits traités d’aphasie lyrique » tentent de l’orienter en « parlant pierre au besoin ». L’objet de poème est donc non la chose mais sa capacité à faire parler leur monde muet afin que se crée « Les picotements que me procuraient / les languettes de cuivre / des piles usagées/ c’est eux/ page après page que je cherche à retrouver ».

 

Philippe Denis 2.jpgLe texte n’est donc « bon qu’à ça » : créer le court-circuit des opposés en allant vers une simplicité avec la force et d'audace. Évidemment, l'explication n'est jamais suffisante et il appartient au lecteur d'établir les règles qui régissent sa bonne compréhension. Comme il lui appartient aussi le droit de s'égarer. L'encre coule pour tracer le chemin par lequel l’esprit s'ouvre sur l'objet, celui ci est instantanément reçu par le cerveau (et dans une certaine mesure par l'âme) au sein desquels il se verra lentement digéré et mis très vite en articulation avec le souvenir en plus de nombreuses autres joies.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Denis, « Petits traités d’aphasie lyrique », Le bruit du temps Editions, « Alla Breve », peintures de Didier Demozay, collection Mémoires, Eric Coisel, Paris