gruyeresuisse

12/05/2020

Par où ça passe : quand la galerie Analix Forever déconfine

Entrouvert bon.jpgGroup Show, "Entrouvert", Analix Forever, Genève, du 15 mai au 25 juin 2020.

Analix Forever a le sens des titres pour ses expositions. "Entrouvert" convient parfaitement à l'époque et Elena Esen - co-responsable de la galerie - de citer pour l'illustrer une phrase de Tourgueniev : "Nous sortîmes sur la grande cour de la prison et là, dans un coin à gauche, devant la porte entrouverte, on fit quelque chose comme un appel." Il se fait ici en images, histoire de casser la peur. Le tout dans l'incertitude. Mais la porte entrouverte d'Analix Forever laisse passer l'espoir. Certes les artistes invités ne vivent pas dans la stratosphère : le Covid19 est là, dessiné par Stefan Imhoof. L’angoisse aussi dans le "Shining" mode Laurent Fiévet. Quant à l'enfermement Céline Cadaureille l'instaure dans sa "maison Boulet". Et Jhafis Quintero sait ce que la prison veut dire et ce qu'elle peut faire dans sa manière de lorgner jusqu'aux organes des détenus pour s'en emparer.

Entrouvert.pngNéanmoins s'il existe "du" dedans, jaillit aussi le dehors. Le temps s'envole espiègle avec les "Woman abandonned by Space" d'Angus Fairhurst et celles de Valérie Horwitz qui ignorent la gravité. Chez Debi Cornwall la mer est synonyme de liberté. Elle répond aux "Dolci Carceri" de Laure Tixier qui revisite Piranèse dans une douceur qui n’est peut-être qu’un leurre d'ouverture comme la fenêtre de Robert Montgomery (lui même touché par le Covid 19 dont il a guéri) et par laquelle il voit des arbres ce qui le pousse à peindre et écrire : "WHEN WE ARE GONE THE TREES WILL RIOT".

Entrouvert 2.jpgMais - et aussi ou surtout - "Entrouvert" propose un fameux interstice : l'érotisme là où le vêtement baille dans une certaine perversion source du plaisir et du désir. C'est vieux comme le monde mais Rachel Labastie le rappelle à travers ses menottes ouvertes et sensuelles qui ont comme échos les corps de Maïa Mazaurette, de Mimiko Türkkan et de Guillaume Varone. Les artistes décousent juste ce qu'il faut les vêtements pour que celles et ceux qui le portent ne soient pas de de blancs moutons. Ils ont autre chose à faire qu'à tournoyer dans l'inutile sous pétexte de ranger leur absence. Défendre l'entrouvert c'est une façon de prendre date, jambes au cou et chair glougloutante créancière parfois de plis à repasser. Mais ce, pour devenir autre chose qu'une triste figure confite et laborieuse.

Jean-Paul Gavard-Perret

(oeuvres de L. Fiévet et C. Cadaureille)

 

 

05/05/2020

Richard Meier : apprendre à voir, apprendre à lire

 

Meier.jpgDans le su et l'insu, textes et images avancent pour "parler". Il faut chercher sur les pans de couleurs du leporello l'esprit de la lettre.

 

Par transparence ou opacité l'espace s'honore d'une machinerie qui fonctionne sur un mode locomotive avec bielles (de lignes) et roues.

 

Tout sort, fuse, pulse dans les épissures de montages entre nervosité et linéarité, rondeurs et crayonnés là où l'artiste se "livre".

 

Meier 4.jpgDans un travail à façon, la prise en main de l'artiste forme et déforme l'héritage des mots et des images pour une traversée.

 

Il faut à un artiste beaucoup de temps pour en arriver à ce "naturalisme" premier et expérimental.  Mais de tels transferts et passages mettent le pied à l'étrier à la lettre, à la ligne et au cercle.

 

Meier 2.jpgC'est un monde intérieur qui s'agite et s'assimile loin de toute recherche à une adaptation d'usage.

 

Meier 3.jpgCe travail est exemplaire dans son originalité  :  le potentiel vague à l'âme y est aspiré entre sérieux et fantaisie.

 

Le plaisir est constant dans les plaques du leporello. Avec celui-ci et ses frères Meier multiplie les pouvoirs de l'illusion à la fois pour la démontrer et la réimager de manière inédite.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Richard Meier, "Illusion Sillon. Inépaisseur des illusions 4", Editions Voix, Richard Meier, 2020.

03/05/2020

Une galeriste par elle-même : Elisabeth Picot-Le Roy

Picot 3.pngPuiser sa certitude semble le fait du hasard. Mais reprenant son existence Elisabeth Picot-Leroy comprend que celui-ci a bon dos même si rien ne laissait prévoir sa trajectoire de galeriste. Il y eut une enfance heureuse à la campagne, une solide formation d’économiste. Mais peu à peu tout en exerçant  le métier de conseil en management d’entreprise, cette femme d'envergure, d'écoute  et de passion ouvre sa galerie pendant les vacances alors qu'à l'origine rien ne la dirigeait vers ce nouvreau métier. 

Picot 2.jpgDepuis plus de 15 ans elle présente  à Morgat en presqu’île de Crozon des artistes figuratifs qui répondent à sa grande sensibilité. Ils sont tous d'envergure mais en devenir : d'où la nécessité de les défendre. Parallèlement et pour aider de futurs galeristes ou agent d’artistes, Elisabeth Picot-Le Roy a conçu un stage "Créer une galerie - Promouvoir des artistes", dispense aussi du conseil sur mesure et  intervient comme formatrice à Ateliers d’Art de France.

Picot.jpgSon livre précis, allègre et attachant présente un parcours atypique bien loin des considérations purement spéculatives du marché de l’art. Le récit - riche en témoignages et anecdotes - est empreint d'une sensibilité où se dessinent des racines profondes et une avancée pas toujours facile mais passionnante. L'auteur permet de la suivre en son réseau de mémoire dont la signification cachée se dévoile peu à peu. Le poids du temps s’en trouve paradoxalement allégé et une forme d'amour règle la trajectoire d'une femme qui a trouvé son horizon devant comme dans sa galerie. Elle lui permet de voir des lignes. Il  y en a partout des lignes : l'océan en est une et les tableaux qu'elle défend plusieurs. Elle les suit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Elisabeth Picot-Le Roy, "… et je suis devenue galeriste" (Histoire de la galerie Nuage bleu à Morgat", Editions Le livre d'art, Paris et Montreux, 148 p., 19 E., 2020.