gruyeresuisse

16/07/2016

Pope club : Petrov

 

Petrov.jpgLev Nikolaïevitch Petrov, « Dans le passage un pope », trad. du russe par Pauline J.A. Naoumenko-Martinez, Editions Louise Bottu, Mugron, 2016, 120 pages, 14 €

« Dans ce qu’on voit on voit toujours moins que ce qu’il y a à voir ». D’où la nécessité des mots. Non pour voir mieux mais autrement. Et c’est ce que propose ce roman russe sorte de « documentaire métaphysique » (4ème de couv.) mais qui ne néglige pas le réel. Pour autant celui-ci en prend un sacré coup dans l’aile : dans des passages obscurs il n’est pas jusqu’au Pope à devenir douteux : prélat, père ou employé municipal rien n’est sûr. Parmi les caucasiens râblés et autres tchétchènes tout est possible même l’improbable.

Petrov 2.jpgDe l’auteur on ne sait rien ou presque : à savoir qu’il a écrit ce livre exceptionnel où l’à-peu-près vient brouiller le réel sans du trop ou de superflu, pas question que l’anecdote alourdisse, que l’ornement amidonne. Le roman brise la glace (et il y sur place où convergent les impasses et sa foultitude d’êtres du troisième type), il avance par stances et fractures. Tout n’est que passages « entre le pope ou son avatar ». L’espoir est sans doute un leurre mais l’auteur ne s’en occupe pas car il a mieux à faire là ou l’humour beckettien fait de l’écrivain un romantique d’un nouveau genre, « une midinette aux mains calleuses » que seuls les mots font rêver. Ou presque. Peut-être là la découverte littéraire de l’année.

Jean-Paul Gavard-Perret

15/07/2016

Dialogues des langues - Adrien Rupp et Léonie Vanay

Viannay.jpgAdrien Rupp & Léonie Vanay, « Esperluette », Collectif Rats, Vitrines des Mouettes, Place de l'Ancien-Port, 1800 Vevey.

 

Adrien Rupp sait qu’il n’y a pas d’avènement de la poésie sans un certain sens du rite de la fusion. D’où, le nouveau couple (après d’autres) qu’il crée artistiquement avec Léonie Vanay. L’immobilisation du désir et son achèvement chez l’un entraîne l’inachèvement chez l’autre. Mais de ce dernier émerge aussi bien le langage poétique que plastique : au sérieux des œuvres plastiques répond l’humour du poète : "Un jour un homme se lève / Il ne reconnaît pas la femme couchée à côté de lui (...) Le café qu'il boit a le goût de jus de pamplemousse son reflet dans le miroir est celui d'un petit garçon chauve en costard / La femme qu'il ne reconnaît pas se réveille, boit le café qu'elle trouve très bon et ne semble pas inquiète de se trouver face à un petit garçon chauve en costard / Il se dit alors que tout est normal et part travailler sans savoir quel est son métier ». Les deux artistes évitent autant le scabreux que frelaté d’une pathologie sentimentale : l’œuvre croisée offre une sensation vitale. Même lorsque celle-ci s’affaisse sous le poids de la vie des émotions plus complexes. Chaque texte en sa concentration comme les images et leurs élancements produisent un renversement : ce qui est de l'ordre de l'impalpable devient matière. Le lecteur/regardeur se retrouve aux sources des langages : les formes décomposent le monde pour le recomposer autrement dans l’espoir de la chimérique expatriation du feu intérieur.

Jean-Paul Gavard-Perret

11/07/2016

Du mouron pour les petits oiseaux : Corinne Lovera Vitali

 

Lovera.pngCorinne Lovera Vitali , 78 moins 39, Éditions, Louise Bottu, Larribère, 40250 Mugron, 58 p., 7 E.., 2016.


« Parlez moi, je ne sais plus bouger ma bouche, tenez-moi la langue, je sortirai la vôtre » écrit Corinne Lovera Vitali. Mais la chercheuse d’ombre a plus d’un tour dans son sac. En jaillit la lumière qui interdit au sexuel de se refermer et de rester à sec. Mais dans ce texte sa tension demeure uniquement suggérée. Son image se dérobe au visible au nom du premier des hommes.

La poétesse elle-même devient à son tour une puissance phallique qui renverse la vision. Par son sceptre elle renvoie le voyeur-lecteur au creux de son inaudible, en son manque constitutif et irrelevable. Bref elle est re-père du père, pair de celui avec qui elle fait paire même s’il n’a su le comprendre et elle le reconnaître.

Lovera 2.jpgD’où ce jeu de filiation et de filière entre fantôme et caverne, nocturne et soleil. Yeux ouvertes, yeux fermés dans ce fondu-enchainé le père est livré à sa Sauvage qui fait de lui le fruit de ses « entailles ». Mais la créatrice - dérobant le temps à son spectacle et renversant les règles de base de la grammaire des mâles - signifie sa propre présence dans une attente éternelle catalysant des montées de l'invisible afin d'en faire éprouver la langueur.


Jean-Paul Gavard-Perret