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20/01/2020

Jean-Charles Massera : déprogrammation des poncifs

Massera Bon.pngJean-Charles Massera – Transition attentionnelle volet 1 : « L’enfouissement de la puissance », Centre de la Photographie, Genève, du 4 décembre 2019 au 2 février 2020

Fondé en 1984 le Centre de la photographie Genève est depuis 2001 un laboratoire de recherche. Il élabore de nouvelles formes pour présenter et penser la photographie en lien avec les autres arts et la société contemporaine. Pour son exposition Jean-Charles Massera écrit :"La Transition Attentionnelle est un rêve, le rêve d’un imaginaire et d’une culture dont les objectifs ne seraient de dépasser le seuil des 1.000 milliards de dollars de capitalisation d'offrir" et ce pour ouvrir d'autres visées que celles indexées sur des logiques de croissance, d’expansion, de puissance et de domination. Contre les logiques qui conduisent à notre propre destruction, il propose des "représentations à notre échelle (et non plus à celles des intérêts que nous servons), des images qui remonteraient le cours de l’Histoire et de notre formation « d’homme » et de « femme".

Massera bo 2A.jpgLe photographe remet en scène le corps et ses désirs en des lieux qui se différencient de notre imaginaire téléguidé et notre culture programmée. Il s'agit pour lui de "désessentialiser, dégenrer et redistribuer les rôles". Après de nombreux travaux d'écriture sur des artistes et cinéastes dont Stan Douglas, Pierre Huyghe,Jean-Luc Godard, Wong Kar-Wai publié aux éditions du MIT (tandis que ses écrits littéraires ont été publiés par les éditions P.O.L.) il prolonge son travail par des photographiques, vidéos ou des compositions radiophoniques pour atteindre un public plus large. L’exposition au Centre de la photographie Genève se déroule en partie dans les rues de la Ville de Genève au moyen d'affiches qui ne mettent pas en avant un message de consommation par tout un système de détournement.

Massera 2.jpgNeuf photographies horizontales montrent principalement une jeune fille d’une dizaine d’années et sa mère absorbées par le jeu avec un des objets de la domination masculine (la voiture). Des vidéos dont "Growth Can Dance" explore le rêve d'un autre monde plus lent où le travail deviendrait une expérience sensuelle sans différences de genre et où les relations de pouvoir seraient désactivées. "La Quadrature des sentiments externalisés" propose une relecture de Pierre Bourdieu et de Mario Kart. Un homme aisé met soudainement en doute ce qu’il croyait être, ce qu’il croyait aimer le tout au sein d'une confession étrange. Ecriture, photographie, vidéos inscrivent donc une (dé)programmation essentielle.

Jean-Paul Gavard-Perret

19/01/2020

Pierre Guyotat : le diable attrapé par la queue

Guyotat.pngCréateur de langue, explorateur des mondes Guyotat reste un visionnaire auquel ces plus de 500 pages donnent accès à travers, interviews, interventions et textes. De "Sur un cheval" (1960) jusqu’à "Joyeux Animaux de la Misère II" (2018), ces pages abordent la conception de la création. Guyotat veut le corps au plus près de l'écrit, de la parole comme de l’image. Pour lui, parler le livre c'est l'inscrire et l'instruire dans une autre mélodie de la langue et dans d’autres registres. "Divers" produit des relances entre autres sous forme de questions entre l'excrément et le sacré, de la question de la féminité et de la masculinité.

Ce corpus majeur  ne peut certes se substituer à l'oeuvre mais permet entre autre d'établir la différence entre la Littérature et « le reste » qui en n'est pas. De même qu'entre un écrivain digne de ce nom et de simples rédacteurs. Cette opposition reste pour Guyotat plus décisive que celle qui distingue poésie et prose, poètes et prosateurs. Affrontant le mal et y précipitant esprit et corps il touche à un double trouble : ne plus en sortir mais ne jamais être dehors. Du mal il tire sa connaissance. Il sait désormais qu'il est né avec pour ne plus le quitter : "Ne suis-je déjà pas trop dedans pour agir du dehors comme font les autres ?".

Guyotat 2.pngTrop de père, de mère, de sœur. Trop de Dieu. Et le membre de l'auteur n'est-il pas déjà celui de l'homme et celui de la femme ? Dans cette confusion Guyotat comprend la différence entre l'idée et le réel, la vraie littérature et ce qui n'est que parlote. Il choisit la première pour se livrer à la vie des autres. Il se sent chacun d'eux. Mais en se vidant en la femme il craint de lui voler sa beauté et qu'elle perde sa confiance en lui. Qu'il se rassure : la route du plaisir est jalonnée de barrières. Avec un tel ensemble comme dans "Arrière fonds", le créateur explique ses franchissements pour dresser la vie contre la mort.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Guyotat "Divers - textes, interventions, entretiens, 1984-2019), Les Belles Lettres, Paris, 2019, 502 p., 29 E..

18/01/2020

Elisabeth Morcellet baladine du monde occidental

Morcellet.pngA chaque page il faut se laver les yeux tant Elisabeth Morcellet multiplie les "portes" via dialogues, morceaux de vie, mythe ancestral, rire et mort, frustration et désir. La femme reprend une place qui lui est souvent donnée sous forme (in)congrue. D'autant que l'auteure mène magistralement le bal de ce premier roman dont les morceaux se reflètent les uns dans les autres en un mélange de temps et divers registres de langue. Sous forme d'histoire d'amour entre une femme et son mari se crée une étrange expérience narrative où les expériences accumulées de l'auteure se retrouvent sans doute.

Morcellet 2.pngCelle qui fut artiste avant de devenir écrivain pratique un chemin particulier vers une nouvelle alliance. Dans un "one scene one cut", (une scène, une coupe) l'auteure crée une montage astucieux de moments où la tension est donnée par le fragment réduit parfois à sa plus simple expression :"Machine à bulles. Machines à neige. Fête. Anniversaire synthétique. Pathétique !". Le tout avec humour là où se transporte un "loupiot" ou, revenue du bisro, "une fille requinque l'oiseau".

Morcellet 3.jpgLe roman à l'inverse du cinéma (que l'auteure connaît bien) n'a pas besoin de production : Elisabeth Morcellet en profite non sans rigueur discrète dont elle feint de se détacher pour scénariser vies matérielles et spirituelles selon diverses entropies. Les contradictions de l'Europe via l'Ecosse et celle des héros du livre ne sont pas conformes au roman et ses normes. Les scènes se succèdent ou s'empilent en un mille feuilles délicieux. Spectres et personnages voyagent vers une sorte de chute nécessaire au mouvement de désorientation du monde. Court, ce roman emporte bien plus que de sagas lourdes en facondes. Tout ici est ramassé, vif, intelligent et drôle. Mais la légèreté ni fabriquée ni inconséquente rayonne de vie en ce qui tient d'une performance presque sans fin comme le titre l'indique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Elisabeth Morcellet, "Ne jamais en finir", Editions Sans Escale, Saint Denis, 2020, 136 p., 13 E..