gruyeresuisse

10/02/2018

Elisa Shua-Dusapin : l’amant

Shua.pngElisa Shua Dusapin, « Hiver à Sokcho », Zoé Editions, Genève.

La narratrice de « Hiver à Sokcho » affirme que nul ne peut pas connaître Sokcho, « sans y être né, sans y vivre l’hiver, les odeurs, le poulpe. La solitude. » On la croit facilement. L’auteure fait néanmoins éveiller et éprouver des sensations. Celles du froid vif, des odeurs de la rue et des boulettes de porc de la mère Kim : « un mélange d’ail et d’égouts ». La langue est sobre, sensuelle, dépouillée, elliptique. Nulle métaphore : rien que la sobriété à l’image de la lucidité, la retenue, le désarroi d’une narratrice « sœur » d’ Elisa Shua Dusapin, fille d’un père français absent depuis sa naissance.

Shua 2.pngSon héroïne cherche à échapper à l’emprise à la fois de sa mère, de son petit et de son patron et un Français qui a le double de son âge semble une terre promise, amant et père de substitution. Mais celui-ci se refuse. Demeure un jeu dangereux entre les deux protagonistes. Tout reste furtif et latent. L’écriture réussit à capter de tels états où l’héroïne bute sur l’égoïsme et le narcissisme de l’amant. Plus qu’une rencontre interculturelle la romancière pose la question de l’amour, ses seuils où tout se passe comme lorsque la neige tombe sur l’écume « une partie du flocon s’évapore quand l’autre rejoint la mer. »

Jean-Paul Gavard-Perret

21/01/2018

Joseph Roth l’exilé définitif

Roth.jpgJoseph Roth, « Poème des livres disparus & autres textes », traduction Jean-Pierre Boyer, Silke Hass, Editions Héros Limite, Genève, 2017, 96 pages

« Mon passeport ne prouve pas que je suis moi. » écrivit celui qui répondit à un enfant qui lui demandait « Pourquoi écrivez-vous ?» répondit « J’écris pour que le printemps revienne. » C’est ce que prouve  ou presque - tant ils sont désespérés - ces seize petites proses à caractère autobiographique publiées entre1915 et 1939 dans divers journaux et pour la plupart inédites en français. A travers quelques souvenirs d’enfance, d’adolescence, de guerre et de passion pour le théâtre yiddish, Joseph Roth retrace la nostalgie de l’origine et du pays perdu. Un paradis souvent imaginaire où le souvenir se mêle à la fiction, parfois se déguise en fable.

Roth 2.pngCes textes cyniques et à l’humour noir sortent de la totale désespérance grâce à une tendresse sous jacente. Le dernier texte du recueil écrit quelques jours avant sa mort, annonce son échappée finale devant le nazisme dont le monde nie encore à l’époque la monstruosité. L’auteur en quelques mots est capable de résumer son existence : « Une heure c’est un lac / Une journée une mer / La nuit une éternité /Le réveil l’horreur de l’enfer / Le lever un combat pour la clarté » : d’une certaine manière en dépit de son œuvre, Roth ne la trouvera jamais. Il reste perdu loin des forêts de Brody où certains de siens furent assassinés par deux dictatures : le communisme stalinien et le nazisme.

Jean-Paul Gavard-Perret

Nadine Agostini wonder woman

Agostini 2.jpgNadine Agostini écrit non seulement pour son fan anglo-saxon, sa copine qui se prend pour Amélie Poulain, un insulteur annuel, un prétendant qui espère enflammer ses ardeurs mais pour qui aiment la littérature qui ne fait pas la gueule et préfèrent la fête foraine aux messes fussent-elles chantées. Tenant le manche de ses propos pour épousseter les visions compassées, la vestale pose à elle-même les questions auxquelles elle ne répond pas. Notons au hasard : va-t-elle changer de voitures dans les six mois ? Que pense-t-elle des emballages des yaourts ? Utilise-t-elle du déodorant en spray ou en stick ? Certains diront qu’il ne s’agit pas de questions existentielles et Nadine Agostini ne les détrompe pas.

Agostni.pngAux duos des normes et des nonnes, l’air de rien plutôt que celui d’Hölderlin, elle aligne ses textes, attentive à ce qui n’a pas d’importance et qui en conséquence compte plus que tout. C’est du Louis-René Desforêts après un incendie de pinèdes. Et qu’importe si Ulysse n’est plus ici : la poétesse ne joue pas les abandonnées et n'est jamais une Phèdre à sa proie arrachée : quand elle la froid elle le dit. Mieux : elle cherche quelqu’un de sa taille pour lui tenir la sienne. N’est-ce pas là un bel objectif à la littérature ? Avant que son gredin arrive, suivant les jours, elle joue les Madame Propre. Avec le Monsieur du même nom elle détartre l’évier en inox, rit quand Julien Blaine lui en donne l’occase avant que samère (conscrite - comme on disait jadis - du poète) lui apporte des légumes tout en maugréant un phrase du type : « Tu fumes trop ma chérie ».

Jean-Paul Gavard-Perret.

Nadine Agostini, « La cerise sur le gâteau », Gros Textes, Fontfourane, 2018, 76 p., 10 E..