gruyeresuisse

14/08/2016

Isabelle Sbrissa la Mécrivante

 

Sbrissa.jpgIsabelle Sbrissa, « Produits dérivés, Reverdies combinatoires », 2016, Le Miel de l’Ours, Genève

 

La mécrivante Isabelle Sbrissa s’en donne à corps joie. Preuve que la poésie est une « trahition » qu’ont appelée de leurs vœux Prigent et Federman. Comtesse aux pieds nus, la poétesse ouvre des hangars lunaires. Aucun trou de mémoire ne peut effacer le sillage des sentiments ou des coups de pieds qu’elle porte à la langue. Son stylo est sa pelle, elle soulève, désencombre, libère afin d’offrir par la bande une dénégation de diverses tragédies.

Sbrissa2.jpgLa poésie prend à la gorge ou fait rire à gorge déployée selon divers points d’incandescent en un voyage mental dans l’obscur à la quête moins de la lumière que de l’heure blanche où l’on cherche du regard une ligne à laquelle se tenir et où les mots s’enroulent autour d’une poulie qui couine. Preuve que la poésie en ne prétendant à rien prétend à tout. Que faire alors sinon de suivre la corde du puits de sciences interdites de la créatrice ?

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/07/2016

Naomi del Vecchio : les mains dans la pâte des mots


STEPHANE.jpgNaomi del Vecchio, « Des pieds et des mains et comment s’en servir » , 96 pages, coll. Pacific, art&fiction Lausanne, CHF 27 / € 20

 

 

 

 

Del vecchio 3.pngNaomi Del Vecchio s’inscrit dans l’esprit des œuvres de la sémiologue intempestive Fabienne Radi. Les recherches de la Genevoise se fondent sur de savoureuses tentatives de classement poussées parfois jusqu’à l’absurde, la confusion des genres, la percussion du logos avec le réel. Elle développe le lien entre mots, dessins et objets et se penche sur les questions de la nomenclature, de la définition en restant fidèle aux normes mais ouverte aux intrus : à travers eux le quotidien et la logique basculent vers le « monstre ». Son livre en est l’exemple. Il est le fruit de l'exploration des unités de mesure utilisées avant le système métrique : le pied, la main, le pouce, la coudée, etc. Evaluer l'espace avec le corps renvoie à des expressions liées à lui en jouant du sens propre ou figuré. Et ce, en tirant sur l’élastique des associations d'idées dans un ping-pong verbal au moment même où le dessin offre un espace tiers : les mots trouvent un autre développement surréaliste.

 

Del Vecchio.pngAvoir pied, faire le premier ou un faux pas, savoir sur le bout des doigts, sauter à pieds joints, etc., toutes ces expressions permettent un vagabondage roboratif qui manquait jusque là à la langue française. Partant de l’idée que « Le monde est tout ce qui a lieu » (Wittgenstein) l’artiste ajoute que l’état des choses est un listing dont la possibilité de structure n’épuise le réel qu’en s’affolant. D’où l’importance de l’art. Il reste la riposte a-logique aux limites de la logique. En s’opposant à un simple “voir-comme” et à une vision simple de la réalité, l’art introduit la notion d’immixtion et d’outrepassement ». Bref, il ouvre un accès privilégié aux relations internes non seulement entre les objets mais les mots : ils sont censés représenter les premiers mais ici ils font mieux : il les « re-présentent ».

Jean-Paul Gavard-Perret

 

16/07/2016

Pope club : Petrov

 

Petrov.jpgLev Nikolaïevitch Petrov, « Dans le passage un pope », trad. du russe par Pauline J.A. Naoumenko-Martinez, Editions Louise Bottu, Mugron, 2016, 120 pages, 14 €

« Dans ce qu’on voit on voit toujours moins que ce qu’il y a à voir ». D’où la nécessité des mots. Non pour voir mieux mais autrement. Et c’est ce que propose ce roman russe sorte de « documentaire métaphysique » (4ème de couv.) mais qui ne néglige pas le réel. Pour autant celui-ci en prend un sacré coup dans l’aile : dans des passages obscurs il n’est pas jusqu’au Pope à devenir douteux : prélat, père ou employé municipal rien n’est sûr. Parmi les caucasiens râblés et autres tchétchènes tout est possible même l’improbable.

Petrov 2.jpgDe l’auteur on ne sait rien ou presque : à savoir qu’il a écrit ce livre exceptionnel où l’à-peu-près vient brouiller le réel sans du trop ou de superflu, pas question que l’anecdote alourdisse, que l’ornement amidonne. Le roman brise la glace (et il y sur place où convergent les impasses et sa foultitude d’êtres du troisième type), il avance par stances et fractures. Tout n’est que passages « entre le pope ou son avatar ». L’espoir est sans doute un leurre mais l’auteur ne s’en occupe pas car il a mieux à faire là ou l’humour beckettien fait de l’écrivain un romantique d’un nouveau genre, « une midinette aux mains calleuses » que seuls les mots font rêver. Ou presque. Peut-être là la découverte littéraire de l’année.

Jean-Paul Gavard-Perret