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11/06/2020

Gilles Heuré : Jospeh Kessel, l'homme et l'oeuvre

Kessel.jpgGilles Heuré a édité en 2010 le volume Quarto des œuvres de Joseph Kessel (Gallimard). Et au moment où "Jef" rentre dans La Pléiade, il publie "l'Album" qui lui est consacré. Kessel y revit à travers le texte et un corpus d'images. Il décrit toute la complexité de celui qui traversa de l'Irlande fracturée à l'Afghanistan en charpie un siècle tourmenté Vivant ses enquêtes comme des romans et donnant à ses reportages une puissance de fiction" Kessel se retrouve ici dans sa vie intime, ses combats et ses traversées

Kesel 2.pngEn parcourant la vie de l'auteur, Gilles Heuré illustre comment la narration mentale se produit parfois dans les errances de l'Histoire et de la fiction. Non dans la volonté de produire le fantasme de monde mais pour tenter d'en comprendre son "corps" premier, génétique et génésique au sein des situations de résistances et de répressions et dans lesquelles Kessel n'oublie jamais les victimes et permet d'entrer dans leur combat et souffrances.

Kessel 3.pngLes diverses dimensions de l’espace chez l'auteur, ses épopées aussi épiques que poétiques sont rassemblées dans cet album. Il rapproche de celui qui, sorte de héros à la Hemingway dans les années 60-70, fut souvent recouvert de clichés. Gilles Heuré offre ainsi une archive narrative et visuelle unique. La littérature dite "d'aventure" et le travail de journaliste habité permirent à ce "désespéré" de déshabiller les concepts tout fait et de montrer les maîtres du monde comme des rois nus. Loin de la bienveillance de parade, il défit bien des ferraillages. Il découpa sans cesse les ambiguïtés des maîtres qui sélectionnent ce qui arrange au détriment de l’être spolié. Ce dernier reste chez lui comme chez Heuré celui qui n'existe jamais assez.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gilles Heuré, "Album Kessel", Bibliothèque de la Pléïade, Gallimard, Paris, 2020, 256 p. Joseph Kessel,  "Romans et récits" 2 tomes, Idem.

08/06/2020

Les transversalités de Henri Raynal

Raynal.jpgChez Henri Raynal apparait une dimension particulièrement "sanitaire" de l'amour. De la physique il passe à une méta-physique. Ici les êtres ne sont pas au fond d’un puits mais entre éther et nuages, leurs cercles se multiplient comme si l'amour le plus charnel pouvait devenir cosmique.

 

Les hommes pénètrent en une sorte d'Abbaye de Thélème d'un genre nouveau où les silènes deviennent prétresses et gouvernantes. Rendent-elles l’homme timide ? Pas sûr car il existe du feu en lui. Et au nom des rêves dont chacun est fabriqué, il veut s'intégrer en une rencontre presque (le presque est important) impossible. Mais les seuils ne sont pas infranchissables.

Raynal 2.pngHenri Raynal joue de l'obsession et de la transgression. Elle retire la cape de ténèbres dans ce qui tient du conte philosophique qui évoque des bourrasques d’où naissent des éclairs ; d’étranges portes s’entrouvrent mais l'éros demeure suggéré. Restent ses stigmates. Et c'est aussi habile qu'ironique.

Raynal 3.pngComme auparavant et chez le même éditeur "Aux pieds d'Omphale" et "Dans le secret", ce livre est celui d'une initiation. Certes il feint une forme d'ascétisme. Mais il ne faut pas se laisser prendre : dans le froissement des robes d'abbesses le narrateur un rien masochiste glisse vers elles pour qu'elles le libèrent de ses entraves psychiques là où rien n'est essentialisé : les sens gardent la part belle dans la duplicité de certains labyrinthes optiques où une co-naissance a lieu.

Jean-Paul Gavard-Perret

Henri Raynal, "L’accord", Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 160 p., 20 E..

31/05/2020

Les amor fati de Flynn Maria Bergmann

Berg.jpgFlynn Maria Bergmann , FlynnZine #2, art&fiction, Lausanne, 2020.Parution en juin.

 

Ce n'est pas parce que les objets s'éloignent qu'ils diminuent. En conséquence et  en écho aux fanzines punk-rock qui firent ses délices dans les années 70 du siècle précédent, Flynn Maria Bergmann reprend leur esthétique perturbée et kaléidoscopique pour scénariser le monde et les groupes de musique qui se servirent largement de cette expression pour visualiser leurs univers dans divers dégradations de couleurs et graphismes.

Berg 3.jpgL'artiste et écrivain fabrique donc un artzine échevelé où tout se mêle mais non - parfois - sans un ordonnancement plutôt classieux. Le FlynnZine peut se passer de main en main et échappe au marché de l'art classique et ses galeries ou des publications livresques "dures". Le format journal évite tout fétichisme et l'auteur d'ajouter que ce produit peut " finir par emballer ta porcelaine le jour où tu déménages"...

Berg 2.jpgLe créateur présente ici le deuxième numéro du FlynnZine qu'il définit comme "la bande-son d’une zone de solitude qui façonne l’amour". On y retrouve la collection de K7 du peintre Alexandre Loye reprise à la plume. Certes l'objet est obsolète mais il est là justement pour rameuter un monde avalé et c'est une des manières de faire jaillir des fantômes de divers types à travers mots, papiers froissés, collés voir cloués et gribouillés. Le surgissement d'un puzzle étrange devient un moyen pour l'artiste de combler un vide avec une sensibilité particulière.

Jean-Paul Gavard-Perret