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19/11/2016

Agonies et castagnes : Alexandre Friederich et la revue "Toute la lire"


friederich.jpgNé à Pully, Alexandre Friederich est un auteur majeur trop méconnu. Ecrivains des apocalypses il livre avec « Cassations » dans la revue « Toute la lire » un texte majeur. Face au mal « qui a ses formes spécifiques d’action » l’auteur ne l’exclut pas : il en fait son champ clos dans une écriture de combat et de témoignage qui rappelle les grands auteurs américains (Steinbeck et Dos Passos en tête).

Tout à lire.jpgSorte de vieux beatnik Friederich parcourt les univers dévastés par les crises et la mondialisation. L’écriture est autant intime qu’expressionniste. Pas de logos ou de lyrisme. Mais l’esthétique des ruines et des périphéries. Les mots rebondissent là où la pensée heurtant le monde et sa misère ne lâche rien. Le propos est sociologique, politique et social mais avant tout poétique.

 

Tout à 2.pngLà où la volonté de puissance et de profit des nantis fait refluer les mots des opprimés, Friederich les émet dans ce qui est autant une figuration du monde que sa métaphore et tout autant la prémonition d’un univers qui tétanise. Le « social cosmétique » des apparences est dégommé afin de suggérer comment la souffrance s’abat sur les humiliés. A l’image de tout ce qui est écrit dans la revue de « poégraphie » de Christian Désagulier et de Julia Tabakhova et hors de toutes théories, là où la moisissure ronge, les mots enflent : une tache nouvelle engrosse la littérature pour qu’elle soit un acte de résistance. Elle trouve ici une forme de sublimation.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Tout la lire- n° 1 et 2 », éditions Terracol, 2016, 12 et 18 E..Voir le site www.editions-terracol.fr

16/11/2016

Jean-Michel Esperet : le porc et l’épique

 

Esperet 2.jpegJean-Miche Esperet, « L’Etre et le Néon », Editions Ecarlate, 2016.

C’est sous un à-peu-près sartrien que le Genevois propose le titre de la « rencontre » entre Sartre et Vince Taylor. Celui qui allait mourir sur les bords du Léman n’a jamais eu l’oreille de l’auteur de « L’Idiot de la famille ». Comme Mitterrand, Sartre n’a d’ailleurs rien compris au rock’n’roll. Ce qui est rassurant pour une telle musique. Bref l’auteur ne connut de Vince Taylor qu’une image d’archive : le chanteur en cuir noir constatant les dégâts lors de sa venue au Palais des Sports en 1961. La jeunesse qui n’avait plus rien à faire du marxiste-léniniste germanopratin trouvait chez le jeune artiste américain accompagné de ses "Play-Boys" plus de grains à moudre.

Esperet.jpgPour souligner ce fossé et après avoir publié « Le dernier come-back de Vince Taylor » (à chacun ses fixettes), Esperet crée un dialogue fictif composé d’extraits de « L’être et le Néant » et de citations apocryphes ou non du chanteur de « Twenty Flight Rock ». Paradoxalement  - ou non - le philosophe ne fait pas le poids. Certes on sait combien le jeu de la citation est cruel mais la « rencontre » par le 3ème type lémanique est roborative à souhait. Sartre apporte sa poussière verbeuse Vince Taylor la repousse. Il fait la nique au philosophe qui se croyant instrumentiste ne sait jouer que du pipeau et reste l’inverse du natif de Seattle. Sartre, aussi musclé qu’une huître est ennuyeux ivre, il l'est tout autant sobre. Mais à l’inverse de Taylor il eut du succès avec tout ce qu’il entreprit. Simone de Beauvoir y compris.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/11/2016

Relire « Histoire de Louise » de Claire Krähenbühl

Louise 2.jpgIl est des livres qui ne vous quittent pas, des livres qui restent. Sans doute pour des raisons que la conscience ignore. « Histoire de Louise » est de ceux là. Claire Krähenbühl l’a publié il y a cinq ans dans la maison d’édition qu’elle a créée avec sa sœur. Il doit sans doute à la littérature américaine que l’artiste a lue lorsqu’elle partit s’installer avec sa famille à New York avant de revenir sur les rives du Léman. Mais le mérite du livre - du moins de son origine - revient au « Monsieur Songe » de Robert Pinget. Dans les dernières pages de ce livre (lui-même un chef d’œuvre), le héros retraité rencontre presque incidemment une certaine Louise Bottu, poétesse de son état. Claire Krähenbühl a - si l’on peut dire - rebondi sur ce personnage dont elle regretta la trop brève apparition. Elle en a complété l’histoire dans la veine humoristique de Pinget. Mais sa couturière a bardé l’esquisse de robes froissées et d’amants en jouant sur le flou de l’identité et de la mémoire.

Claire.jpgPour autant Claire Krähenbühl, ne copie pas son illustre prédécesseur. Elle inscrit une « version » complète de cette ombre passagère. Ce qui est désigné chez Pinget par le nom de fiction et qui se rapporte moins à un genre qu’à l’opération d’"impossibilisation" du récit trouve une ouverture Moins de solitude chez l’héroïne que dans la matrice première, moins d’angoisse et de brouillard dans sa tête. Cette Louise lorgne sur le passé mais propose (presque) des perspectives d’avenir même si à la fin elle se retrouve en épouvantail fait pour repousser ses semblables plus que les oiseaux. Car en dépit de ses conquêtes cette Louise n’est pas forcément une voluptueuse. Mais entre ordre et désordre : le lecteur se laisse emporter en une sensation de vertige pour la pure émergence. L’écrivaine l’a créée sans doute moins pour supporter l’existence que pour la soulever et afin de corriger le temps plus ou moins revenant. S’ouvrent des seuils : l’humour danse et ne se préoccupe pas plus de vertus ou de vices. Se composent des réseaux de sens que Pinget avait à peine ébauchés mais qui le raviraient. Ils permettent à Claire Krähenbühl de montrer tout haut ce qu’il n’osait même pas dire tout bas. C’est tout dire ! Et c’est un délice.

Jean-Paul Gavard-Perret

Histoire de Louise, Samizdat, Genève. De Robert Pinget on rappellera la réédition du "Le Chrysanthème", Editions Zoé, Genève.